LES INFAMES SOUS L'ANCIEN RÉGIME
[Voyez fasc. III, IV, K, VI, VII et VIII.)
Aussi quelle ne dut pas être sa colère, quand il apprit que Desfontaines, en sa retraite de la Rivière-Bourdet, avait préparé contre lui un venimeux pamphlet ! Ce n'était, hélas! que le commencement d'une trop longue série. Croyant sans doute qu'impartialité et rudesse sont synonymes, le critique ne trouvait jamais d'épigrammes assez acérées contre l'auteur dramatique et dépassait les ressources de son érudition en personnalités d'un goût douteux, toujours offensantes pour Voltaire. Cette guerre incessante et implacable qui dura nombre d'années est restée célèbre dans l'histoire de notre littérature, et Desfontaines n'y joua certes pas le plus beau rôle. Vaincu, il se vit contraint à renier publiquement son dernier libelle, le pire de tous, la Voitairomanie.
D'autre part, Voltaire avait l'épiderme irop sensible. Lui, qui pratiquait si volontiers le persiflage et la raillerie, n'admettait pas qu'on osât retourner ces armes contre lui. Et elles lui semblaient plus particulièrement odieuses dans les mains d'un homme auquel il avait imposé une si lourde dette de reconnaissance. Aussi, entre deux accès de mansuétude (il avait encore des velléités d'indulgence pour Desfontaines !), lui reprochait-il amèrement une ingratitude qu'il opposait, par un habile contraste, à l'importance du service rendu. Car c'est là un de ses procédés de polémique courante — la fameuse polémique voltairienne, — il répète à satiété, mais toujours sous une forme imprévue, étincelante de verve et formidablement sarcastique, les torts de l'obligé envers son bienfaiteur et les attentats du criminel contr e la société. Desfontaines dont il avait jadis proclamé l'innocence, n'est plus aujourd'hui qu'un réel sodomiste, en marche vers le bûcher de Deschaufîour, si lui, Voltaire, ne l'eût sauvé de « la brûlure. »
Sa correspondance abonde en traits de ce genre. Mais évidemment, la mauvaise foi, la perfidie, les calomnies de l'ingrat, l'indignent plus que les turpitudes du pédéraste. Suivant son habitude, il parle de celles-ci sur le mode plaisant ; il s'amuse de la tendresse de Desfontaines pour « les petits Savoyards » ; il peint le critique en e.xtase devant les « ramoneurs » dans leur costume professionnel, allusion facile à cette piquante énigme du XVIII" siècle, qui les compare avec leurs accessoires à l'amour sans leur en donner le nom.
LA MÉI). ANECDOTIQUE. 16 — B
Dans ses poésies, Voltaire se montre plus âpre et plus sanglant pour son ennemi.
C'est Desfontaines, dit-il, dans son Ode sur V ingratilude :
C'est Desfontaines, c'est ce prêtre "Venu de Sodome à Bicêtre, De Bicêlre au sacré vallon..,
Et il insistera, avec une joie cruelle sur cet horrible séjour de Bicêlre, dans des couplets que lui attribuentles chansonniers manuscrits du temps :
Adieu, trop méchant prêtre.
Tiré par mon crédit Du château de Bicêtre, Pour le péché maudit Qui fait brûler son maître, Soins honteux que j'ai pris
D'un fripier d'écrils.
Sur la sellette dure Où siégea Deschauffour.
Lorsque, en humble posture.
Tu parus, l'autre jour, Craignant la brûlure.
Où jamais on ne vit
Faquin si petit.
Conlormément à la règle de la maison, De>fontaines, écrit le marquis d'Argens, était fustigé deux fois par jour ; et "Voltaire rappelle le châtiment, auquel faisait allusion la lettre désespérée du détenu à d'Ombreval, dans une épigramme sur des jugements erronés du critique :
Pour Tamour anti physique Depfontaines flagellé A, dit- on, fort mal parlé Du système New tonique, Il a pris lout à rebours La vérité la plus pure, Et ses erreurs sont toujours Des péchés contre nature.
Suprême ironie de la destinée ! La solution de cet interminable conflit fut renvoyée, en 1739, à l'arbitrage d'Hérault, au lieutenant de police qui, dix années auparavant, avait accouplé les deux adversaires dans la même note d'infamie. Il dut bien en rire dans sa barbe ; et, — nouvelle malignité du personnage — chacun d'eux subit, à fort peu près, la même condamnation. Sans doute, la sentence qui frappa, et fort justement, Desfontaines était, en apparence, plus sévère, car elle l'obligeait au désaveu public, tou-
jours plus humiliant, de cotte abominable VoUaivomanic ; mais, à titre de réciprocité, le magistrat avait exigé de Voltaire qu'il reniât, dans une déclaration signée de sa main, le Préservatif, un libelle inspiré par le poète contre le critique.
