Paris, 1859, in-8, chez V. Massons liU
malades assez tranquilles pour ne pas être envoyés à Gharenlon. Heureusement notre confrère ne parvient ni à indiquer la lésion organique qui donne le génie, ni à montrer le génie chez les fous; il ne prouve rien autre chose, sinon qu'il y a des fous parmi les hommes d'un talent supérieur, parmi les gens de lettres, comme dans toutes les autres classes de la société. Les faits biographiques qu'il a empruntés à des auteurs ou suspects ou mal informés, et qu'il n'a pas pris la peine d'analyser ou de décomposer, ne sont vraiment pas dignes d'être mis en ligne de compte par un observateur aussi sérieux et aussi difficile que l'est d'ordinaire le savant médecin de l'hospice de Bicétre.
Enfin, il est un état nerveux aigu ou chronique sur lequel un médecin distingué. M. le docteur Bouchut, vient d'appeler tout récemment l'attention sous le nom de Nervosisme\ et qui semblerait un apanage tout naturel des hommes de lettres, gens faibles, délicats, irritables [genus imbecille , comme dit Gelse). On devrait les croire fort souvent en proie à ces désordres de fonctions qu'il est difficile de rapporter à une altération déterminée de l'organisme et qui cependant ne sont pas tout simplement une des formes de l'hypocondrie. Je viens de parcourir avec un grand intérêt cette curieuse monographie, qui renferme cinquante et une observations, ou propres à M. Bouchut, ou empruntées à divers auteurs. Je vois que les perles de sang considérables ou les altérations profondes de ce
1. Du NervQshme, etc., par M. Bouchut. Paris, 1860, chez J.-B. BailUère f}t fils, in-S.
hiiS G£lfS DE LETTRES. 393
liquide, que les maladies inflammatoires ou putrides, que les chagrins prolongés, que le tempérament l)mphatique, lesmauvaises conditions de.régime, les affections nerveuses chez les ascendants et vingt autres causes développent cette affection, en général plus pénible que dangereuse, et qui sévit chez les femmes dans une énorme proportion . Je ne rencontre aucune observation qui puisse se rapporter uniquement au travail de Tesprit, bien que M. Bouchut, sans doute par respect pour la tradition, mette au premier rang des causes du nervosisme les veilles et Texcès du travail intellectuel.
Je lis dans V Hygiène de M. Devay une réponse in* directe aux exagérations du médecin de Lausanne, une atténuation de ses terreurs parfois chimériques et un corollaire assez net de la doctrine un peu flottante de Brigham.
<K On peut avancer sans crainte que la culture intellectuelle, c'est-à-dire la mise en œuvre des facultés de l'âme dans le sens de la destinée de l'homme, est favorable à la santé. L'ignorance entraîne la stupeur organique, elle diminue les chances de réaction en déprimant les forces vitales. Voltaire disait qu'il fallait une transpiration à son esprit comme à son corps. L'alimentation de l'âme est un besoin aussi naturel que l'est la nutrition du corps. Quand le travail de la pensée est bien ordonné, il est accompagné et suivi d'une satisfaction toute particulière, qui est loin, dans les premiers moments, d'avoir la vivacité d'un plaisir sensuel , mais qui, en se répétant, devient plus tard la source d'un contentement intérieur qui est pour l'âme une douce volupté. Ce genre de plaisir, qui fait les délices des savants, des hommes de lettres, de tous les amis des livres, au lieu d'u-
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ser le corps, lui fait du bien; au lieu d'user la vie, la prolonge, car il augmente TiaQuence cérébrale, ce qu'on appelle en physiologie faculté d'innervation, faculté qui seil à activer toutes les fonctions qui donnent du ressort ou plutôt de la vie à tous les organes. » (P. 629-630.)
