Des vents, § 1, édU. LUtré, t. VI, p
tenir le moral des malades. Dans ces pages se révèlent l'âme d'un homme de bien, Texpérience consommée d'an praticien qui a passé sa vie auprès du lit des malades, la douce et grave compassion, la charité tendre d'un philosophe et d'un chrétien. Je veux au moins en mettre quelques lignes sous les yeux du lecteur :
« Quelque grande que soit Tautorité d'un médecin sur le malade, il n'est pas en sa puissance de détruire en lui la crainte ou l'espérance : les paroles les plus rassurantes dans les maladies de quelque gravité, ne sauraient ôter au malade toute espèce de crainte ; le langage le plus fait pour effrayer ne lui ôterait pas tout espoir. Aussi le médecin, qui ne peut pas chercher l'impossible, doit-il le plus souvent, sur ces deux points, rester dans certaines limites, afin de ne pas manquer le but en le dépassant. Dans quelques cas extrêmes et dans l'imminence d'une fin prochaine et inévitable, il pourra, en présence de personnes dont il connaît le courage et la résignation, ne plus dissimuler sa pensée ; mais, à part ce moment suprême, il y aurait inhumanité, je dirai même impiété de la part du médecin, qui voudrait apprendre à l'homme ce que la prévoyance divine a voulu lui cacher. J'ajouterai qu'il n'y parviendrait pas ; que le doute rebterait encore dans l'esprit du malade, qu'un rayon d'espérance lui apparaîtrait encore malgré ce qu'on aurait fait pour l'éteindre. Ce besoin d'espérer, si indispensable à l'homme malade, n'est guère moins nécessaire à ceux qui l'entourent de leurs soins et de leurs affections. J'aurai toujours présentes à l'esprit les paroles que me dit, après la mort de sa femme, un pauvre mari à qui j'avais, deux ans avant l'événement, annoncé l'issue funeste de la maladie. Cent fois, à la moindre rémission d'un des symptômes, il m'avait demandé si je ne prenais pas quelque espoir d'une guérison définitive; et, chaque fois, je répondais avec sincérité à sa question. Après (|iie l'événement eut justifié ce trop facile pronostic, il vint me voir, et, tout en me remerciant avec effusion des soins
affectueux que j'avais donnés à sa chère compagne, il ne put s'empêcher de me faire quelques reproches sur la franchise de mes réponses : il aurait voulu être trompé, tant la perspective de son malheur lui causait d'angoisses. Je crois qu'il avait raison, et» depuis lors, quand il m'a fallu communiquer mon pronostic aux personnes étroitement unies aux malades, j'ai constamment cherché à en adoucir l'expression , à en amoindrir la portée. »
Et ailleurs :
a Dans les grandes douleurs physiques comme dans les grandes douleurs morales, la sympathie est douce aux malades comme aux afQigés : celle du médecin surtout leur est précieuse ; il faut qu*il s'associe à leurs souffrances, qu'il en comprenne toute l'étendue , qu'il souffre avec eux, ce qui n'est pas un effort pour Thoaime de cœur. Appelé auprès d'un malade en proie aux plus vives angoisses, je lui demandais pourquoi il avait renoncé aux soins d'un médecin fort habile qui l'avait jusqu'alors dirigé. — Je ne lui en ai pas caché le motif à lui-môme, me répondit-il; je lui ai dit: « Vous ne me guérissez pas, vous ne me soulagez pas, vous ne me consolez pas. »
Vous ne me consolez pas I Cette parole résume à elle seule la moitié des devoirs du médecin. Il ne faut qu'approcher du lit sur lequel le malade, pauvre ou riche, jeune ou vieux, ignorant ou d'un esprit cultivé, lutte contre les angoisses de la douleur et cherche à écarter les ténèbres que la mort répand déjà autour de lui, pour comprendre combien il a soif de consolations, avec quelle avidité il recueille un heureux présage,avec quelle joie il entend quelques paroles rassurantes, avec quelle anxiété il interroge l'œil du médecin, avec quel bonheur il entrevoit un visage ami, avec quelle
effusion il saisit la main que lui offre celui dont il attend son salut ! Et qui ne comprend alors la vanité de cette parole que Jean-Jacques Rousseau laissait échapper dans un de ses fréquents accès de misanthropie : « Je crois à la médecine, mais je voudrais qu'elle vint me visiter sans médecin. » N'est-ce pas souvent le contraire qu'il faudrait dire : ce J'aime la médecine, mais j'aime encore mieux le médecin dont la conversation me fait oublier presque tous mes maux, lors môme que j'eD parle. y> Demandez plutôt aux gens d'esprit qui se croient malades ou qui le sont en effet, si la visite d'un médecin, qui est en même temps leur ami, ne leur procure pas autant de soulagement, ne leur apporte pas autant de calme que les meilleures drogues administrées par une main invisible, et s'ils ne préfèrent pas une sa^ge direction à des formules magistrales.
Un médecin, tel que nous le représente Hippocrate, tel que le comprend aussi M. Ghomel ; un médecin savant dans son art, versé dans la culture des lettres, de mœurs graves et douces, scrupuleux, attentif, charitable, non dépourvu des dons naturels de l'esprit, ne sera-t-il pas exalté pour sa doctrine, suivant la parole de VEcclésiaste, ne méritera-t-il pas aussi l'éloge plus profane que le poëte Grinagoras ' décernait à un célèbre médecin de l'antiquité ?
« Le fils de Phœbus lui-même^ Esculape, a mis dans ta poitrine, ô Praxagore, la connaissance de Part qui fait
oublier les soucis. Il a imprimé tes mains du baume qui gué-
1. De V Anthologie de Planude, IV, 273. Dans la traductfon de M. Dehèque, t. 11, p. 178.
rit tous les maux. Tu as appris de la douce Épione quelles douleurs accompagnent les longues fièvres, et quels médicaments il faut appliquer sur la chair divisée; si les mortels possédaient des médecins tels que toi, la barque des morts ne voguerait pas si chargée. »
DE
Tout a changé depuis la première édition de l'oui'ouvrage populaire de Tissot sur la Santé des gens de lettres (1768) : les principes de Thygiène et la vie des hommes de lettres; de telle sorte qu'une nouvelle édition de cet ouvrage semble au premier abord inopportune et lëméraire ; cependant il n'en est pas ainsi ; notre savant confrère, le docteur Bertrand de Saint- Germain a été bien inspiré en réimprimant la Santé des gens de lettres \ et M. Techener n'a point fait, je l'espère du moins, une mauvaise spéculation en se chargeant de l'édition. En tous cas, les amateurs ne lui en sauront pas mauvais gré, puisqu'en publiant Tissot il
1 . De la Santé des gens de lettres , suivi de V Essai sur les maladies des gens du monde, par Tissot, nouvelle édition, publiée par le docleur Bertrand de Saint-Germain. Paris, Techener, 1859, in-12. — Voyez, sur les diverses éditions de cet ouvrage, la préface du nouvel éditeur, p. v et suiy.
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enrichit leur bibliothèque d*un élégant volume imprimé avec soin, sur beau papier et en caractères fort lisibles. Tissot, praticien distingué, fort à la mode en Suisse et même en France, était un homme de beaucoup de sens, de pas mal d'esprit, et tenait un bon rang dans cette classe d*écriyains de second ou de troisième ordre, comme on voudra, qui avaient le style facile et non dépourvu d'agréments. — Telles sont les qualités qui ont donné une grande vogue à tous les écrits du médecin de Lausanne et qui leur assurent encore des lecteurs parmi les médecins aussi bien que parmi les gens du monde. Le bon sens, Tesprit et la correction du style, il n'en faut pas tant pour faire vivre un ouvrage de médecine, même en dépit des progrès récents qui changent plus encore les principes de la science qu'ils ne modifient les applications pratiques. Chaque jour, en effet, la pathologie, comme science, c'est-à-dire comme un des domaines de la physiologie, devient plus exacte ; la chimie, le microscope, les délicates recherches d'anatomie, les expériences de toute nature sur les animaux, la médecine comparée, la rigueur des méthodes d'observation, le diagnostic au lit du malade et les autopsies multipliées ont révélé plus d'un secret qui avait échappé à toute la sagacité de nos devanciers. Malheureusement les relations entre la science et la pratique ne sont pas si étroites que la connaissance plus avancée des maladies conduise à une thérapeutique plus infaillible; l'irrésistible loi de la maladie, l'invincible nécessité de la mort sont au-dessus des ressources humaines. C'est dans ce sens qu'il faut entendre le mot d'Asclépiade, qite la médecine est une méditation sur la mort»
Nous connaissons mieux qu'Asclépiade le sujet de nos méditations ; mais c'est là pour le vrai médecin un triste avantage, une compensation pleine d*amertume ; rien de plus douloureux que de se sentir à la fois si fortement armé et si radicalement impuissant. On est plus maître que ne l'étaient les anciens des affections aiguës, parce qu'on les reconnaît plus vite ou plus exactement, et surtout des affections périodiques, parce qa*on a trouvé le quinquina ; mais que peut-on contre certaines affections chroniques, surtout contre la dégénérescence des tissus? Ni la nature, ni la fortune n'en triomphent, comme le dit un ancien ; elles épuisent toute Thabileté du médecin, et personne, que je sache, n*a encore gagné ce prix singulier qu'un philanthrope a fondé paut laguérison des maladies incurables î Or, c'est précisément cette impuissance qui fait qu'on revient volontiers aux anciens, non pas toujours pour y trouver des lumières qu'ils ne pouvaient pas avoir, mais pour y chercher ces vues générales, ces réflexions moitié morales et moitié scientifiques, cette honnêteté de style et de raisonnement qui charment l'esprit et qui trop souvent manquent dans nos traités mbdemes. C'est à tous ces titres, mais à ces titres seulement, qne Touvrage de Tissot, qui est déjà un ancien % mérite attention, et que sa lecture peut encore nous être profitable, sans qu'il soit pour cela nécessaire de souscrire à ce jugement fort exagéré de Zimmermann a qu'il n'a-
1. Tissot (Sim. -André], né à Graney, dans le pays de Vaud, étudia à Montpellier et vint s'établir à Lausanne, où il mourut en 1798. En 1780, U avait quitté momentanément cette TiUe pour oeeoper une chaire de médecine à l' Université de Pavie.