Avant de quitter ce lieutenant de police autoritaire, quinteux et fourbe, d'autant moins excusable dans sa haine aveugle contre Voltaire, qu'il assurait publiquement de ses plus ardentes sympatliios, dégageons de sa correspondance administrative un enseignement bien topique.
L'homme qu'il avait flétri d'une épithète déshonorante allait infliger le même outrage à la religion catholique. La paternité du mot appartient, paraît-il, au roi de Prusse Frédéric IT, un autre ami, fort malpropre, de Voltaire. Celui-ci, quoiqu'il en soit, fit un sort à la trouvaille du châtelain de Potsdam en la vulgarisant par l'immense publicité de sa correspondance. Pendant longtemps il termina la plupart de ses lettres par cette mystérieuse formule : EcRLiNT, que les initiés traduisaient ainsi : Ecrasez l'infâme.
Par un juste retour des choses d'ici-bas,
combien d'anti-voltairiens, même de nos jours, appliquèrent, ce nom d'infâme au grand homme, dans une acception bien différente, il est vrai, de celle qu'il plaisait à Hérault de lui donner, car nous ne saurions croire que telle fut l'interprétation de ces bonnes religieuses de Sainte-Marie-d'en-haut, à Grenoble, qui, pendant la Restauration, bannissaient de leur couvent l'orthographe officielle, parce qu'elle était l'œuvre de « l'infâme Voltaire ».
Les relations de Voltaire avec Frédéric II furent pareillement des plus tourmentées.
Elles avaient eu cependant les commencements d'une véritable lune de miel.
Entraîné par ce premier mouvement qui le portait irrésistiblement aux actions les plus généreuses, le philosophe était pris d'une soudaine et chaude sympathie pour ce jeune prince, dont les brutalités de son père, le Roi-Caporal, avaient fait un objet de pitié pour toute l'Europe. Il entretint avec lui une active correspondance, conçue dans les termes les plus tendres, forçant même la note jusqu'à lui dire : « Monseigneur », votre idée m'occupe le jour et la nuit ; je rêve à mon prince comme on rêve à sa maîtresse», (avril 1740). Qu'on ne s'étonne pas de ces démonstrations excessives d'une affection, d'ailleurs aussi pure que sincère : Voltaire en est coutumier avec la plupart de ses amis : et son œuvre épistolaire abonde en exemples du même genre, témoignant, par parenthèse, d'un certain nervosisme, presque maladif,
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dont nous recommandons l'étude aux physiologistes curieux de phénomènes psychiques.
Lorsque, dans le cours de cette même année 1740, le prince héritier devint roi de Prusse, sous le nom de Frédéric II, la joie de Voltaire tourne au délire : « S'il était vrai que Votre Humanité passât par Bruxelles, je la supplie de faire apporter des gouttes d'Angleterre, car je m'évanouirais déplaisir (25 août 1740) >>.
Et Frédéric de répondre : « Ce sera le plus charmant jour de ma vie ; je crois que j'en mourrai, mais on ne peut choisir de genre de mort plus aimable ».
Ces « deux grandes coquettes » comme les appelle, à juste titre, un des biographes les plus autorisés de Voltaire, M. Desnoiresterres, ne tardèrent pas à se rencontrer. Ce fut, bien entendu, un assaut de courtoisie et de politesse, de compliments et de congratulations, qui rappelle les séances académiques des précieuses de Molière. A l'heure du départ, Voltaire adresse à son ami ce quatrain éperdu :
Non, malgré vos vertus, non, malgré vos appas,
Mon âme nest point satisfaite ;
Non, vous n'êtes qu'une coquette Qui subjugue les cœurs et ne vous donnez pas.
Pour ne pas demeurer en reste, Frédéric réplique, sur les mêmes rimes :
Mon âme sent le prix de vos divins appas, Mais ne présumez pas qu'elle soit satisfaite. Vous me quittez pour suivre une coquette ; Moi, je ne vous quitterais pas.
La coquette était Mme du Chàtelet, la savante amie de Voltaire, que n'aimait pas le roi de Prusse et qui le lui rendait bien.
Quand la mort eut délivré de ses attaches le philosophe et que celui-ci eut enfin compris combien l'air de la France était malsain pour lui, il accepta, de grand cœur, l'hospitalité, en apparence somptueuse, que lui offrait le roi de Prusse.
Ce fut, hélas ! l'heure de la lune rousse.