Les hommes de lettres, dit M. Brunaud dans son Hygiène des gens de lettres^ ont ordinairement vécu longtemps dans tous les pays. Parmi les savants qni ont vécu plus de soixante-dix ans, on compte les hommes les plus distingués qui aient jamais existé. Sur cent cinquante-deux savants pris au hasard, dont la moitié dans TAcadémie des belles-lettres et Fautre moitié dans TÂcadémie des sciences, on a trouvé que la somme de leur âge est de dix mille cinq cent onze ans ou environ soixante-neuf ans chacun. L^accroissement général des connaissances et les progrès de la civilisation ont puissamment contribué à Tamélioration de la santé et à la prolongation de la vie humaine.
Dans un de ses accès de misanthropie, Rousseau a dit que les hommes s'empoisonnaient par leurs mutuels rapports; cependant ils apprennent par ces rapports mêmes à se préserver ou à se traiter. Les épidémies déciment les pays mal cultivés, ou ceux dont les habitants ne connaissent pas les bienfaits de la civilisation, tandis que généralement elles se montrent moins meurtrières dans les sociétés bien organisées. La vie à moitié sauvage affaiblit Tesprit aussi bien que le corps. Les rudes épreuves de la guerre et les travaux de la paix le prouvent également.
Je ne puis enfin que souscrire à ces nobles paroles de Feuchtersleben avec qui je suis heureux cette fois
de me troaver d'accord. «G*est, dit-il, la tâche la plus éleyée de l'hygiène morale d'expliquer le pouvoir de Téducation sur les forces obscures de la nature physique et de montrer quelle influence salutaire la culture intellectuelle exerce sur la santé des individus, des masses, de rhumanité tout entière. Pour le philosophe qui s'adonne à des recherches profondes sur l'essence de l'homme, il n'existe peut-être pas de phé^ nomène plus remarquable que la puissance donnée à l'idée abstraite d'agir sur l'organisme par l'intermé-* diaire de ce qu'on peut appeler le sentiment intellectuel. )»
Si j'ai été le rapporteur fidèle et l'interprète exact des faits les mieux constatés dans la science, il résultera de cet examen critique que l'esprit et le corps, pour vivre en bonne intelligence et maintenir des relations nécessaires, doivent, en se faisant de mutuelles concessions, ne pas empiéter par la violence sur leurs droits respectifs; que Texercice régulier de la pensée, poussé même à un degré assez énergique, ne produit à lui seul (c'est-à-dire sans le secours des causes organiques antécédentes, sans influences atmosphériques ou sans pernicieux accessoires) aucune affection caractérisée ni du cerveau ni d'un autre organe^ affection qu'on puisse légitimement regarder comme étant lo privilège des hommes livrés aux travaux sérieux et continus de l'esprit :
Pallida mors lequo puisât pcde paupcruai tabernai» Regumque turres...
Tout ce qu'on est en droit d'affirmer des gens de
396 Dl LA SANTÉ DES GENS DE LETTRES.
lettres, c'est qu'ils ont le sort commun des personnes qui mènent une vie sédentaire; alors ce n'est plus comme savants, mais en qualité de buralistes qu'ils sont sujets aux indispositions plus ou moins graves que nous avons fait connaître dans les pages qui précèdent. Encore ne leur est-il pas aussi facile d'être malades qu'ils veulent bien se l'imaginer; qu'ils sachent se contenter de l'état valétudinaire, c'est presque une garantie contre les maladies, du moins contre les maladies aiguës.
Et franchement, quand on parcourt les tables de mortalité dressées par Casper ou par Brigham, quand on voit tant et de si illustres savants de tout ordre et de toute condition, mais de vrais savants, mourir entre soixante-neuf et quatre-vingt-dix-neuf ans, on doit souhaiter pour soi et pour les siens cette maladie chronique de Féttide^ qui procure en celte vie les plus nobles jouissances, et qui, après de longs jours, assure par delà le tombeau une place dans la mémoire des hommes.