vait jamais vu rassemblés dans un si pelil volume tant de traits de lumière, tant d'idées nouvelles sur la médecine, tant d'admirables directions pour les médecins, tant de choses en si peu de mots. »
J'ai lu deux ou trois fois peut-être la nouvelle édition du traité De la Santé des gens de lettres, pour lâcher d'y démêler ce qu'il y a de vrai d'avec ce qu'il y a de faux, les bonnes observations des mauvaises, ce qui est sans preuve de ce qui est fondé en raison ; mais il faut, renonçant à un pareil travail, prendre le volume tel qu'il est et pour ce qu'il vaut. Et puisqu'il n'y a pas encore de bon ouvrage sur la santé des hommes de lettres, n'en voulons point à Tissot d'être insuffisant et incomplet ; son traité est du moins le plus amusant^ le mieux écrit et le moins prétentieux de tous ceux que nous possédons, et le nombre n'en est pas petit.
Qu'est-ce qu'un homme de lettres aux yeux du médecin, quelles règles particulières d'hygiène doit<-il observer, quelles maladies lui sont propres en vertu de sa constitution factice, et quelle méthode générale de traitement doit-on lui appliquer? Ce sont là des questions auxquelles il n'est certes pas aussi facile de répondre qu'il semble au premier abord. — Un homme de lettres serait, dans la rigoureuse acception du mot, un homme qui travaille à peu près exclusivement du cerveau aux dépens des autres membres; mais combien de catégories d'hommes de lettres ! Rien ne ressemble moins à l'érudit et an théologien qui pâlissent mr les textes que ces écrivains aux allures légères qui partagent leurs journées et trop souvent leurs nuit^
entre quelques feuilles de papier el beaucoup de vin de Champagne. Le botaniste ou le géologue qui courent la campagne; Tanatomiste ou le physiologiste qui passent des journées entières dans des amphithéâtres tout remplis de miasmes, sont aussi des hommes de lettres ; mais quelle différence dans la manière de vivre ! — Le poëte qui cherche et qui trouve l'inspiration; le littérateur qui court après les idées et les périodes, mais qui court aussi après les plaisirs du monde ; le philosophe qui suit péniblement un raisonnement; rhistorien qui rassemble les faits, compare les époques et juge les événements ; Tartiste, musicien, peintre ou sculpteur; le médecin qui pratique, Tavocat qui plaide, le juge qui prononce Tarrét, le professeur ou le prédicateur qui déclament dans leur chaire ; le publiciste, qui chaque jour assiste aux débats des Chambres, prend à peine le temps de dîner, court s'enfermer jusqu'à minuit pour écrire son premier-Paris, dort d'un sommeil agité et se réveille pour reprendre la discussion, sont autant d'hommes de lettres, mais à des titres fort différents et dans des conditions très-diverses. Ce n'est point comme homme de lettres, mais comme bon vivant que l'écrivain, hôte habituel de la Maison dorée ou du Café de Paris^ est justiciable de la médecine ; — c'est comme homme du monde et non comme homme de lettres que le littérateur de salon ou le poëte ont besoin de conseils spéciaux ; chez eux la tête ne travaille guère aux risques et périls de l'estomac ; c'est plutôt l'estomac qui aurait de terribles comptes à rendre au cerveau ; — Les affections du larynx ou de la poitrine, si communes chez les profes-
seors, les avocats ou les prédicateurs, ne tiennent pas à la qualité dô gens de lettres, mais à celle de crieurs publics; ce n'est pas non plus comme auteur, que Molière est mort d'un crachement de sang; — c'est surtout par l'excentricité de ses habitudes et les irrégularités de son régime que Tartiste deviendrait le client de Tissot ; — les fatigues et les maladies qu'éprouve le médecin tiennent plus du métier que de l'étude; — Tanatomiste qui succombe à une piqûre périt non comme homme de lettres, mais, n'en déplaise à Tissot^ comme l'équarisseur qui se blesse en dépeçant un animal mort du charbon ou de la morve ; — les yeux •se perdent sur le microscope du savant de la même manière que sur le microscope de l'artisan.
Si c'est de l'assiduité du travail et de la vie sédentaire que naissent les maladies des gens de lettres, les employés des administrations sont à ce compte des gens de lettres par excellence; et le banquier, sans cesse tourmenté par les fluctuations de la Bourse, constamment occupé d'affaires, et ne quittant guère son cabinet, ressemble fort à l'érudit qu'une variante met au désespoir ou transporte de joie, et qui du matin jusqu'au soir reste assis devant son bureau ; à moins toutefois qu'il n'y ait une grande différence entre les deux genres d'émotion, et que se charger la tête de chiffres soit plus malsain que de la remplir de grec ou de latin. Remarquez en outre que chez les gens d'affaires ce sont les questions d'argent, les questions de perte ou de gain, bien plus que la vie de cabinet ou les opérations d'arithmétique qui mettent en péril leur santé ou leur raison. On ne saurait non plus indiquer avec précision les
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désordres que produisent dans Torganisme la trop grande ardeur à Fétude et ]a préoccupation trop constante des problèmes que soulèvent la science ou rém^ dition, la philosophie ou Thistoire, s'il ne s'y joint des espérances déçues ou des mécomptes imprévus, quells qu'en soit la source et quelque but qu'on se propose : la fortune, les honneurs où la réputation. — Je crois enfin que les maisons de fous comptent autant de ban^ quiers que de gens de lettres dans la véritable acception du mot, et que les gens de lettres sont prédisposés aox mêmes indispositions que les banquiers millionnaires ou les employés à 1,200 fr., suivant que la passion dfl savoir les anime, ou que, manquant de feu saoré, ils étudient avec calme, mais avec opiniâtreté. L'hypocondrie elle*méme, qui fait le désespoir des médecins vulgaires et le triomphe des médecins qui ont quelques ressources dans l'esprit, n'est pas, quoi qu'on en pense, le privilège des gens de lettres ; mais, d'une façon plus générale, elle est le partage des gens du monde, je veux dire des personnes qui ont le temps et le moyen d'être malades.
De tout ceci que résulte-t-il? C'est qu'à vrai dire il n'y a ni une hygiène particulière ni une médecine spè* ciale pour les gens de lettres ; il y a une hygiène et une médecine pour toute personne qui, travaillant de là tête et menant une vie sédentaire , a de mauvaises di^ gestions, toutes sortes d'embarras du côté des viscères abdominaux, une grande irritabilité du système ner* veux et le système vasculaire fort excitable.
Outre ces nombreuses distinctions à signaler entre les hommes de lettres, outre ces comparaisons qu'il ne
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faut point oublier d'établir avec les personnes qui leur ressemblent dans les points les plus essentiels, distinctions et comparaisons queTissot n*a point faites, on doit encore tenir grand compte du milieu où vivent les hommes de lettres, du genre de vie qu'ils mènent hors de leur cabinet, des passions qui les agitent et qui n'ont rien à démêler avec la passion de Tétude. Au temps de Tissot, ni l'ambition des gens de lettres n'était aussi vive, ni les convoitises d'argent aussi générales, ni les discordes politiques aussi ardentes qu'aujourd'hui. Tout cela, mis dans la balance à côté d'un travail opiniâtre, ne laisse pas que de changer notablement les ccmditions de l'hygiène, s'il est vrai toutefois que la vraie passion de l'étude ne suiBse pas à calmer toutes les autres.