Que Voltaire ait eu des torts graves envers Frédéric, qu'il ait donné un trop libre cours à ses instincts de cupidité et de malice, qu'il ait abusé de sa situation privilégiée pour satisfaire ses appé- . tits d'agiotage et ses rancunes de lettré, nous l'accordons volontiers, mais nous estimons fort coupable encore le roi de Prusse, ce « Salomon du Nord », qui infligea un si solennel démenti à son prétendu désintéressement philosophique, en accablant son hôte, de tout le poids du plus odieux arbitraire. Car, on ne saurait trop
le répéter, ce monarque, qui fut peut-être un grand guerrier et un grand législateur, en faisant de la Prusse cette nation de proie que, depuis deux siècles, l'Europe voit à l'œuvre, ne fut toute sa vie qu'un faux bonhomme ; et jamais son portrait ne fut plus fidèlement tracé que dans cette épigramme attribuée à Turgot :
Ce mortel profana tous les talents divers, II charma les humains qui furent ses victimes, Barbare en action et philosoplie en vers, Il chanta les vertus et commit tous les crime?. Haï du dieu d'Amour, cher au Dieu des combats, Il baigna dans le sang l'Europe et sa patrie. Cent mille hommes par lui reçurent le trépas ; Aucun n'en reçut la vie.
Donc, Frédéric, après avoir prodigué les flatteries et les caresses à Voltaire, le traita avec le dernier mépris et la dernière dureté. C'est encore la caractéristique du Vandale en tous les temps ; il se pique d'un exquis savoir-vivre : il affecte môme de parler français avec une impeccable pureté, et il se conduiten sauvage. Ainsi procéda Frédéric vis-à-vis de Voltaire. Quand celui-ci, lassé de tant dïnsolence et de cynisme, prétendit échapper aux griffes du tyran, il se vit arrêtera Francfort par un agent du roi qui, sous prétexte de lui réclamer les « poésies » de son maître, emportées par le fugitif, maltraita et incarcéra le détenteur involontaire de ces chefs-d'œuvre.
Frédéric fut le mauvais marchand de ses violences. Voltaire ne les lui pardonna jamais, bien qu'en certaines circonstances il ait paru se raccommoder avec Fhomme qui protestait toujours de son amitié et de son admiration pour son ancienne victime. Voltaire traita le roi de Prusse comme un autre Desfontaines. Il le désigne dans ses lettres sous le nom anagrammatisé de Lucei lui reproche toujours avec sa même variété de formules, à n'importe quel propos, des goûts antiphysiques qui, d'ailleurs, n'étaient un mystère pour personne. C'est surtout dans ses mémoires, qui sont aussi bien ceux de Frédéric, que Voltaire consomma l'exécution du personnage. Jamais sa verve et son esprit ne furent mieux inspirés. Lui, qui jusqu'alors avait gardé le plus profond silence sur des habitudes honteuses connues de tous, rattrape singulièrement le temps perdu, depuis l'attentat de Francfort. Dans ses diaboliques Mémoires, une phrase, un mot même lui suffisent pour fixer l'infamie de son persécuteur au pilori de l'histoire. Frédéric avait une aversion marquée pour les femmes ; on affirme cependant qu'il avait aimé une danseuse, laBarbaine ; c'est apparemment, dit Voltaire, parce qu'elle avait « des jambes d'homme ». Au reste, le roi de Prusse ne peut même pas prétendre au titre de parfait sodomite :
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« Quand Sa Majesté était habillée et bottée, le stoïque donnait quelques moments à la secte d Epicure. Il faisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenants de son régiment, soit pages, soit heidaques ou jeunes cadets; on prenait du café. Celui à qui on jetait le mouchoir restait un demi-quart d'heure en tète à tête ; les choses n'allaient pas jusqu'aux dernières extrémités, attendu que le prince, du vivant de son père, avait été fort maltraité dans ses amours de passade, et non moins mal guéri. Il ne pouvait jouer le premier rôle, il fallait se contenter des seconds. ».
Celte assertion se trouve confirmée par les Mémoires de la Margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric, qui pourtant aimait tendrement son frère. Ne dit-elle pas qu'il avait pour mignon, dans sa jeunessse, le page Keit « le ministre de ses vices », qui échappa miraculeusement à léchafaud dressé pour lui sur la sentence du Roi-Caporal ? Et Ion serait tenté de se demander siles exécutions ordonnées par ce sanguinaire despote, exécutions où faillit périr Frédéric II, n'avaient pas pour réel motif les monstrueuses débauches de ce prince et de ses compagnons.