Quelques personnes de beaucoup de charité et de beaucoup d^esprit ont pensé qu'il serait bon de tra duire en français un ouvrage de miss Nighlingale dont Toici le titre : Notes on nursing; what U is^ and what il is not\ et qui a eu, soit en Angleterre, soit en Amérique, plusieurs éditions tirées à un grand nombre d'exemplaires. Elles m*ont fait Thonneur de me consulter sur l'opportunité d'une telle publication; comme je suis d'avis qu'il serait difficile de mettre un meilleur livre aux mains des gens du monde et même sous les yeux des médecins, j'ai fort approuvé le projet qui m'était soumis, j'ai même accepté volontiers la tâche de surveiller l'impression de ce petit volume et de parler du livre et de l'auteur dans le Journal des Débats.
Le nom de miss Nightingale, déjà populaire en Angleterre, s'est répandu dans le monde civilisé depuis le
1 • Dei soins à donner aux malades : ce qu'il faut faire ^ ce qu'il faut éviter; traduction française. Paris, 1862, librairie Didier.
jour OÙ celle noble femine , n'écoulant que son amour du prochain, s'est mise à la suite de Tannée anglaise pour organiser et diriger en Crimée le service des ambulances. Miss Nightingale a un grand sens pratique, une rare puissance d'organisation, une longue expérience des malades ; elle les aime, elle compatit à leurs maui, non pas précisément avec cette tendresse de cœur qu'on trouve si souvent chez nos Dames ou chez nos Sœurs de charité, mais avec ce sentiment grave et un peu froid, avec celle espèce de solennité que tout Anglais apporte dans Taccomplissement d'un devoir. Il semble que chez nos voisins la philanthropie ne laisse que peu de place à la charité, et que la préoccupation des détails ralentisse les élans de la commisération ; la poésie est exclue de la chambre d'un malade ; on n*y doit rencontrer que la triste réalité ; les soins remportent de beaucoup sur les consolations. Ce n*est pas on reproche que j'adresse à miss Nightingale; c'est un fait physiologique que je signale, une dissemblance que je reconnais entre le caractère des Anglais et celui des Français. Le point important pour un Anglais, c'est de guérir correctement et promptement, tuto et cito ; on n'a pas de temps à perdre ; le Français ajoute le jucunde; il a besoin que la pilule soit dorée; il veut être traité en petite-maltresse et en enfant gâté ; il exige qu'on prenne souci de son imagination autant que de son corps; il n'aime pas les visages sévères; l'idée d'une mort sans gloire et précédée de souffrances sans compensations lui est insupportable; il ne veut pas et ne sait pas être malade, ou plutôt il est malade à sa façon, avec toutes sortes de caprices, de
petites misères, de susceptibilité nenreuse, je dirais presque de coquetterie. L'Anglais et le Français affrontent la maladie comme ils vont au feu : le premier avec cette fermeté qui relève presque uniquement de la notion du devoir, le second avec cette ardeur chevaleresque qui veut être applaudie, et, s'il est possible, récompensée. Le Français malade aime qu'on l'encourage à souffrir et qu'on le distraie des angoisses de la mort; l'Anglais y met plus de fierté, plus de sombre résignation.
Ainsi ce ne sont pas des douceurs que miss Nightingale veut qu'on prodigue aux malades, ce sont des soins éclairés, méthodiquement administrés et minutieux qu'elle exige des gardes, des amis ou des parents. Ce n'est pas chose très-gaie ni même très-commode d'être gouverné suivant les préceptes de notre auteur» du moins c'est chose en général fort sensée et presque toujours profitable.
Après avoir lu avec toute l'attention qu'ils méritent les conseils donnés par une femme du monde pour la direction des malades, j'ai rassemblé les divers ouvrages écrits récemment par des médecins et qui se rapportent de loin ou de près au sujet que miss Nightingale vient de traiter ; le nombre et l'importance de ces ouvrages prouvent que les circonstances m'ont bien servi, et que la traduction publiée par M. Didier ne pouvait venir dans un temps plus opportun, puisque de tous côtés on s'occupe de l'hygiène des malades et de l'organisation des hôpitaux.