L'ouvrage de Tissot abonde en histoires (je dis histoires et non observations, attendu que les faits qu'il rapporte n'ont pas de rigueur scientifique) qui donnent à son livre un charme tout particulier, maid qui tendraient pour la plupart à prouver que le travail, sans même qu'il soit e^iagéré, est plutôt nuisible qu'utile à à la santé. C'est un gentilhomme danois si fort appliqué qu'il arrive à ne plus pouvoir manger sans faire à cheval un exercice violent ; — c'est Aristote qui travaille avec une vessie pleine d'huile aromatique sur l'estomac; — c'est l'empereur Marc-Antonin dont l'esprit est si tendu «par la régie de l'empire du monde et par la culture des lettres », qu'il ne digère plus que par des moyens artificiels ; — c'est un grammairien , c'est une dame, c'est Plutarque lui-même qui payent
la contention d'esprit par des attaques d'épilepsie ; rc'est Leibnitz qui, par trop de travail, détourne la goutte tt qui se porte sur les nerfs » et le tue ; — c'est l'ami de cœur de Tissot, M. de Brenles, que l'étude conduit à l'étisie (mais Tissot lui-même ajoute vingt autres causes de consomption); — c'est Yaugelas qui meurt d'une vomique ; — c'est un savant de Bologne qui saignait du nez chaque fois qu'il méditait le matin dans son lit ; — c'est Savonarble, en compagnie de Gasaubon, de Sydenbam, de Leibnitz, de Rousseau, qui est tourmenté par la pierre ; — c'est un savant dont le célèbre Hofibnann dit gravement qu'il devint somnam* bule pour avoir trop étudié ; — enfin ce sont Le Tasse, Pascal , Const. Huyghens et tant d'autres que l'étude conduit aux ballucinations et à la folie. Ces histoires plus divertissantes qu'instructives viennent en confirmation de trois principes fort contestables ou trop vagues: a Quand l'âme, longtemps occupée, a imprimé une trop forte action au cerveau, elle n'est plus maltresse de la réprimer. » — <c Les humeurs se portent à la partie qui est en action. » — a La fibre animale (par conséquent la fibre cérébrale) se durcit par l'exercice. »
Heureusement pour la gloire et pour le profit de l'humanité, nos philosophes, nos théologiens, nos jurisconsultes, nos savants, nos historiens, nos orateurs, nos publicistes ou n'ont pas lu l'ouvrage de Tissot, ou, s'ils l'ont lu, ne se sont pas rigoureusement conformés à ses préceptes. Qui oserait arrêter Newton au milieu de ses prodigieuses spéculations? Qui ne craindrait d'avertir à chaque instant un Du Gange, un Casaubon,
un Haller* des dangers (peut-être exagérés) auxquels ils s^exposent en prolongeant le travail, et qui ne croirait commettre un sacrilège en interdisant à Pascal d'écrire les Lettres provinciales ou de jeter sur des petits morceaux de papier ces pensées qui font le tourment des paléographes et qui seront Téternelle admiration du genre humain? Aussi je ne yeux pas répéter avec Tissot : « On est trop savant quand on Test aux dépens de sa santé : à quoi sert la science sans le bonheur? »
Du reste, qu'on se rassure , la liste des hommes de lettres qui sont parvenus à une extrême vieillesse serait longue à dresser ; Tissot lui-même est bien forcé d'en citer quelques-uns, mais il ajoute bien vite : « Faut-il en inférer que les grands travaux de l'esprit, lorsqu'ils sont excessifs, ne soient pas nuisibles? 6ardon^nous de tirer une si fausse conclusion ; on pour^ rait seulement présumer qu'il y a des hommes nés pour ces sortes d'excès et que peut-être (le mot est charmant) cette heureuse disposition des fibres qui
1. TiMot traite quelque part (pages 77-78) les érudits avec un suprême dédain et pas mal d'ignorance, « espèce d'tiommes à peine connue des anciens (quelle erreur!), qu'on vit naître au temps de la décadence des lettres et reparaître au temps de leur renouvellement, et qui, attactiés à l'ouvrage comme le manœuvre à sa bêche, pourraient être comparés à quelques fakin des Indes. Comme eux ils se séparent du genre humain ; comme eux ils se macèrent de plein gré éans que souvent il en revienne le plus léger avantage à la société, et la différence n'existe que dans les instruments de leur supplice... Les érudits se tuent avec des livres, des manuscrits, des médailles, des inscriptions antiques, des caractères indéchiffrables. » Les noms de Du Caoge et de Casaubon suffisent à venger les érudits d'un tel Jugemoit, plus ridicule même qu'injuste.
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forme les grands hommes est la même que celle qui conduit à la vieillesse/ if
Pourquoi tant d'hommes de lettres ont-ils vécu si longtemps, et pourquoi tant d'autres sont-ils moissonnés à la fleur de Tâge? C'est ce que Tissot ne dit nulle part ; et c*est précisément ce qu^il importerait de savoir pour faire une juste part à l'étude d'abord, puis à la constitution, aux maladies congéniales ou acquises, au régime et même au caractère. Ce n'est certainement pas pour les mêmes raisons que Plutarque ou Newton, Fontenelle ou Boërhaave ont atteint une heureuse vieillesse; que le Tasse, Virgile, Shakspeare, Descartes, Marot sont morts entre cinquante et cinquantequatre ans ; ce n'est pas non plus dans les mêmes con^ditions qu'ils ont vécu, ni aux mêmes travaux qu'ils se sont livrés; et je ne sache pas que les uns aient été doués et que les autres aient manqué de cette fibre qui procure du même coup le double privilège du génie et de la longévité !
Nous laisserons, s'il vous platt, ces faits mal définis, ces systèmes surannés et quelquefois contradictoires qui leur servent d'explication ou qu'ils sont chargés de confirmer, pour relever quelques aphorismes dont le temps n a pas altéré la valeur, et qui sont le résumé d'une observation séculaire.
Il n'y a pas de partie du corps que la vie sédentaire n'affaiblisse (en exceptant le cerveau, bien entendu, puisque alors la pensée semble s'y réfugier comme en un sanctuaire) ; — elle diminue la transpiration insensible, dont la régularité est un des principaux boulevards de la santé ; ce défaut d'équilibre rend si sus-
ceptible aux moindres impressions de Pair qu'on ne peut plus s*y exposer impunément, et que, baromètre vivant, on éprouve d'une façon cruelle tous les changements du temps ; — les mauvaises digestions suivent Thomme de lettres comme son ombre; encore c'est plutôt comme conséquence de Taffaiblissement général des organes, de Taltération des liquides, et peut-être de positions peu naturelles, que par suite d'une surexcitation du système vasculaire cérébral, attendu que le travail mécanique du bureau trouble aussi bien les digestions que Tactivité de la pensée jointe à l'inactivité du corps.
Tissot s'étend avec complaisance sur les funestes conséquences des veilles prolongées; mais il faut établir plusieurs distinctions ou rapprochements dont il n'a pas tenu grand compte. Tel savant qui veille jusqu'à une heure, mais qui se lève à huit heures, reste à son bureau pendant six ou sept heures, et ne reprend l'étude qu'à huit ou neuf heures du soir, partage sa journée dans de bonnes proportions : en sept heures do sommeil, dix ou douze de travail, et six ou sept qui sont consacrées au repos ou à de tranquilles distractions;— tel autre, au contraire, qui n*a point d'heure fixe pour se coucher, qui veut finir sa tâche^ dût-elle le conduire à deux ou trois heures du matin, qui ne s'en lève pas moins à sept ou huit heures, et qui, tout le reste du jour, prend à peine trois heures de repos, au grand air, compromet gravement sa santé et s'expose à perdre, par suite de l'excessive inactivité du corps, tout le temps qu'il croit pouvoir gagner par un travail opiniâtre. Sans arrêter brusquement ni la
plume ni la pensée d'un tel savant, sans priver la postérité des ouvrages qu'elle en attend, on peut lui conseiller de modifier son hygiène, dans l'intérêt même de ses études, et le forcer, pour ainsi dire, en modérant ses efforts, d'ajouter quelques années de plus à sa vie, en même temps qu'il retarde de quelques mois la publication de ses écrits.
Ajoutons que les veilles des gens du monde sont tout aussi prolongées, beaucoup . plus agitées et non moins pernicieuses que les veilles des gens de lettres ; l'air est encore plus vicié dans un salon que dans le cabinet d'un savant ; le sommeil qui succède aux bons dîners, aux longues soirées, au jeu, au bal, n'est pas moins troublé que le sommeil qui suit une grande contention d'esprit. Il faut en conclure que le danger des veilles n'est point particulier aux gens de lettres, et que toute espèce de veille n'est pas nuisible par elle-même. Le reste du genre de vie, le tempérament, les prédispositions morbides, môme l'habitude, tout cela devrait être pris en considération pour juger exactement de l'influence des veilles, et c'est ce que personne n'a encore fait jusqu'à présent.
Il y a, au tome cinquième de la Physiologie de Burdach S un chapitre curieux sur le sommeil, et tout rempli d'observations délicates qui pourraient aider, au moins par induction, à la solution du problème; voici quelques passages de ce chapitre qui
1. Traité de physiologie considérée comme science d^obseruo' lion, etc., trad. par Jourdan. Paris, 1837, 9 vol. in-8, chezJ.-6.Baillière et fils. Ce précieux ouvrage, malheureusement inachevé dans l'original, n'a pas eu en France le succès qu'il méritait.
montre clairement qu'il ne faut, en général, ni abuser de la veille, ni se livrer à un sommeil trop prolongé.