Dans une relation manuscrite publiée par lai Revue encyclopédique de 1848, un père de 1 Oratoire, qui séjournait à Berlin en 1752, c'est-à-dire à l'époque du voyage de Voltaire, reproduit, en termes moins vifs, il est vrai, les renseignements donnés parle philosophe sur la vie... épicurienne de Frédéric. Loratorieu dit que la réunion des Postda77iiles — le mot est joli — ne compte jamais plus de huit personnes « le roi compris et un ou deux mignons.» Après le dîner, le prince « fait entrer avec lui quelques-uns de ces jeunes gens. Tout ce qui s'en trouve est fait à peindre et de la plus jolie figure... Toute la chambrée consiste en huit pages, autant de laquais de chambre, quatre coureurs et six jeunes gens avec l'habillement de ditrérenls Orientaux, mais tous en couleur de rose, chargés de galons. En général, il n'aime que les couleurs douces. Dans tous les appartements qu'il occupe, les meubles sont couleur de rose, ou lilas pâle... »
Mais la détestable réputation du grand Prussien, propagée sous le manteau par des écrits dont la sincérité pouvait sembler suspecte, allait recevoir une consécration officielle à laquelle ne s'attendait guère le principal intéressé. Il faut reconnaître aussi qu'il l'avait bien voulu. C'était vers la fin de la guerre de sept ans. Frédéric qui, d'accord avec l'Angleterre, bataillait cunti'e nous, trouva sans doute que la poudre et les balles n'étaient pas des armes suflisantes pour la gloire. Il prétendit encore nous écraser sous le poids de ses élucubrations littéraires. Il avait la manie de composer des vers français, toujours détestables quand Voltaire ne les corrigeait pas. Il décrocha donc toute une ode contre Louis XV, la Pompadour et la nation française, qui était, comme bien on pense, la plus malveillante des satires. Choiseul, alors secrétaire d'Etat aux all'aires étrangères, riposta par une autre
pièce, avec laquelle — pour nous servir d'un terme d'argot moderne exprimant à souhait noire pensée — il « mit Frédéric dans sa poche ». Choiseul affirma depuis qu'il était l'auteur de cette virulente réplique. Voltaire prétendit que le ministre l'avait commandée au poète Palissot. Quoi qu'il en soit, elle fut considérée comme la réponse du gouvernement français à l'insolence du monarque prussien ; et elle se terminait ainsi, faisant allusion à l'amour de Louis XV pour la I^ompadour, vilipendé par Frédéric :
Peux-tu condamner la tendresse,
Toi qui n'en as connu l'ivresse
Que dans les bras de tes tambours?
Quand Voltaire inaugura sa campagne contre l'intolérance et le fanatisme, il compta au nombre de ses correspondants et amis un auteur «Iramaiique d'assez mince valeur, connu surtout comme viveur, et convaincu de pédérastie, le marquis de Thibouville.
Celui-ci fut, toute sa vie, un des plus constants admirateurs du poète et un des plus fidèles zélateurs du philosophe. Mais, comme on l'a si souvent répété, un homme d'esprit ne saurait résister à la tentation de retenir uu trait muqueur lancé à son meilleur ami. Et c'est vraisemblablement pour cette raison, qu'associant Thibouville à Vissan qui, lui non plus, ne l'avait jamais taquiné, Voltaire écrivait dans sa Pucelle ces deux vers célèbres :
Tels on a vu Thibouville et Vissan Imitateurs du premier des Césars...
Et puis, nous l'avons déjà établi, Voltaire, tout en condamnant « l'acte infâme <> lui reconnaissait des circonstances atténuantes, suivant le milieu ou l'âge, le pays ou la condition sociale. Lisez plutôt cete page de son Dictionnaire philosophique :
« Amour socralique.
Si l'amour qu'on b. nouimé socralique et jo/atoni^we n'était qu'un sentiment honnête, il y faut applaudir ; si c'était une débauche, il faut en rougir pour la Grèce.
« Comment s'est-il pu faire qu'un vice destructeur du genre humain, s'il était général, qu'un attentat infâme contre la nature soit pourtant si naturel ? Il paraît être le dernier degré de la corruption refléchie; et cependant, il est le partage ordinaire de ceux qui n'ont pas encore eu le temps d'être corrompus.. C'est la jeunesse aveugle qui, par un instinct mal démêlé, se précipite dans ce désordre, au sortir de l'enfance, ainsi que dans l'onanisme.
« La fraîcheur du teint. . . l'éclat des couleurs. . . la douceur des yeux » qui font a ressembler un jeune garçon pendant deux ou
trois ans à une belle fille » expliquent une méprise des sens <; beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du septentrion. . . aussi ce qui ne paraît qu'une faiblesse dans le jeune Alcibiade, est une abomination dégoûtante dans un matelot hollandais et dans un vivandier moscovite.»
Le marquis de Thibouville avait-il eu la grâce d'Alcibiade? Nous l'ignorons. Mais il n'en avait certes plus la jeunesse quand il pratiquait effrontément la bassesse des amours séoiles, ainsi qu'il résulte de deux lettres que nous avons retrouvées dans les Archives de la Bastille.