Parmi les ouvrages où l'hygiène des malades est
400 UTGIÈNE DES MALAOEf .
é^.ludire ex professa^ et dont j'ai le dessein dem'occuper ici, le plus important est celui de M. Ribes'.
L'auteur appartient à l'école de Montpellier par l'abondance des idées, et à l'école de Paris par la sûreté de l'observation ; son livre est rempli de vues originales et pratiques sur les rapports du malade avec le médecin et avec les assistants; il abonde en préceptes d'une applicationjournaliëre et dont l'utilité est démontrée par une longue expérience. Il est tout parsemé d'anecdotes bien choisies et fort intéressantes. M. Ribes ne s'occupe pas seulement du corps, il donne une grande attention aux sentiments, aux passions, aux aptitudes intellectuelles de ses malades; ainsi, après des chapitres fort bien faits sur les diverses espèces d'alimentation, eu égard à la qualité ou à la quantité des substances et à la diversité des maladies où l'on doit les employer ; après une étude importante sur l'aération, les climats, les voyages, l'hydrothérapie et les eaux minérales, et avant de parler de la gymnastique, l'auteur consacre tout un livre, le troisième, à la direction des fonctions affectives et des fonctions intellectuelles. Nous aurons plus loin l'occasion défaire quelques emprunts à cette section, si malheureusement négligée dans les traités de thérapeutique, d'hygiène ou de pathologie.
1 . Traité d* hygiène thérapeutique y ou Application des moyens de Vhygiène au traitement des maladies^ par F. Ribes, professeur d'hygiène à la Faculté de médecine de Montpellier, in-8. Paris, 1860, chez J.-B. Baiilière et fils. — M. Ribes est mort depuis que cette Étude sur l'iivgiène des malades a été imprimée pour la première fois.
M. Fonsagrives' entre dans plus de détails; il étudie, arec beaucoup de sagacité et en homme qui a bien compris les ressources de Thygiène alimentaire, tous les moyens que cette partie des sciences médicales tient à la disposition du médecin et des personnes qui lui Tiennent en aide, pour le soulagement ou la complète guérison du malade. Rien d'essentiel n'est omis dans cette patiente et curieuse revue des boissons et des aliments. Toutes les substances propres à la nutrition, toutes les formes qu'elles peuvent revêtir sous la main intelligente et soigneuse de la garde-malade ou de la cuisinière, tous les condiments, sans oublier les friandises, sont étudiés avec un soin que pas un vrai médecin ne trouvera exagéré. Les conditions d*âge, de sexe, d'habitude, et les diversgenres de maladies qui peuvent modifier les règles générales de Thygiënedes malades ou des convalescents sont résumés avec méthode et avec une connaissance exacte de la physiologie et de la pathologie.
La réputation du Traité d'hygiène de M. M. Lévy ^est établie depuis longtemps ; ce Traité a fait oublier presque tous ceux qui Tout précédé. Je souhaiterais qu'un aussi excellent livre fût accueilli par les gens du monde comme il Test par les médecins : la doctrine en est sûre, les faits y sont bien classés, les détails y sont exacts et les observations générales habilement ménagées. Le style, toujours facile et ferme, souvent môme animé,
1. Hygiène alimentaire des malades^ des convalescents et des valétudinaires^ par J.-B. FoDsagrivcs, professeur d'hygiène à la Faculté de médecine de Monlpellier. In-8. Paris, chez J.-B. Haillière et fils.
2. Traité d'hygiène publique et privée^ par M. M. Lévy, directeur de l'École d'application du Val-de-Gràce, etc. ; 2 vol. in-8, 4* édit. Paria, J.-B. Baillière et Ois.
soutient le lecteur et le conduit sans trop d'efforts à travers un texte de près de deux mille pages d'un caractère assez compacte. Je connais peu d'ouvrages où le public, — le public si ignorant des cboses de la médecine, si aveugle, si crédule et si déraisonnable pour tout ce qui regarde la santé, — pourrait puiser des notions plus saines et mieux comprendre l'efficacité d'une hygiène bien ordonnée.