« Le sommeil agit d'une manière bienfaisante; il fait cesser les tensions et diminue les antagonismes de la vie. Quand il manque, la sensibilité devient trop exaltée; lorsqu'il dure trop longtemps, Tatonie, la bouffissure, Tobésité, la pesanteur de tête, la mauvaise humeur, la paresse. Témoussement des sens et des facultés morales, Tinsensibilité, en sont les conséquences. Le sommeil répare les forces perdues, non pas seulement par le repos qu'il procure, mais en dirigeant l'activité vers l'intérieur, en rétablissant l'équilibre primordial des organes, en diminuant la consommation de Valiment qui entretient l'organisme. Pendant la veille, les forces soiit consommées par le conflit avec le monde extérieur; car l'activité sensorielle et le mouvement sont ce qui fixe l'homme dans la réalité, mais en même temps ce qui dissipe et épuise ses forces. Pendant le sommeil, au contraire, la vie se recueille, se réunit; elle agit plutôt pour conserver que pour détruire, puisque la plasticité elle-même continue, sans être troublée par la vie animale. Trop peu de sommeil cause la lassitude, l'amaigrissement, la vieillesse prématurée; son absence totale peut amener la fièvre, le délire et la mort.
« La plupart des crises ont lieu pendant le sommeil. Il fail rentrer l'âme en elle-même, en la tirant de la distraction du monde. Il lui fait déposer les charges de la réalité et la débarrasse de tous les soucis, comme aussi de tous les avantages que lui a procurés le hasard de la personnalité. Le rêve est un préservatif contre la régularité et la monotonie de la vie, une mise en liberté de l'imagination, qui entasse pêle-mêle toutes les images de la vie, et tempère le sérieux continuel de l'Age adulte par les jeux amusants de l'enfance. Sans les rêves, nous vieillirions assurément de meilleure heure, et on peut les considérer sinon comme un don immédiat de la Providence, du moins comme un joyeux compagnon associé par elle à notre pèlerinage vers la tombe.
Le sommeil entretient la gaieté naturelle : celai qui ne dort point assez devient mélancolique. »
Tl ne serait pas malaisé de tirer de plusieurs autres observations du même auteur cette théorie que, toutes conditions individuelles mises à part, Tesprit est mieux disposé pour le travail le matin que le soir : les bienfaisantes influences du monde extérieur à ce moment du jour éveillent Tâme en même temps que le corps. Les sens jouissent de toute leur perfection, Tesprit est recueilli, calme et lucide, les facultés intellectuelles supportent sans difficulté un travail prolongé. A mesure que le jour avance, Tactivité de Tesprit, s'éparpillant sur un plus grand nombre de sujets, s*appliq[ue mieux aux affaires de la vie réelle. Vers le soir, le bouillonnement du sang ranime le sentiment et l'imagination ; les affections deviennent plus vives et les désirs plus passionnés. Il semble donc rationnel de ne point fatiguer, par la fièvre de la composition et par des recherches ardues, Torganisme déjà fort excité par le mouvement spontané de la nature.
S'il est vrai que la vie sédentaire, et par conséquent la vie des gens de lettres, affaiblisse toutes les parties du corps, il n'est pas moins vrai que cet affaiblissement se fait particulièrement sentir sur les organes renfermés dans le bas-ventre, et qui sont chargés de ces exonérations que la nature nous a imposées comme à tout animal vivant en ce monde. Combattre la paresse des intestins par les moyens artificiels ne fait guère qu'entretenir le mal au lieu d'y porter remèdo, et le
médecin pourrait indiquer cent moyens plus efficaces que ces pilules échauffantes ou ces irrigations quotidiennes que la société polie du temps de Louis XIV a mises si fort à la mode. Les dangers que fait courir Tatonie de Testomac et des intestins en troublant la nutrition sont réels, mais fort éloignés ; elle laisse presque toujours à d*autres affections le loisir et le soin de rainer notre pauvre machine ; il n'en est malheureuemient pas de même de cette funeste et trop conmiune habitudequ*ontlesgens de bureau d'imposer pendant de longues heures à la vessie une retenue dont elle n'est pas capable sans qu'il en résulte pour elle-même et pour toute l'économie les plus graves inconvénients : la paralysie avec ses suites contraires suivant la partie de Torgane paralysé, les inflammations les plus meurtrières, et jusqu'à la rupture des parois de l'organe ont conduit plus d'un savant au tombeau. Ce sont là les maladies les plus essentiellement propres aux personnes qui mènent la vie de bureau ; fort dangereuses chez les jeunes gens, elles sont mortelles chez les vieillards. Cuvier, qui le savait bien, s'était imposé la loi de se lever toutes les deux heures pour obéir aux sollicitations de la nature, et l'école de Saleme n'a pas manqué de réduire ce précepte en vers.
M. Civiale, cité par M. Réveillé-Parise*, pense que les calculs urinaires sont très-fréquents chez les gens de lettres, et il souscrivait volontiers à cet aphorisme du président de Thou que a les calculs sont le misérable tribut que payent à l'étude les gens qui s'y li-
i,Pkyghlogie et hygiène des htmmes livrés aux trmfoux de Fes* prit, U 11, p. SI et suIy.
vrent avec assiduité » [misera ad libros assidue sedentium stipendia). Toutefois, en étudiant et en décomposant son tableau des cent quarante-huit personnages calculeux ou graveleux, je ne trouve guère qu'une douzaine de noms qu'on puisse en toute justice rapporter à des hommes de lettres ; encore faudrait-il recueillir toutes les circonstances de régime ou d'hérédité qui chez ces personnages ont été des causes prédisposantes. Le défaut de ces statistiques historiques, de ces statistiques à compartiments et à étiquettes, c'est d'abord de tout confondre, puis de ne s'appuyer presque jamais sur des documents authentiques, sur des observations suivies et complètes. Il n'y a rien de plus commun dans les livres que les observations, mais rien de plus rare qu'une bonne observation.
Il existe encore une maladie, ou du moins un certain état du corps et de l'âme qui se rencontre chez les gens de lettres, moins cependant encore comme hommes d'études que comme hommes du monde, je veux parler de l'hypocondrie * dont Tissot a tracé un tableau qui est saisissant de vérité :
« Les premiers symptômes qui caractérisent Taffaiblissement du genre nerveux, sont une espèce de pusillanimité qu'on ne connaissait pas auparavant, la défiance, la crainte» la tristesse, rabattement, le découragement; Fhomme gui avait été le plus intrépide vient à tout craindre; la plus légère entreprise Teffraye, le plus petit événement imprévu
\ . Je ne prétends pas que l'hypocondrie soit exclusivement une affection de luxe ; je l'ai observée quelquefois chez les gens du peuple, et jusque chez les paysans; mais c'est l'exception. Voyei plus haut, p. 358.
le fait trembler, la plus légère indisposition lui paraît une maladie mortelle, et la mort est une idée affreuse qu*il n<* soutient point. Il y a des tyrans qui ont condamné à la mort des philosophes qu*ils haïssaient, mais ils n'ont pu la leur faire craindre ; combien auraient-ils été plus cruels si, en leur accordant la vie, ils eussent pu leur inspirer les craintes qui font le tourment des hypocondriaques? On voit tous les jours des gens de lettres chez lesquels cette maladie commence à germer, obligés d'abandonner leurs livres chéris; leurs nerfs, en s'afifaiblissant, les rendent incapables d'attention; ils perdent la mémoire, leurs idées s'obscurcissent; des chaleurs de tête, des palpitations, un accablement général, la crainte de mourir subitement, font tomber la plume de leur main. Le repos, des nourritures succulentes, l'exercice, leur rendent une partie de leurs forces; ils retournent à leurs livres et "sont encore forcés de les quitter. La journée s*écoule dans ces alternatives ; le soir ils sont fatigués, abattus; ils se mettent au lit, passent une mauvaise nuit; la mobilité de leurs nerfs les empêche de dormir, et souvent les met hors d'état de penser. »
Un peu plus loin Tissot ajoute avec raison :
«Je ne crains point de regarder comme une neuvième cause des maladies des savants le renoncement à la société, que plusieurs s'imposent d'abord volontairement, et auquel ils se livrent ensuite par goût, mais qui a des inconvénients réels. Les hommes ont été créés pour les hommes ; leur commerce mutuel a des avantages auxquels on ne renonce point impunément, et Ton a remarqué avec raison que la solitude jette dans la langueur. Rien au monde ne contribue plus à la santé que la gaieté que la société anime et que la retraite tue ; cette cause morale d'ennui, jointe aux causes physiques de mélancolie dont j'ai parlé plus haut, jette souvent les gens de lettres dans une tristesse dont les effets sur la santé leur sont aussi funestes que ceux de la gaieté leur seraient favorables; elle produit cette misanthropie, cet esprit cha-
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grin, ce mécontentement, ce dégoût de tout, qu*on peut regarder conmie les plus grands des maux, puisqu'ils ôtent b jouissance de tous les biens. »
L'bomme de lettres , ou , si vous aimez mieux , rhomme du monde, flotte entre deux extrêmes : celuici voudrait que la médecine et les médecins le suivissent comme son ombre pour l'arrêter quand il va faire un écart, pour le relever après la chute, pour le conseiller dans ses inquiétudes ; il raisonne sans cesse, mais il se soumet presque toujours ; — celui-là méprise la médecine et se moque des médecins ; à son dire, la médecine n'est pas une science et les médecins ne sont que des empiriques, s'ils ne sont pas dès charlatans. Et puis, quand le mal éclate et qu'on est forcé d'invoquer le secours de la médecine^ il est trop tard; car le médecin n'a pas les mêmes privilèges que le prêtre : lorsque le prêtre peut encore ouvrir les portes du ciel, déjà depuis longtemps le médecin n'a plus la clef des portes de la vie.