En 1742, une princesse du sang, Mlle de Sens, écrivait au lieutenant de police :
« Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien faire mettre pour trois mois à Bicêtre un laquais qui sVippelle Valois, qui est sorti de chez moi pour aller à M. de Thibouville qui lui a promis plus d'argent qu'il n'en avait pour le débaucher ; je crois que vous voudrez bien empêcher que ces messieurs ne débauchent mes gens, en punissant ceux qui en sortent : c'est le moyen de m'en garantir. Je vous prie d'être persuadé, Monsieur, etc., etc.
« Alexanorine de Bourbon. »
C'était de règle, en ces temps d'arbitraire, de punir par quelques jours de prison tout domestique de grand seigneur qui sortait brusquement de chez son maître sans 1 avoir prévenu ; et la durée de la captivité était plus longue si toute la domesticité faisait grève en même temps. Dans l'espèce, Valois était peu intéressant; mais Thibouville devait y tenir, car il s'indigne de l'affront personnel qu'on lui fait en détenant son domestique; et ce qui ne laisse pas d'être piquant, la marquise de Thibouville entre à son tour en campagne pour réclamer Valois. « Madame la Duchesse (de Bourbon) » aflirme-t-elle, l'a prévenue que Mlle de Sens consentait à lui rendre le détenu. Et, en effet, ce nouveau billet de la princesse autorisait le lieutenant de police a remettre en liberté le coupable :
« Je crois, Monsieur, que le bruit qu'a fait l'aventure du laquais de M. de Thibouville doit avoir corrigé ces messieurs de venir dorénavant faire leurs recrues chez moi. Aussi, comme j'ai pitié du malheureux qui souffre ayant moins de tort que son maître, je vous le remets entre les mains pour que vous le fassiez sortir quand vous le jugerez à propos, en lui faisant conseiller de ne pas retourner à son maître. Je vous suis fort obligée, etc., etc.
« Alexandrine ];k Bourbon. »
Valoisn'était resté que quinze jours à Bicêtre ;et comme le laisse entendre très justement Mlle de Seus, c'était le maître qu'il eût fallu châtier, et non le laquais. Mais, nous l'avons déjà dit, l'iniquité des lois sociales sous l'ancien régime ne favorisait que trop
ETUDES HISTORIQUES — i'5.V-
l'impunilô des frens de qualité al^rs qu'elle sévissait impitoyablement sur les pauvres diables obligés {)ar leur misère ou par leur ij^'norauce à devenir leurs complices.
A mesure qu'il avançait eu âg-e, Voltaire continuait à se moquer de ÏjUC, à rappeler les petits ramoneurs de Desfontaine^, à équivnquer sur Jean-Baptiste ou sur Jean-Jacques Rousseau : il plaisantait môme son tidèl'î disciple. Villette, sur qui ses contemporains ont déversé des tombereaux d'épigrammes plus ordurières les unes que les autres ; il l'appelait assez finement docteur in utroque, mais avec une certaine discrétion, (lar, il s'élonnait, non sans raison, que cet homme à qui rien ne manquait, esprit, tournure, fortune — Villette avait hérité de son frère cent cinquante mille livres de rente et le titre de marquis — donnât si facilement prise aux soupçons les plus outrageants. Villette passait alors pour un sodomite de haute marque. A l'exemple des petits maîtres de son temps, qui posaient volontiers en fanfarons du vice, il avait eu le triste courage de se glorifier, dans plusieurs lettres auchevalierde Boufflers, de passions contre nature dont nous le verrons se défenlre plus tard avec une certaine énergie. Voltaire visait sans nul doute cetto aberration physique lorsqu'il écrivait de Ferney, le 20 septembre 1766, la mercuriale suivante au « ïibulle français » qui était en même temps le Benjamin du clan philosophique :
« ... Je ne vous pardonne pas de vous livrer au public qui cherche toujours une victime et qui s'acharne impitoyablement sur elle : on ne vous ditp3ut-étre pas k quel point il enfonce le poignard dans les plaies qu'il a faites lui-même. Je vous prédis que vous serez malheureux, si vous ne vous dérobez pas à l'envie et à la malignité ; et je vous répète que vous n'avez d autre parti à prendre que de vivre avec un petit nombre d'amis dont vous soyez sûr.
« Vous vous plaignez de quelques tours qu'on vous a joues. J'aimerais mieux qu'on vous eût volé deux cent mille francs que de vous voir déchirer par les harpies de la Société qui remplissent le monde. Il faut absolument que vous sachiez que cela a été poussé ■ à un excès qui m'a fait une peine cruelle. On dit : voilà comme sont faits tous les petits philosophes de nos jours. On clabaude à la Cour, à la Ville.. .