L*hygiëne, comme toute science d'application, ne vit guère que d'emprunts ; elle suppose la connaissance des lois qui régissent la nutrition ou, ce qui revient au môme, le développement et l'entretien réguliers de l'organisme, lois dont la connaissance constitue une des parties les plus considérables du domaine de la physiologie ; l'histoire naturelle, la physique, la chimie, et plusieurs autres sciences lui fournissent des notions exactes sur la nature et sur les propriétés des substances alimentaires, sur l'air que nous respirons, sur les objets dont nous nous entourons, sur les exercices auxquels nous nous livrons, enfin sur les passions ou les sentiments qui agitent notre âme et retentissent sur notre corps. De ces mutuelles relations entre la matière de l'hygiène et les lois de la physiologie, le médecin tire des règles de conduite aussi précises que le permettent la diversité native ou accidentelle des constitutions, le mouvement perpétuel de composition et de décomposition qui s'opère au sein des corps vivants, la variabilité des milieux qui agissent souvent dans des sens contraires, et, pour les aliments, leur degré de pureté et leur mode de préparation. En d^autres termes, l'hygiène
cherche et établit les rapports qui existent entre le monde extérieur et les êtres organisés. C'est, malgré ses diflicultés et malgré la multiplicité des détails dans lesquels elle doit entrer, une des parties aujourd'hui les plus positives de la médecine; elle s'est victorieusement affranchie de toutes les vaines théories de l'ancienne école; elle a fait depuis longtemps justice des aflSrmations de la routine et de l'empirisme ou des prétentions des industriels. Aussi, par exemple, quand Texpérience semble en désaccord avec les données de la chimie, il y a tout lieu de supposer ou que la chimie n'a pas encore dit son dernier mot, ou que l'expérience est défectueuse, car la contradiction est impossible, attendu qu'il existe un lien nécessaire, quoique souvent caché, entre la puissance d'alimentation et la composition élémentaire des substances nutritives.
Si l'hygiène est une des fractions les plus positives de la médecine, elle est en même temps l'une des plus importantes puisqu'elle enseigne à maintenir la santé dans un juste équilibre, et qu'elle aide puissamment les médicaments à combattre les ravages de la maladie. «L^hygiëne, dit M. Schneider, guérit plus de maladies que la matière médicale. » C'est aussi une des parties de notre science les plus accessibles à tout esprit un peu cultivé, puisqu'il s'agit plutôt d'apprendre des faits que de se familiariser avec des théories, et plutôt de retenir des résultats que de s'appliquer à des raisonnements ; il suffit, comme point de départ, de savoir que la physiologie est arrivée à un haut degré de certitude, et que la physique et la chimie sont en possession de
méthodes d'analyse et de vérification qui ne laissent presque rien à désirer.
Cependant, malgré Tutilité de Thygiène et malgré l'intérêt naturel qu'il semble qu'elle doive présenter, personne dans le monde ne s'en soucie, et plus d'un en médit comme d'une science à la fois vaine et fort gênante; on aime mieux obéir à ses caprices ou à ses passions qu'aux préceptes divulgués par les honmies compétents; c'est peut-être plus agréable en apparence; en réalité, c'est une source de cruels mécomptes et de rudes afflictions. Mais cette science qu'on méprise pour soi-même et pour les siens, on en fait le plus grand cas lorsqu'il s'agit de sa ferme ou de ses écuries; il n'y a pas d'éleveur, pas de cultivateur qui ne sache régler l'hygiène de se$ animaux, qui ne cherche à s'instruire sur les moyens d'améliorer, de transformer et de perpétuer les espèces, et d'en tirer le meilleur parti possible. C'est uniquement par une application intelligente des règles de l'hygiène que nos marchés sont aujourd'hui si florissants et qu'ils rivalisent avec ceux de l'Angleterre. Les plantes ont aussi leur hygiène puisqu'elles vivent, et les jardiniers ou les maraîchers habiles ne manquent pas aujourd'hui, soit par routine, soit surtout par l'étude, de mettre leurs élèves dans les conditions les plus favorables. Sans doute l'honmie jouit d'une liberté d'action, et, de plus, il a desdevoirs à remplir qui ne lui permettent pas de se conformer toujours à toutes les prescriptions, mais il est des observances générales que toute personne sensée doit tenir pour nécessaires, s'il est vrai qu'on doive avoir quelque souci de son bien-être et de l'intégrité de ses
facultés naturelles, physiques ou morales; je ne yeux pas qu*on entraine les hommes comme on entraîne les chevaux; au moins faut-il vivre conformément aux lois de la nature et de la raison.