A ce propos Tissot fait certaines réflexions dont quelques-unes sont fort sensées et dont quelques autres nous semblent un peu exagérées ; les voici :
« La première difficulté qu'on a à vaincre avec les gens de lettres, quand il s'agit de leur santé, c'est de les faire convenir de leurs torts; ils sont comme les amants qui s'emportent quand on ose leur dire que l'objet de leur passion a des défauts; d'ailleurs ils ont presque tous cette espèce de fixité dans leurs idées que donne l'étude, et qui, augmentée par cette bonne opinion de soi-même dont la science enivre trop souvent ceux qui les possèdent, fait qu'il n'est point aisé de leur persuader que leur conduite leur est nuisible. Avertis-
sez, raisonnez^ priez, grondez, c*est souvent peine perdue ; ils se font illusion à eux-mêmes de mille façons différentes : Tun compte sur la vigueur de son tempérainent, Fautre sur la force de Tbabitude; celui-ci espère échapper à la punition parce qu*il n*a pas encore été puni ; celui-là s'autorise d^exemples étrangers qui ne prouvent rien pour lui ; tous opposent au médecin une obstination qu'ils prennent pour une fermeté dont ils s'applaudissent et dont ils deviennent les victimes. Bien loin de redouter le danger à venir, ils ne veulent quelquefois pas môme sentir le mal présent, ou plutôt le plus grand des maux pour eux, c*est la privation du travail ; ils ce comptent pour rien les autres, moyennant qu'ils se soustraient à celui-là. Quand ils sont parvenus à ce degré de mobilité qui les jette dans Textrémité opposée et leur fait tout craindre, même les maux les plus imaginaires, on n*en est pas plus heureux avec eux, et le découragement ne leur donne pas toujours de la docilité, mais une instabilité pire que Topiniàtreté , qui ne permet point de compter sur Texécution d'aucune cure suivie ; et on peut dire, qu'en général, les gens de lettres sont les plus difficiles à conduire ; c'est une raison de plus pour les éclairer sur les moyens de conserver et de rétablir leur santé. »
Cette difficulté, dont Tissot se plaint si amèrement, n*est pas aussi générale qu'il veut bien le dire ; elle tient non à la qualité d'homme de lettres, mais au ca^ ractëre de cet homme de lettres. Ma bonne fortune m'a mis en rapport avec des écrivains que, soit Texcës du travail, soit les émotions de la politique, soit leur propre inclination organique, avaient réduits à cet état nerveux où Tesprit et le corps, tournant dans un cercle vicieux, agissent l'un sur l'autre d'une façon déplorable. Eh bien! j'ai trouvé en eux d'abord une confiance raisonnée , puis cette vivacité d'affection qui change avec un mutuel avantage le rôle de médecin en
celui d'ami. Je n*ai pas besoin, cela est évident, d'être Tami de mon client pour traiter une fluxion de poitrine ou une apoplexie; mais s*il arrive, et cela est fort ordinaire dans le monde, s* il arrive que le malade ait plus besoin de conversation, de sympathie, d*eDcouragements^ de bons conseils, que de remèdes ; s*il importe à chaque moment du jour de le tirer de sa propre compagnie, de le relever de ses langueurs et de l'entretenir dans une douce sécurité sur son état présent et sur l'avenir qu'il entrevoit à travers ses constantes préoccupations, il faut que je sois son ami et son confident; — il faut qu'il ait la certitude que ses retours incessants et variés sur sa santé, que ses inquiétudes, ses alarmes et jusqu'à ses fantaisies et ses impatiences seront considérés et combattus sérieusement comme autant de manifestations d'une afTection qui change au moindre souffle de l'air, au moindre dérangement réel ou imaginaire dans la veille ou dans le sommeil.
C'est par ce commerce intime, par ces conversasations d'où la distraction naît de soi-ménie, où la science disparaît devant l'amitié, qu'on peut rendre aux douceurs de la vie celui qui à chaque instant da jour se croit enveloppé par les ombres de la mort. Ce n'est pas seulement le malade qui gagne dans ces relations journalières, le médecin en lire le plus grand bénéfice ; outre qu'il s'instruit dans son art à suivre, à interpréter et à combattre des phénomènes compliqués qui chaque jour se transforment, il pénètre, pour ainsi parler, dans l'intimité des pensées de son client; il est le premier à profiter des charmes d'un esprit qui
retrouve sa vivacité et son éclat à mesure qu'il se tran quillise et que le corps reprend la régularité de ses fonctions. Et, qui sait? comme Tantique médecin Praxagore, comme Sylva ou comme Gorvisart, vous trouverez peut-être uti Krinagoras, un Voltaire ou un Gérard pour célébrer vos louanges ou faire revivre vos traits.
Feuchtersleben, qui pendant toute sa vie a soutenu le combat des Titans contre l'adversité et contre la souffrance, se montre, en son beau livre Sur l'hygiène de tâme S encore plus dur et plus injuste que Tissot pour les hommes de lettres affectés d'hypocondrie, « la plus folle et en même temps la plus triste des affections humaines. » On sent dans ses paroles l'orgueil implacable du sectateur de la philosophie nuageuse de Tabsolu, qui, imposant silence à la physiologie, ne tolère pas la moindre entreprise du corps sur l'esprit. Il célèbre la sainte maladie, renverse l'axiome mens sana in corpore sano; il entonne une hymne sur la vanité de la douleur :
« La douleur, s'écrie-t-il, est un rien présomptueux qui n'a d'importance que parce que nous voulons bien lui eu attribuer. Nous devrions rougir de lui faire tanl d*honneur, de la flatter, de la caresser, de Télever ainsi sur un piédestal. Elle ne parait grande que parce que nous nous abaissons devant elle. Peut-on s'imaginer un Thémistocle, un Régulus, regardant sa langue dans la glace et se tAtant le pouls? Bien plus, j'en appelle, pour guérir ce mal, à la
]. Hygihie de Vàmc^ par le baron Feuchtersleben, traduction du docteur Schlesinger-Rahier, 2« édition. Paris, J.-6. Bailiière et illg, f 860, in- 12.
peur môme qui le produit. La peur est-elle 9alutaire ou funeste? est-ce un remède ou un poison? Rien ne fait vieillir plus tôt que la peur continuelle de vieillir. La peur abrège les jours de l'homme; elle est un élément de l'hypocondrie; aussi l'hypocondriaque meurt-il de la peur de mourir. »
Tout cela est vrai, qui peut le nier? mais tout cela est plus digne de pitié et de sympathie que de mépris; la matière est quelquefois plus forte que Tesprit, et chez un hypocondriaque il n y a pas que rimagination qui soit enjeu; encore l'imagination a-t-elle des droits et une puissance que la volonté est bien obligée quelquefois de respecter et de subir. J'aurais voulu voir Thémistocle et Régulus aux prises avec la migraine ou avec la colique, et j'estime que Kant se flatte, quand il prétend qu'un violent accès de goutte ne saurait l'empôcher de « passer à l'ordre du jour, » Il n'y a pas d'homme^ si puissant qu'il soit par le génie et par U volonté, qui ne finisse par fléchir devant les nécessités impérieuses de la vie organique, ou qui ne succombe dans cette lutte inégale de la pensée et de la maladie. J'ai surpris Frédéric Ozanam, les pieds dans un bain de moutarde et le cou entouré de sangsues, rédigeant un des plus beaux chapitres de son livre sur le Dante. Combien de fois n'est-il pas sorti de son lit de douleur pour aller à la Sorbonne improviser une de ces leçons qui suspendaient tout un auditoire à ses lèvres! Mais lussi, à l'âge où il touchait à cette maturité qui consacre la gloire, nous le menions au tombeau!
Il ne faudrait pas croire non plus que l'hypocondrie rende aussi « égoiste , » aussi a inutile , » aussi <x malhonnête » que veut bien lé dire le baron Feuchlers-
leben; j*ai connu des hypocondriaques fort aimables dans leur cabinet comme dans la société, et toujours occupés de leurs amis ; j'en pourrais citer qui sont devenus de grands citoyens pendant la révolution de 1848 ; le danger passé, Tun a laissé revenir ses maux imaginaires, mais Tautre est retourné à ses livres, oubliant jusqu'au souvenir de ses longues tortures.