« ... Vous êtes fait pour mener une vie très heureuse, et vous vous obstinez à gâter tout ce que la Nature et la Fortune ont fait en votre faveur. Je vous dirai encore qu'il ne tient qu'à vous de faire tout oublier. Je vous demande en grâce que vous viviez heureux. Je ne veux pas qu'un beau diamant soit mal monté. »
Or, dans cette même année, soit qu'il ait égard aux observations de Voltaire, soit que les attaques de ses ennemis aient fini par l'émouvoir, Villette profite de l'occasion qui lui est offerte pour protester officiellement contre les rumeurs de l'opinion publique. Un de ses anciens domestiques avait été surpris dans une maison de débauche avec trois autres jeunes gens destinés, comme lui,
aux plaisirs inavouables d'un chevalier de Malte, M. de Léomont. Villette écrit, à la sollicitation de ses gens, au lieutenant de police :
a Un domestique qui a été à mon service et que j'ai renvoyé plus pour son imbécillité que pour sa mauvaise conduite, vient d'être mis en prison, on m'a dit qu'il se réclame de moi, il se sert de mon nom comme du meilleur expédient. Je me hâte de vous aviser, Monsieur, que je ne prends à cet homme d'autre intérêt que celui que l'humanité semble exiger de ma part. Mes gens me sollicitent d'implorer la vôtre en sa faveur. Mais les ridicules et les brocards me font peur surtout, à l'article pédérastie. Je suis cruellement révolté de tout ce qui pourrait avoir ce coup d'oeil, l'envie n'a déjà que trop affligé ma gaîté et ma bonhomie, je ne veux pas lui fournir de nouvelles armes.
J'ai l'honneur, etc.
« Le marquis de Villette. «
La prose du marquis de Villette ne devait pas être d'une puissante recommandation auprès du lieutenant de police, car celuici ordonna à l'un de ses secrétaires de « répondre poliment » que la mise en liberté du coupable « n'est pas absolument possible. » Et, par manière de conclusion, de ces quatre infâmes, les uns sont envoyés à Bicêtre, les autres au régiment, trop souvent, hélas ! le réceptacle de ces tristes recrues.
Somme toute, pour être piquant, cet épisode inconnu de la vie de Villette n'est pas un argument décisif dans la cause qui nous occupe. Il n'entache en rien la mémoire du marquis, pas plus qu'il ne l'innocente. Par contre, voici un autre document, également inédit, qui semble justilîer les préventions des contemporains et qui établit surtout ce point, resté jusqu'alors dans l'ombre, que la police surveillait Villette comme les autres sodomites dont Paris était alors infecté. Il est vrai qu'à cette époque surveiller « les gens de considération» n'était qu'une mesure illusoire, puisque la police n'osait ni les arrêter, ni les punir.
Deux jeunes gens, coureurs de cabarets et de tripots. Carrier, secrétaire de Villette, et Fleury, lils du vieux marquis de Fleury, qui avait déshonorti son nom en le vendant à une femme galante, étaient allés passer la soirée du 15 mai 1769 chez « le suisse du gouvernement des Tuileries 8. Le logement de ce fonctionnaire était devenu, par une tolérance coupable, particulière aux trois privilégiés, une sorte de vide-bouteilles bien connu des viveurs parisiens. Nos deux libertins en étaient sortis compléteiuent ivres à 10 heures 1/2 du soir. A ce moment, apparaît le marquis de Villette qui « frappe sur le bras » de Fleury. Bien qu'on eût arraché depuis lonj^temps aux Tuileries les bosquets et les charmilles qui farorisaient la honteuse industrie de Sodome, ses fanatiques rôdaient souvent encore dans les allées de promenade. Fleury
s'imagina, paraît-il, quand il se sentit touché, qu'il avait à faire à l'un d'eux : du moins, il laftirme dans le rapport de l'inspecteur Leliouxque nous analysons. Toujours est-il que l'ivrojj'ne répond avec brutalité et que Villette se fâche. Les tètes s'échautfent. Carrier, qui a reconnu son maître, dégaine et pique légèrement à la main son compagnon de plaisir. Celui-ci le poursuit ; le guet accourt au vacarme, arrête les deux combattants, qui, le lendemain matin, sont remis entre les mains de Lehoux et conduit par ses soins au Fort Levêque.
Le marquis se présente à la prison : il veut parler aux jeunes gens « en particulier » Mais Lehoux « lui donne une défaite honnête » : Il est impossible de communiquer avec les prisonniers, tant qu'il n'ont pas subi un premier interrogatoire.
— Mais, en votre présence, demande Villette.
Le policier y consent. Et M. le marquis, ajoute-t-il, « leur fait beaucoup de reproches avec bonté et leur promet sa protection auprès de nous ».