Depuis plus de cinquante ans l'État donne Texemple aux particuliers : dans toute la France les conseils d'hygiène fonctionnent avec une grande régularité; les règlements, lesarrétés se succèdent et sont pris à la suite des études les plus sérieuses faites par des hommes instruits et désintéressés. Quand on parcourt le précieux Dictionnaire d^ hygiène publique dont M. Tardieu * vient de publier la seconde édition, on comprend et on apprécie la sollicitude que mettent les gouvernements à améliorer Tétat sanitaire des villes et des campagnes, à diminuer les dangers qu'entraînent les établissements industriels insalubres et les mesures parfaitement sages que l'administration a prises pour assurer la bonne construction des habitations; mais tant de vigilance est mise trop souvent en défaut par l'incurie ou par le mauvais vouloir. Il semble que personne ne veuille comprendre que la force morale et l'activité intellectuelle d'une nation dépendent de la somme de force physique qu'elle a su acquérir. On va môme jusqu'à nier la légitimité de l'intervention de l'État, comme si l'État n'avait pas le droit de veiller à ce que chaque maison ne devienne pas un foyer d'infection, à ce que les rues ne soient pas des cloaques, à ce que les personnes sans recours direct contre leurs voisins soient
1. Dictionnaire d*hygiêne publique et de nalubritéf par A. Tardieu, doyen de la Faculté de médecine et professeur de médecine légale. Parie, 18G2, ^^ édition. 4 vol. in-8, chez J. -13. Baillière et OU.
eflicacement protégées, à ce que les propriétaires et les locataires respectent mutuellement leurs droits et connaissent leurs devoirs.
Si les préfets et les maires consultaient l'ouvrage de M. Tardieu, si les conseils municipauxL pouvaient seulement soupçonner tout ce que ces quatre volumes ren* ferment de renseignements utiles et de règlements obligatoires, on n'aurait pas à constater tant de contraventions, à déplorer tant de dommages ou tant d'imprudences. Je voudrais que ce Dictionnaire fit partie de toutes les bibliothèques communales et qu'il devint le Vade mecum de tout oiBcier municipal.
Si Thygiëne des personnes bien portantes est négligée à ce point qu'il semble que l'homme doive être livré à tous les hasards qui compromettent sa santé et sa vie, l'hygiène des malades n'est pas plus avancée parmi les gens du monde ; quand elle n'est pas réglée avec sévérité par un médecin qui prend le soin et le temps de s'en occuper, elle est abandonnée à l'ignorance, aux préjugés, aux caprices du malade lui-même ou de ceux qui l'assistent; et pour peu que mes lecteurs en doutent, je les renverrai (et j'espère qu'ils m'en sauront gré), soit aux réflexions vives et sensées de M. Schneider* sur l'exercice de la médecine, soit au livre de M. le docteur Munaret, intitulé le Médecin des villes et des campagnes'^. M. Schneider, ancien
1 . Préparation à V exercice de la médecine, par le docteur Schneider, in- 12. Paris, 1801, chez Adr. Delahaye.