Quant à ceux qui sont possédés de la mauvaise humeur, tt cette prose vulgaire de la vie, ce démon fatal auquel il n'est pas permis de se soumettre, » je ne veux même pas les exclure du commerce du monde, les « transporter, » comme le prescrit notre confrère de Vienne ; je me contente de leur mettre de temps en temps un miroir devant les yeux, afln qu'ils aient bonté de leur laideur; puis charitablement je tâche de semer la distraction sous leurs pas, et pour calmer leurs entrailles et faire couler l'atrabile, je leur prescris quelques doses de rhubarbe , de magnésie ou de sous-nitrate de bismuth, et la gaieté vient peu à peu illuminer un viâage que la « transporlation v> eût singulièrement assombri. Puis, quand je vois ces a amants inquiets et inintelligents de la science médicale » feuilleter un Formulaire de thérapeutique, loin de les tenir en un profond mépris, je leur enlève ce formulaire, de peur qu'ils ne se tuent, comme dit Martin Herz, par une faute d'impression.
Pour ma part, dans les sombres pages de Feuchtersleben sur la mauvaise humeur, sur la joie de la souffrance, sur l'inanité des distractions, sur l'insigne lâcheté de l'hypocondrie , je trouve plus de désespoir que de confiance, plus de trouble que de sérénité, et je
liens le savanl auteur pour un hypocondriaque de la philosophie. Laissons quelquefois Thomme céder aux penchants même pervertis de son imagination, cela vaut mieux que de lutter à outrance contre le cours naturel de la vie.
Mais, pour en revenir au livre de Tissot, à lire les préceptes minutieux que donne le docteur de Lausanne, les précautions innombrables qu*il conseille, les détails dans lesquels il entre sur les moindres particularités du régime, on ne s* étonne plus qu*il ait trouvé réfractaires des clients qui finiraient par se trouver entre ses mains dans la situation de Sancho en son palais de Barataria, et qui ne manqueraient pas,, pour peu qu'ils y aient quelque inclination, de tomber dans l'hypocondrie , de l'hypocondrie dans la dyspepsie, et de la dyspepsie dans la privation de la vie.
Pour remédier aux inconvénients de la vie sédentaire, il n'y a rien de mieux assurément que l'exercice ; confiant en ce précepte , notre homme de lettres prend la bêche, s'il est à la campagne (heureux les gens d'étude qui peuvent passer six mois de l'année loin des villes ! au printemps, les premiers rayons du soleil et les premières fleurs, en été les frais ombrages, en automne la richesse de la nature les invitent forcément à se distraire) ; s'il est à la ville, peut-être il ira au jeu de paume, peut-être à la gymnastique ; ou bien il fera quelque grande course, soit à pied, soit à cheval ou même en voiture, et quand la saison le permet, s'il a quelque rivière à sa portée, illui demandera d'assouplir et de fortifier ses membres alanguis; mais aussitôt
Tîssot rarrête pour lui recommander de ne pas dissiper ses esprits par trop de fatigue et de ne pas tomber d'un excès dans un autre; — au retour, il trouve encore son médecin qui le prie de mettre un certain intervalle entre le mouvement du corps et le mouvement de la pensée, comme il Ta prié de ne pas s'exercer aussitôt après avoir étudié ou mangé ; de telle sorte que de repos en repos, le malheureux savant finit par perdre lamoilié de sa journée. Mieux vaudrait renoncer de suite à être savant pour être heureux à la mode du médecin de Lausanne.
En quelques phrases Hippocrate * a posé les vrais principes :
« Si Ton se repose beaucoup contre son habitude, il a*en résulte pas pour le corps un accroissement de forces ; et si, a^rès avoir prolongé outre mesure le repos, on se livrait subitement aux exercices, on commettrait une faute manifeste. Il en est de môme pour chacune des parties du corps. Les personnes inexercées sont courbatues par tout travail; elles n'ont, en effet, aucune partie du corps qui soit faite à aucun labeur. Les personnes exercées sont courbatues par les travaux inaccoutumés ou par les exercices habituels, s'ils sont poussés à l'excès. Le point important, c'est de savoir si l'aliment (la nutrition) surmonte Texercice ou Texercice Faliment, ou si ces deux termes sont dans une juste proportion. En effet, le triomphe de l'un des deux, lequel que ce soit, engendre des maladies, et Tégalité réciproque de tous les deux entretient la santé, n
C'est là en effet tout ce qui doit se trouver dans un livre didactique, à moins qu'on n'ait à faire valoir des
]. Du régime dans les maladies aiguës j ^12. Édition Liitré; Du régime, H, C6; Ibid., III, «0.
observations authentiques et détaillées sur les effets de tel ou tel degré d*exercice dans un cas déterminé ; autrement il convient, après les avis généraux et bien motivés, de laisser un peu à chacun son libre arbitre et de se tenir pour assuré que, dans la grande majorité des cas, le sentiment des forces réelles sera le meilleur guide et le plus infaillible. M. Flourens a résumé toute cette doctrine en un aphorisme que je trouve dans son ouvrage De la longévité humaine ;Le point essentiel est d'entretenir l'activité vitale (la vie est un mouvement), soit par l'exercice du corps, soit par celui de l'esprit; il faut, en un mot, prévenir à tout prix la torpeur des organes, fléau de la vieillesse.
Le chapitre des exercices dansTissot est court ; c^lui des aliments et des boissons n'a pas moins de cinquante pages. En vous mettant à table, nous dit le docteur inexorable, n'oubliez pas qu'il faut vous défier de tom les aliments gras, des visqueux, des pâteux, des glai*« reux, de ceux qui sont naturellement durs ou artificiellement durcis, soit par la fumée, soit par le sel ; de ceux enfin qui sont remplis de beaucoup d'air. En conséquence, supprimez le cochon, l'innocent cochon de lait, l'oie et le canard, les fèves, les haricots et bien d'autres aliments de môme espèce , sans compter les crudités et les âcretés. On vous permet la viande tendre de certains jeune animaux (veau, mouton, poulet), les poissons à écailles, les céréales, tels que le riz, le seigle, Torge, l'avoine, le froment (on pourrait supprimer l'avoine et l'orge, et ne pas parler du froment, car per^ sonne, pas même Tissot, n'a jamais prohibé le pain). Parmi les herbes, on recommande les différentes es-
pèces de chicorée, les autres sont trop relâchantes (il est cependant quelquefois fort utile de relâcher) ; on autorise les racines, les œufs, le lait, les fruits. Voilà on vrai régime d'anachorète que peu de personnes, même parmi les gens de lettres, se sentiront disposées à suivre. Encore je n*ai pas tout dit : les animaux doivent être pendant leur vie nourris d'une certaine façon, et après leur mort confiés à des cuisiniers hien renseignés par de fortes études de physiologie sur les exigences ou les susceptibilités des estomacs délicats! Il faut que Tissot n'ait jamais bu de bon vin, ni le yin généreux de la Bourgogne, ni le vin un peu moins excitant du Bordelais, pour avoir affirmé qu'en comparant les effets de Teau avec ceux du vin la comparaison est toute en faveur de Teau. a L'usage du vin, source de vie, comme dit Homère, est bon en lui-même , et c'est à tort que quelques partisans de la vie abstème en condamnent l'usage... Pris modérément, continue M. Devay , en son excellent traité de V Hygiène des familles \ — ouvrage où la morale et la médecine se prêtent un mutuel appui, et dont on ne saurait trop recommander la lecture aux gens du monde, par conséquent aux gens de lettres, — pris modérément, le vin nourrit, relève les forces, augmente l'énergie du principe vital, accélère le mouvement progressif du sang et des humeurs; il possède, en un mot, toutes les qualités propres à maintenir la santé et à prévenir beaucoup de maladies. » M. Devay, qui est un moraliste sévère, va môme jusqu'à permettre , avec Montes-
1. Traité spécial de Vhygiène des familles, parle docteur F. Deva5; 2* édition. Paris, Labé-Aiflelln, 1868, iii-8.
qaiea, une très-légère pointe de vin, pour dissiper les langueurs de Tâme et les défaillances de Timagination. On pourrait citer tels savants qui, par goût sans doute, s^abslienuent de vin pendant le repas, et qui cependant prennent régulièrement après le dtner un ou deux petits verres de quelque liqueur spiritueuse, tant ils éprouvent le besoin d'exciter du même coup l'estomac et le cerveau !
Tissot rappelle l'exemple de certains personnages illustres dans les lettres qui n'ont jamais bu que de l'eau; mais combien on en pourrait citer qui se sont très-bien trouvés de prendre chaque jour, et non pas seulement de temps en temps, comme remède, ainsi que le veut notre docteur, quelques verres de bon vin : or par bon vin il faut entendre , avec M. Devay, non ces vins de choix qui sont beaucoup trop chauds, mais ceux qui proviennent d'un bon cru de second ordre, et qu'on sert en pleine nature^ pour me servir de l'expression des sommeliers.
Après cette proscription presque absolue du vin, on ne s'étonnera pas de lire dans le traité De la Santé des gens de lettres cette sentence, qui révolterait aujourd'hui, et je crois à bon droit, la plus grande partie de l'Europe : « L'un des plus grands biens qui pût nous arriver, ce serait une prohibition générale de l'importation de cette feuille fameuse (le thé), dans laquelle on ne trouve de principe essentiel qu'une gomme acre et corrosive^ avec quelques particules astringentes. Ses effets sont si marqués, que j'ai vu fréquemment des hommes très-forts et très-bien portants à qui quelques tasses, bues à jeun, donnaient
des anéantissements, des bâillements, des maladies dont ils se ressentaient quelquefois toute la journée. » Tissot aime à fonder ses règles d'hygiène d'après les exceptions et les excès. Quelle conclusion logique peuton tirer de ce fait, que des hommes forts et bien portants ont été mis aux abois par une tasse de thé, ou de ce précepte donné par Corn. Bonthekoe, Hollandais, qui conseille jusqu'à cent et même deux cents tasses de thé par jour?