Nous ignorons si M. le marquis ne s'était pas encore avancé plus que de raison, mais il ne paraît pas que le lieutenant de police ait voulu prendre sur lui une décision qui ne lui coûtait guère dans d'autres ciiconstances. Ce fut le ministre Saint-Florentin, sollicité sans doute par Villette, qui prononça sur le sort des prisonniers. Au reste, la faute était légère et le lieutenant de police ne demandait pas qu'elle fût sévèrement punie. Fleury, sans doute à cause de son égratignure, sortit le premier de prison, trois jours seulement après y être entré : il était ravi d'en être quitte à si bon marché ; mais par une de ces subites tendresses, communes à la race des ivrognes, « il s'inquiéta du sort réservé à Carrier » et il courut chez le marquis de Villette réclamer son intervention en faveur de son compagnon de captivité.
Celui-ci fut délivré quatre jours après. S'il n'avait pas été mis en liberté, le 18 mai, comme son cher Fleury, cenétait pas seulement parce qu'il semblait plus coupable que lui, c'était aussi parce que le lieutenant de police voulait le faire interroger tout particulièrement. Lehoux fut chargé de ce soin ; mais dit-il « le jeune homme, fln et rusé malgré tout ce que j'ai pu dire, ne s'est point déboutonné. Il est seulement convenu que, depuis trois ans qu'il est attaché à .M, le marquis de Villette il a vu venir chez lui plusieurs jeunes gens dont l'air sucé annonce qu'ils sont antiphysiques, mais qu'il n'en a point de preuve. Il m'a nommé Tranchefoin de Faugères ci-devant clerc de notaire, aujourd'hui sans état... et un autre, nommé Maurice^ soi-disant maître de musique, qui aujourd'hui ne fait d'autre métier que de procurer des jeunes garçons à ceux qui les aiment. Il n'a pu me dire sa deineure, mais me l'a dépeinte. Si je suis assez heureux pour la découvrir, je me propose, sous votre bon plaisir, Monsieur, de l'observer de près »,
Pour un homme « qui ne se déboutonnait pas ;>, Carrier en disait cependant assez long.
Nous ne voyons pas que l'affaire ait eu des suites : du moins nous n'avons trouvé aucun document qui l'établisse. Puis, nous ne cesserons de le répéter, si l'étude des papiers de la Bastille, où nous avons découvert ces diverses pièces, ménage d'agréables surprises, elle conduit à d'inévitables déceptions.
L'enquête, jusqu'alors heureusement menée, n'aboutit pas : tant de ses éléments ont disparu dans le cataclysme du 14 juillet 1789 ! Je ne veux pas dire, je ne crois même pas que Villette, quoique particulièrement intéressé à certaines soustractions, se soit offert la satisfaction, si facile pour lui à cette époque, de détruire de fâcheuses procédures. Il en avait bien pris son parti avec le temps. Ne disait-il pas, en 1776, à Voltaire :
« Un marchand d'injures, établi à Londres, m'a écrit qu'il allait publier un volume d'anecdotes un peu scandaleuses dans lesquelles j'avais ma bonne part, mais qu'il consentait à supprimer mon article, si je voulais seulement lui envoyer cent louis. »
En homme d'esprit, le marquis avait répondu à ce maître chanteur que, pour moitié moins, il lui enverrait sur son propre compte, à lui Villette, des silhouettes inédites encore plus suggestives. En tout cas, il avait dîi abjurer formellement son erreur, puisque, l'année suivante. Voltaire le mariait à une de ses plus chères pupilles, Mlle de Varicourt, qu'il appelait Belle et Borgne.
Mais le « Tibulle français » eut cette mauvaise fortune de s'entendre toujours plaisanter sur son immoralité, comme sur sa poltronnerie ; car, à l'exemple de Villars et de Thibouville, il passait pour n'être point un foudre de guerre ; et ce ne furent certes pas ses prétendus exploits de duelliste qui purent amener le moindre revirement dans l'opinion publique.
D'après les documents, pour la plupart inédits, que nous venons de publier, on a pu se rendre compte que. malgré la vigilance brouillonne et sauvage de Théru et consorts, la secte anti-physique n'avait pas été complètement déracinée du sol parisien. Pour rester plus discrète, elle ne s'en propageait pas avec moins de rapidité, et à l'aurore de la Révolution, elle comptait dans toutes les classes de la société, surtout dans les plus hautes, autant de fidèles qu'aux premières heures du XVIII" siècle.
Ce n'était pas que la police les pourchassât avec moins d'ardeur. Nombreux sont les dossiers qui témoignent de ce redoublement de surveillance. Et si nous voulions en analyser quelquesuns, nous n'aurions, hélas ! que l'embarras du choix.
Un président au bureau des finances d'Orléans, nommé d'Arcy,
sc fait prendre à l'Opéra, sur le point d'attenter... à la vertu d'un garde française.