2. Le Médecin des villes et des campagneSy par Munaret. 3« édiU, in-12. Paris, 1862, chez Germer-Baillière.
cbirargien militaire, a le style parfois un peu dégagé ; et Ton voit trop dans son livre qn^il a beaucoup à se plaindre des confrères autant que des malades. L'auteur du Médecin des villes et des campagnes est plus mesuré dans son langage ; je le tiens pour un praticien excellent ; il a de Tesprit, de la verve , du bon sens et une instruction littéraire assez étendue ; seulement elle est parfois un peu prétentieuse, et sa Bibliothèque est trop exclusivement composée des ouvrages publiés par son éditeur. Le portrait qu il a tracé du paysan et du citadin dans Tétat de santé ou de maladie est dessiné d'après nature ; la peinture des misères, des déceptions, des difficultés de la profession, de Tin* gratitude des malades, de la jalousie ou des scandales de métier, des fatigues stériles et des intrigues odieuses qui attendent le médecin à la ville ou à la campagne (peinture qu'il faut compléter à Taide d'une centaine de pages excellentes écrites sur le même sujet par le docteur Schneider) est saisissante do vérité ; mais elle est faite par un homme qui en a pris son parti et qui fait résolument son devoir.
Le chapitre sur les erreurs, les préjugés, les objections ridicules, les raisonnements absurdes et les supercheries quelquefois otTensantes des malades , de leurs amis ou de leurs proches, serait des plus amusants s'il ne s'agissait au fond de la vie et de la mort de tant de milliers de pauvres gens (pauvres d'esprit, du moins en ce qui regarde le gouvernement de leur santé) qui se livrent avec une déplorable obstination aux mains des charlatans les plus audacieux ou des commères les plus ineptes, mais qui se garderaient bien
(car ils sont intelligents d'ailleurs) de confier soit leur fortune, soit leurs affaires à des personnes sans aveu ou sans connaissances spéciales : sur ce point, ils écoutent volontiers tous les conseils que chacun s*empresse de leur donner ; mais en général ils ne suivent que le bon, c'est-à-dire celui qui est conforme à leur intérêt bien entendu. Il n y a, comme Ta si bien remarqué M. Tabbé Perreyve en son beau livre intitulé la Journée des malades \ il n'y a à' esprits forts qu'en médecine et en religion; mais les esprits forts sont toujours les plus crédules et les plus superstitieux.
Je ne sais si jamais le livre de M. Munaret et celui de M. Ribes arriveront sous les yeux de miss Nightingale, mais je suis assuré qu'elle leur ferait bon accueil; elle reconnaîtrait sans peine dans ces deux auteurs de véritables amis des malades; elle les accepterait pour ses disciples, tant ils ont d'amour de la propreté et du grand air, tant ils ont d'horreur pour la médecine de hasard, de contrebande , ou d'amateurs : la médecine des sorciers, des rhabilleurs, des bonnes femmes (celles du petit et du grand monde), des prôneurs de recettes toutes plus infaillibles les unes que les autres (car il n'y a pas de métier dont il y ait plus de gens que le métier de médecine, comme disait plaisamment Laur. Jouberi), enfin des gardes-malades, dont le nombre heureusement diminue chaque jour, grâce à l'extension et à la bonne organisation des établissements religieux.
Miss Nightingale a partagé son livre sur les soins à
]. Paris, librairie Douniol, 1861.
donner anx malades en quatorze sections : ventilation et chaleur, salubrité des maisons, observance des petits détails, brait qa'on fait autoar des malades, variété comme moyen de guérison, nourriture, lit, lumière, propreté, bavardage, banalités qu*on débite au patient, nécessité de bien étudier le malade , qualités que doit avoir la garde-malade, direction de la convalescence «t soins particuliers pour les enfants.