Le café ne trouve pas un accueil plus favorable : « C'est un dangereux irritant des fibres de l'estomac; il faudrait le reléguer dans les pharmacies à la tête des amers stomachiques; .son usage ordinaire est véritablement pernicieux. Une infusion de quassia amara^ ou une macération de kina semblent de beaucoup préférables! Homère, Aristole et Platon, dit-il, pour n'avoir pas pris de café, n'en sont pas moins les plus grands hommes qu'ait produit l'humanité ! » Mais Homère, Platon et Aristote n'avaient ni quassia ni quinquina , et l'on ne voit pas qu'ils aient pour cela vécu moins longtemps. A ce compte, et avec de pareilles exemples, je ne sais trop ce qu'il faudrait faire des progrès et des découvertes modernes ; on devrait se hâter de fermer d'abord le Jardin d'acclimatation, puis, sur tous les points du globe, d'interdire l'importation des produits exotiques.
Le docte éditeur de Tissot, M. Bertand de Saint- Germain, et M. Devay lui-même, que je voudrais encore trouver ici d'accord avec moi, se font l'écho de préjugés assez mal fondés sur l'usage du thé ou du café, préjugés que condamnent également la chimie et
la physiologie. Sans doute, ces boissons ne sont ni de première nécessité ni tout à fait indifférentes, mais l'habitude môme en émousse Teffct, et le seul incon* vénient à en user journellement, c'est de se priver d'un remède agréable et fort utile en certaines circonstances, surtout chez les gens d'une santé délicate et non usée par les drogues pharmaceutiques.
Impitoyable pour le vin, le thé et le café, Tissot devient féroce quand il s'agit de l'usage du tabac : a Antre abus, s'écrie-t-il (en invoquant une loi de proscription), autre abus auquel on n'aurait pas soupçonné que les hommes de lettres dussent jamais se livrer. * Je passe condamnation sur le cigare et la pipe ; de bonnes et nombreuses observations établissent que la fumée du tabac entraîne de vrais dangers pour la santé, surtout quand on fume avec excès ; or, en pareille matière, l'abus est bien près de l'usage; mais pourquoi priver l'homme de lettres de sa plus innocente distrac-* tion, de sat prise de tabac? Priser n'est pas toujours très-propre, j'en conviens ; mais c'est à peu près le seul reproche qu'on puisse sérieusement faire à cette habitude ^ Encore le cigare ou la pipe méritent-ils le blâme à plus juste titre, puisque aucune précaution ne peut débarrasser le fumeur, même le fumeur à la mode, de cette odeur nauséabonde qu'il porte jns^ qu'au milieu des salons les mieux fréquentés et des bon* doirs les plus coquets. Mais la société est pleine d'indulgence pour le fumeur et ne pardonne point au pri«
1 . Le tabac en poudre peut causer quelque irritation à Farrièregorge (encore faut-il une disposition particulière) » ou tomber dans Vestooiac» où il n'agit guère alors que comme une substance inerte.
seur les petites mésaventures qui parfois le trahissent. Les motifs de cette coupable indulgence et de cette injuste sévérité se devinent aisément : en général , ce sont les jeunes gens qui fument et les hommes âgés qui prisent.
L^hygiènc des gens de lettres, conmie celle de tout homme qui mène une vie de bureau, se réduit à quelques préceptes rationnels que Tissot a connus, mais dont il a compromis l'importance aux yeux de ses clients par de vaines déclamations et par d'effrayantes minuties qui seraient capables d'ôler le désir de la santé s'il fallait Tacheter au prix du sacrifice de toute liberté d'action, de toute jouissance de la vie.
Se lever tôt et se coucher tôt serait certainement la meilleure conduite à tenir et la plus conforme aux lois de la nature ; tout au moins il conviendrait de ne pas dépasser minuit pour le coucher et pour le lever huit heures; — le matin, se laver à grande eau froide, en toute saison, à moins de contre-indications formelles (les frictions sont aussi un secours qu'il ne faut pas négliger quand on est en mesure d'y recourir); — prendre un léger repas, se tenir dans un vêtement large et propre : deux conditions qui favorisent les fonctions de la peau ; — se mettre au travail jusqu'à onze heures ou midi, dans un cabinet bien aéré s'il se peut, et en hiver modérément chauffé ; — en écrivant ou en lisant, éviter les positions peu naturelles, travailler tantôt assis et tantôt debout; — déjeûner suivant son appétit, ses forces, ses goûts et les ressources de la saison, bien broyer les aliments, c*est
autant de fait pour l'estomac; par conséquent manger lentement, c'est autant de pris sur l*étude ; — ne pas lire durant ses repas, et converser si on a le bonheur d'avoir à sa table des amis ou des proches; — dans nos climats tempérés éviter la méridienne qui alourdit, faire un peu d'exercice, visiter ses amis, bu, comme Bayle, aller voir les marionnettes; il n'y a pas de meilleure distraction ; prendre au moins deux heures de repos, j'entends le repos de l'esprit ; — se remettre au travail quand la digestion parait régulièrement accomplie'; — dîner assez solidement entre cinq et sept heures, régler convenablement les heures des repas ; — le soir, après avoir pris quelques distractions, ne pas travailler plus de trois ou quatre heures ; réserver autant que possible pour ce moment soit les lectures attrayantes, soit les recherches d'érudition, afin de se préparer un som-
1 . L'habitude d*éludier aussitôt après avoir mangé est très-nuisible, dit Brlgham, et produit presque iDévitablement la dyspepsie; cette maladie affecte généralement ceux qui exerceiit fortement leur esprit aussitôt après leur repas. L'indigestion est très-commune aux Ëtats-Unis, et provient sans doute de l'usage répandu dans ce pays de s'occuper d'affaires immédiatement après le dîner. — La théorie permet d'admettre cette proposition; en effet, il s'établit simultanément, et en sens contraire, un courant sanguin et un afQux nerveux ; suivant que l'estomac ou le cerveau sollicite plus énergiquement ce double mouvement , la pensée s'obscurcit ou la digeaUon devient languissante. La position forcée d'un homme qui étudie à son bureau peut entrer aussi pour quelque chose dans les désordres de la digestion, et il faut remarquer encore que le travail poursuivi immédiatement après le repas trouble moins que celui qu'on commence au milieu de la digestion ; on a fait la même observation pour les bains ; on comprend, en effet, qu'une fois que les forces de la vie sont concentrées sur un point pour remplir une fonction, il est plus difficile, et par conséquent plus dangereux, d'opérer une diver-^ sion.
DES GiS.NS D£ LETTllES. 385
meil plus immédiat et plus calme, car le travail de composition emplit^ échauffe la tête, comme on dit vulgairement, et poursuit jusqu'au milieu du sommeil, qu'il trouble par des rêvasseries ou par de vrais cauchemars; — ne pas pousser Félude jusqu'à Textrême fatigue : le travail s'en ressent non moins que le cerveau; — varier les sujets de recherches ou de méditation, car ce n'est pas seulement Tennui , mais le mal, qui naît de Tuniformité; s'interrompre de temps à autre pendant quelques instants , promener sur la figure une éponge trempée dans l'eau froide; c'est un excellent moyen pour rafraîchir en même temps les yeux et la tête; — ne jamais résister à certaines sollicitations de la nature, et les ranger, s'il se peut, sous la loi d'une périodicité régulière; — surveiller les dispositions morbides reconnues, et, si quelque affection se déclare, appeler un vrai médecin qui sache avec quelles réserves et quels ménagements il faut se comporter vis-à-vis d'un homme dont les organes sont affaiblis avant d'être malades; — enfin, et par-dessus tout, ne pas mener de front l'étude, les plaisirs et la bonne chère ; l'organisme ne résisterait pas longtemps à tant de causes de fatigue.