En ITCtO, un professeur de latin, le sieur de Dourgny, est surpris, à la foire Saint-Laurent, dans des latrines, avec un décrotteur de treize ans qui le fouette d'importance : C'est, prétend le fustigé une pénitence quelui a imposée son confesseur.
D'Anduran de la Péroux. gentilhomme d'Aurillao, est un récidiviste. Arrêté en 1748, pour ses habitudes honteuses avec l'abbé de Lajeard, il se fait « repincer », douze ans après, aux Tuileries « dans les ifs « en compagnie du comte de Martel, mousquetaire allié aux Charost.
A cette époque, un inspecteur de police, nommé Damotte, fort beau garçon, paraît-il, remplissait le vilain rôle d'agent provocateur et faisait jusqu'à trois captures dans la même soirée. Il s'empara ainsi d'un certain Le Prince de la Fosse, dont les aveux sont des plus instructifs. Le malheureux racontait qu'il avait été corrompu, dès l'âge de 18 ans, dans un collège de Paris, par le père de Lamoignonet par d'autres jésuites.
Un autre jour, le même Damotte, qui avait dans ses attributions la tournée du Luxembourg, y surprend « après qu'on a sifflé pour faire évacuer le jardin » un nommé Ghazel, si répandu dans le monde des sodomites qu'il donne à l'inspecteur la liste des plus marquants ; et Damotte inscrit sur son carnet les noms de l'abbé d'Apilly, conseiller clerc à la cour des Aides, des Marquis de Lage, deSalnt-Cyr, delà Serrane, du Terrail, du comte de la Tour du Pin, du prince de Talmont et surtout de Perducat, un magistrat plus infâme, si possible, que tous les autres.
L'inspecteur Duhot, chargé de la police des étrangers, nous édifie sur la moralité de certains d'entre eux dans ses rapports très nets et très significatifs.
« J'étais hier au soir au quai de l'Ecole sur le trottoir, nommé entre les messieurs le Canapé, où ils se rassemblent journellement et y causent le scandale le plus révoltant. Le comte de Soltikofî y est habituellement depuis neuf heures du soir jusqu'à minuit et quelquefois même jusqu'à deux heures du matin. C'est en ce lieu qu'il fait ordinairement ses recrues ; on l'y connaît sous le nom du Roule (il demeurait dans le quartier). Le prince de Sapicha y allait fréquemment avant qu'il soit brouillé avec le comte de Soltikofl' ; on l'y appelait Quillet. »
Duhot donnait la liste des mignons de ces grands seigneurs et concluait :« Il serait très facile aujourd'hui d'enlever tout ce peuple d'infâmes dans une patrouille, lo août 1765 » .
Un autre rapport annonçait : « Le prince Sapicha est parti avant-hier pour s'en retourner dans sa patrie. Il passera par la Hollande où il joindra les mignons qui l'ont précédé et qui l'y attendent depuis plus de deux mois... »
— 25 s- ET UDES HIS TORIQ UES
Nous terminons ici notre étude sur une des plaies les plus profondes et les plus hideuses de la société parisienne au XVIII« siècle. Aussi bien, une plus longue nomenclature deviendrait fastidieuse sans être plus probante. Nous croyons en effet avoir suffisamment démontré, par l'examen de cas particuliers ou par des vues d'ensemble, avec quelle intensité l'immonde et démoralisant fléau sévissait dans tous les rangs de la population. La plupart des j)aiie?!/s étaient moins des criminels pervers que des névrosés inconscients : c'étaient les produits malsains d'une société en décomposition, les tils de cet admirable et déplorable XVIII* siècle, qui devait étonner le monde par les plus étranges contradictions, par son esprit de tolérance et par la barbarie de son fanatisme, par l'indépendance de sa libre pensée et par la servilité de sa courtisanerie, par son amour de l'humanité et par son ardeur de persécution, par son culte des vertus les plus hautes et par sa pratique des vices les plusbas. Mais Tlieure allait bient(5t sonner où toute cette corruption devait être purifiée par un feu autrement régénérateur que celui du bûcher où périt Deschauffour. Pendant toute la période révolutionnaire, il ne fut plus guère question des infâmes ; et c'est fort rare, quand des rapports de police — une institution qui, elle, a survécu à tous les cataclysmes — signalent des faits de sodomie. Je ne jurerais pas autrement que le XIX« siècle ait conservé ce niveau dans l'étiage de la moralité publique ; mais, heureusement, l'âge moderne édifie plus d'hôpitaux que d'hospices,que de prisons ou d echafauds ; et je persiste à croire en thèse générale que ï infâme est un malade à mettre sous la douche d'un asile d'aliénés plutôt que sous les verroux d'une maison centrale.
Paul d'Estrée.
Les anciens maîtres de la Chirurgie