XVIII. Les maisons de tolérance
Les abolitionnistes reprochent aussi à la réglementation l'institution des maisons de tolérance, non pas qu'ils rendent la réglementation responsable de ce mode de prostitution, aussi vieux que les civilisations, mais parce que, disent-ils, le nombre de ces maisons diminuant de lui-même tous les jours, il serait plus simple de supprimer tout à fait ce reste de servage antique, et que, de plus, ces maisons sont un perpétuel encouragement à la débauche des jeunes gens.
A cela on peut répondre, et je commence par la fin, qu'on n'entre dans la maison de tolérance que si on le veut bien, et que le jeune homme qui n'osera peut-être en franchir le seuil, n'hésitera pas à suivre la racoleuse dont les agaceries auront excité sa curiosité.
Je répondrai ensuite :
Que le nombre des maisons de tolérance administratives, c'est-à-dire reconnues parla Préfecture de police, diminue, il est vrai, sur les registres préfectoraux, mais qu'en réalité ces maisons, loin de diminuer, pullulent au contraire sous une autre forme, aussi vicieuse et à coup sûr beaucoup plus dangereuse, sous la forme de maisons à parties, de maisons de rendez-vous, de maisons de passe.
KIX. Elles dlminif.nt en apparence mais augmentent de fait.
S'il n'y a plus aujourd'hui que 48 tolérances à Paris au lieu de 204 en 1855, en revanche, et sans compter les cafés à femmes qui n'existaient pas autrefois, il y a environ 200 locaux, appartements ou maisons entières qui, sous l'euphémisme de maisons de rendez-vous, réunissent de une à vingt femmes et plus, habituées ou passantes éphémères, formant ainsi un contingent quotidien d'au moins lÛOOprostituées qui, avec plus de risques pour leur clientèle, remplissent exactement les mêmes fonctions que leurs camarades des maisons patentées.
Les abolitionnistes commettent donc une erreur quand ils prétendent que le genre de prostitution constituant la maison de tolérance disparaît.
Elle existe ouvertement ou clandestinement dans les pays qui n'ont pas de réglementation, aussi bien que dans ceux où la réglementation est pratiquée.
Quoique non surveillé en principe, ce genre de prostitution existe à NeM'-York et dans les grandes villes de l'Union sous un nom ou sous un autre, et même avec pénalité considérable en argent pour la tenancière qui conserve une pensionnaire malade.
Il existe à Edimbourg, centre d'abolitionnisme, aussi bien qu'à Londres, sous le nom de maisons de nuit, et, que ce soit sous prétexte de vendre des dentelles à Bruxelles, des gants à Paris et des curiosités dans tous les pays, on peut dire qu'on rencontre partout cette fausse maison de tolérance, tout aussi inavouable que l'autre, mais infinimentplus dangereuse, quelques précautions que l'administration de certains pays puisse prendre pour l'assainir.
XX. La diminution des maisons de tolérance et des prostituées
INSCRITES PRODIIT l'aUGMENTATION DU CHIFFRE DES INSOUMISES.
De l'aveu des administrateurs les plus compétents et de la comparaison même des chiffres, il ressort que la suppression absolue de la maison de tolérance multiplie la prostitution clandestine ou tout au moins coïncide av2c sa multiplication (Anvers, 18l5. — Amiens, 1890. — Golmar, Dresde, 1890, etc.).
Paris n'a pas échappé à cette règle, qu'on pourrait appeler une loi, et, si les maisons de passe y abondent, comme elles
LA AJEDECJNE SOCIA LE — 2 Sr,
sont en j2fénéral, par leurs prix, d'un niveau supérieur aux nombreuses maisons disparues, maisons d'un ordre plutôt inférieui-, le résultat énoncé se produit, et on peut constater ce fait curieux, c'est, qu'à l'époque où Parent-Duchâtelet écrivait sou remarquable ouvrafje, il y avait à Paris, pour 1000 habitants :
4 prostituées inscrites et 2 prostituées insoumises, alors qu'aujourdhui ces chiffres sont renversés et donnent :
2 prostituées inscrites et 4 prostituées insoumises, pour iOOO habitants.
Vu le danger universellement constaté que présente cette dernière catégorie, ce n'est vraiment pas le moment de désarmer.
Pour répondre encore àdautrcs objections des abolitionnistes, je dirai que si la réglementation remonte à la royauté et môme au delà, elle a d'abord été laissée intacte par cette Révolution sur laquelle ils s'appuyent avec tant de force, qu'elle a été confirmée par une assemblée républicaine, le Conseil des Cinq-Cents, et que l'organisation, embryonnaire il est vrai, dont l'état actuel n'est que le perfectionnement, date de 1798, c'est-à-dire des dernières années de la République.
Que le régime actuel soit parfait, aucun de nous ne songe à le dire ; que nous cherchions ensemble à l'améliorer, rien n'est plus juste ; mais n'est-ce pas faire de mauvaise besogne que de commencer par le rez-de-chaussée et non par le toit la démolition d'une maison, et ne risque-t-on pas d'être écrasé par l'édifice dans le premier cas ?
D'autres points encore mériteraient une réponse, mais pour ne pas abuser de l'attention du lecteur, je dirai seulement que les réglementaristes n'ont jamais appelé h\ prostitution un délit, mais que nombre d'entre eux voudraient que ce mot fût attribué au racolage ; qu'enfin la séduction, que je suis bien loin d'excuser, entre pour une part plus minime qu'on ne croit dans les causes de la prostitution vénale, puisque sur 100 prostituées on en trouve à peine 50 qui aient été séduites.
Ceci dit, j'étonnerai peut-être beaucoup en faisant les propositions qui vont suivre, car quelques-unes d'entre elles sont bien plus subversives que les débuts de ce rapport ne le faisaient prévoir, mais, quoique réglementariste convaincu^ je suis de ceux
2r)o— LA MEDECINE SOCIALE
qui veulent le progrès même avec des moyens radicaux, sans nuire cependant d la Société et en suivant autant que possible l'ordre logique des choses.