Voilà, si je ne m'abuse, le code sanitaire de l'homme de lettres, de celui qui reste de longues heures devant son bureau, de cet érudit que Tissot méprise et qu'il regarde comme inutile à la société. Quant à Técrivain amateur, plus homme du monde que savant, plus poussé par la passion d'arriver que par celle de savoir (et c'est la classe la plus nombreuse en ce siècle de jouissances matérielles), il rentre dans la foule, et je le
renvoie soit au livre de M. Devay, soit à TeKcelient ouvrage de M. Descuret sur la Médecine des passions; ou encore je lui mettrais sous les yeux et je rengagerais à méditer ce passage éloquent de VHygiène de fâme, par le baron Feuchtersleben, passage où sont admirablement peints les désordres de la littérature actuelle :
« De nos jours, ce n'est plus dans la solitude du cabinet, c'est sur la place publique que les écrivains composent leurs œuvres. Le bruit, la poussière, le tourbillon de la foule, voilà ce qu'ils cherchent et ce qu'ils nous montrent. Yoas ne trouvez rien de plus dans leurs écrits. Les anciens pénétraient jusqu'au fond des choses et découvraient d'un œil patient le secret de tous les ressorts les plus cachés. Mais comme la précipitation est le mot du siècle, poète et philosophe ont la fièvre chaude ; ils ne se plaisent qu'aux mouvements rapides et désordonnés. »
Dans un ouvrage trop peu connu ^ le médecin américain Brigham, embrassant un horizon beaucoup plus vaste que celui de .Tissot , a étudié l'influence sur la santé de tous les genres d'excitation mentale. Ses remarques fort intéressantes, les nombreuses observations qu il a rassemblées, et le tableau statistique de la mortalité chez les gens de lettres, prouvent jusqu'à l'évidence que ce n'est pas l'activité continue de l'esprit, se portant avec calme, mais non pas sans intensité, sur n'importe quelle partie du domaine des
] . Remarks on the influence of mental cultivation and mental ejcciiementupon health, byA. Brigham (nouvelle édition). London, 1844, in-12. Il existe de cet ouvrage une traduction française par la comtesse de Rohaui. Bruxelles, 1838.
eonnaissances humaines, qui use la vie, en multipliant les germes de maladies; ce soûl toutes les passions accessoires de la passion de Tétude : Tamour immodéré de la gloire, de la fortune ou des honneurs, ia contrainte morale, vrai poison de rintelligence, les émotions vives, les chagrins profonds, les mouvements impétueux, les affections aiguës et c( vertigineuses » de Tàme' tout à fait étrangères à la culture des lettres qui, en portant violemment le sang au cerveau ou au cœur, causent des désordres mortels, ou du moins compromettent gravement la santé et souvent font perdre la raison. Astley Gooper, cilé par Brigliam, rapporte avoir remarqué sur deux jeunes gens qui avaient perdu une partie du crâne, que les pulsations du cerveau devenaient plus violentes et plus irrégulières chaque fois que les malades éprouvaient quelque suhite contrariété. Il est fâcheux que le célèbre chirurgien anglais n'ait pas eu la possibilité, vu la gravité des blessures, d'observer ce qu'aurait produit chez ces malades une application soutenue sur quelque sujet littéraire ou scientifique. — Le cerveau est uu^orgaue extrêmement délicat, fort impressionnable et susceptible d'une certaine éducation physiologique comme tous les autres organes; mais pas plus qu'eux, et moins encore, il n'est capable de supporter de brusques changements d'état. — Un exercice violent et inaccoutumé donne une forte courbature dans les membres; une excitation vive et brusque peut entraîner, s'il existe quelques prédispositions, la congestion ou la déchirure des fibres
1 . Voir Devay, De (ftielques causes de maladies particulières à notre temps, Paris, 1359.
cérébrales, tandis que l'exercice continuel modéré des muscles les développe et les fortifie, comme Tapplication mentale soutenue et régulière accroît les dimensions du cerveau et lui donne de la vigueur ^ De même encore on ne surcharge pas plus impunément le cerveau que Testomac; il faut que Taliment de Tesprit ou Taliment du corps soient en proportion avec les facultés digestives et assimilatrices, et les accidents varient suivant que la réplétion démesurée est une habitude journalière ou un excès passager; le cerveau a ses indispositions, ses dyspepsies, ses inappétences comme l'estomac. Mais ce n'est pas toujours sur le cerveau ou sur l'estomac que retentissent les excès de la nourriture intellectuelle ou physique ; si ces deux organes sont trop robustes, les autres viscères portent la peine de leurs méfaits : le foie, le cœur, les poumons, par exemple. L'anatomie, la physiologie et la psychologie portent également témoignage de la parfaite exactitude de ces assertions'^.
1. Le cerveau diminue de volume quand on n*en exerce pas les fonctions ; c'est pourquoi les idiots ont ordinairement cet organe atrophié. Lorsque , par le manque d'exercice convenable, un organe diminue, le système entier souffre, et alors la santé se détériore. Je ne puis douler que, sous ce point de vue, l'exercice des facultés intellectuelles ne tende à procurer et à entretenir une bonne santé. (Note de la traduction française de Brigham. Bruxelles, 1838.) Les observations ne manquent pas pour prouver, au contraire, que le cerveau est susceptible d'accroissement par l'exercice régulier et continu de la pensée.
2. Brigham a fait de nombreuses applications de ces principes à l'éducation des enfants. — Voyez aussi un livre fort recommandable dû à la plume de M. Rondelet, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Clermont, et intitulé : Conseils aux parents sur Véducation de leurs enfants.
Les observations nombreuses recueillies pendant ces trente ou quarante dernières années par les pathologistes les plus éminents, soit en ville, soit dans les hôpitaux, prouvent jusqu'à l'évidence que , loute proportion gardée, les affections cérébrales, loin d'être le privilège des gens de lettres, se produisent au contraire beaucoup plus fréquemment dans les classes illettrées de la société. Ainsi, pour commencer par Tapoplexic, les relevés statistiques, en contradiction formelle avec les raisonnements a priori de Tissot, donnent à peine i pour i 00 d'apoplectiques dans la classe lettrée. Ce n'est pas l'étude de la chimie ou de la médecine qui a déterminé l'apoplexie chezFourcroy et chezChaussier : et sont peut-être, chez le premier le cruel désappointement de n'avoir pas été nommé grand maître de l'Université, et chez le second un vif sentiment de dépit d'avoir été dépouillé de sa chaire à l'École de Médecine. Quand Euler meurt d'apoplexie à soixantedix-sept ans, ce n'est pas l'étude, mais l'âge qu'il faut en accuser, comme le remarque très-bien M. Littré dans le Dictionnaire de Médecine. L'âge avancé est une des causes les plus eiQcaces de l'apoplexie, par les changements qu'il apporte dans la constitution de la pulpe cérébrale et du système vasculaire. Cent autres causes organiques beaucoup plus décisives et plus prochaines que la passion des lettres déterminent l'apoplexie; aussi M. Littré (j'incline fort vers son sentiment) aime encore mieux regarder l'étude comme un préservatif que comme une cause d'apoplexie. Il n'en est pas de même des peines morales, suivant la remarque du même auteur : elles altèrent si profondément la
nutrition générale quand elles sont prolongées, qu'on peut les croire capables de vicier aussi la nutrition du cerveau et de préparer ainsi le ramollissement, avantcoureur des hémorragies cérébrales.
La méningite tuberculeuse ou inflammation tuberculeuse des enveloppes du cerveau se montre surtout chei les enfants entre six et neuf ans, c'est-à-dire à un âge où il est bien rare que les facultés intellectuelles soient fort éveillées. La méningite non tuberculeuse sévit chez les enfants nouveau-nés et, dans l'âge adulte, chez les personnes qui mènent une vie très-agitée ou qui restent habituellement exposées à toutes les intempéries atmosphériques. Ce n'est point sur les gens de lettres, mais sur les maçons et sur les soldats que la méningite aiguë a fait tant de ravages en France et en Algérie, il y a quelques années.
La terrible maladie appelée ramollissement du cer* veau a pour cause, non pas les excès intellectuels, mais des excès beaucoup moins nobles. L'ossification des artères du cerveau, des coups ou des blessures sur le crâne, divers états pathologiques qu'il est inutile d'indiquer, et les peines morales, telles sont encore les autres causes les plus habituelles de ramollissement; les vieillards sont particulièrement exposés à cette maladie; c'est à Bicêtre, à la Salpôtrière, dans les hospices et non en ville qu'on l'observe le plus fréquemment. Si quelqu'un doutait de ces assertions, je le renverrais au savant Mémoire de M. Durand-Fardel Sur le ramollissement cérébral.
Les inflammations de la pulpe cérébrale tiennent bien plus à des causes externes, à des dispositions orga-
niques particulières^ à des excès alcooliques, à une insolation prolongée, aux émotions tristes, qu*à l*exercice, même exagéré, de la pensée. J*en trouve les preuves à chaque page du beau travail que M. Calmeil vient de publier sous le litre de Traité des affections inflammatoires du cerveau^. L'auteur, qui a pratiqué en ville et dans les hôpitaux, cite tout au long une trèsgrande quantité d'observations, et je ne crois pas avoir rencontré une seule de ces observations qui se rapporte à un véritable homme de lettres. Enfin, les maisons de fous s'ouvrent plus fréquemment aux hommes d'affaires, aux hommes de plaisir, aux artistes, aux victimes des commotions politiques qu'aux véritables hommes d'étude^. D'un autre côté, les établissements publics, consacrés en général à la classe illettrée, ne sont pas moins remplis que les établissements privés, particulièrement destinés aux classes riches et dont l'esprit a un certain degré de culture'.
S'il fallait en croire le docteur Moreau, en son ouvrage intitulé : Psychologie morbide *, ouvrage fort curieux à force d'être paradoxal, idiotie, folie ei génie seraient de très-proches parents ; la prééminence des facultés intellectuelles aurait pour condition organique un état maladif spécial du centre nerveux, et, à ce ce compte, l'Institut ne serait qu'une réunion de