La première règle à observer dans la chambre des malades ou dans les salles d^hôpitaux, la règle sans laquelle toutes les autres ne sont rien, et avec laquelle on pourrait presque dire que toutes les autres peuvent être laissées de côté, est très-simple ; la voici : Faire en sarieguCy sans refroidir le malade^ Vair qu'il respire soit atissi pur quest l'air extérieur. Cette règle , miss NightingaleTinscrit au frontispice de son ouvrage ; elle y revient sans cesse et sous toutes les formes. Il n'y a pas de sarcasme qu'elle n'imagine contre les gardes qui craignent Fair, pas d'instances et de prières qu'elle ne fasse pour qu'on laisse le bon air, cet aliment de la vie, pabulum vitœ, se renouveler sans cesse autour de ses pauvres malades, qui doivent ordinairement passer toutes les journées et toutes les nuits dans la même chambre; elle ne manque pas d'indiquer en même temps certaines précautions qu'il faut prendre pour que l'air arrive en abondance dans lesmeilleures conditions possibles de pureté et de température.
« Rien n'est plus évident*, dit notre auteur, que l'extrême confusion qui existe dans Tesprit, même des
] . Nous prévenons le lecteur que ces rilalions ont été faites en partie d'après le texte original, en partie d'après la traduction, et
410 HTeiBNfl DBS HALÂDKS.
personnes éclairées, entre la ventilation et le refroidissement. Pour refroidir un appartement, il n*est nullement nécessaire de Taérer, et pour Faérer, il n*est nullement nécessaire de le refroidir. Cependant, si la garde trouve lair de la chambre trop renfermé , elle laissera tomber le feu, ce qui rendra Tair encore plus égais, ou bien, pour le purifier, elle ouvrira une porte sur une chambre froide, sans feu, sans communication avec Tair extérieur. L'atmosphère la plus saine pour une chambre de malade est un bon feu et une fenêtre ouverte, excepté dans les températures extrêmes. Mais il est presque impossible de faire comprendre cela à aucune garde malade : aérer une petite chambre sans risquer d y établir des courants d'air demande beaucoup plus de précautions que d'aérer une grande pièce. On a souvent observé que les gardes qui se récrient le plus contre les fenêtres ouvertes sont celles qui prennent le moins de précautions pour empê^ cher les courants d'air, toujours fort dangereux. Qta ne peut se défendre de quelque irritation quand on voit des gardes stupides faire dégénérer en un mal ce qui, pour leur malade, doit être la source de la vie, c'est-à-dire l'air pur. »
Tous ces préceptes si sages sont confirmés par les données de la physique, de la chimie et de la physiologie. Je veux rappeler ces données en quelques mots pour bien établir que ce n'est pas chose indifférente de négliger les avis de miss Nightingale. L'air eslun mélange d'oxygène et d'azote dans des proportions qui
que, d'ailleurs, nous nous sommes permis quelques changements ou suppressions qui ne toucbenl en rien au fond des idées.
HTGliNE DES MAUDES. ^i{
restent sensiblement les mêmes sur tous les points du globe, dans les vallées et dans les plaines, dans les villes et dans les campagnes [ox. 0.21, az. 0.79); Tair renferme, en entre, une quantité variable de vapeur d'eau , une faible quantité d'acide carbonique et quelques autres gaz ou vapeurs à peine appréciables. Le volume d^air qui entre dans le poumon à chaque inspiration est un peu plus fort que celui qui en sort à chaque expiration *, d'un autre côté, ces deux quantités varient d'après une multitude de circonstances qui tiennent soit au milieu dans lequel on respire, soit à la constitution de chaque individu ou à l'état accidentel dans lequel il se trouve; mais quelles que soient ces différences, le résultat des changements chimiques qui s'opèrent pendant l'acte de la respiration est constant et intéresse au plus haut point l'hygiène : chaque inspi* ralion enlève à l'air une quantité notable d'oxygène, d'air vital, comme on disait autrefois, et chaque expiration au contraire verse dans l'atmosphère ambiante une quantité non moins considérable d'acide carbonique, gaz essentiellement impropre à la vie.
Si Ton veut bien prendre la peine de parcourir^ dans le Traité de physiologie de M. Béclard * (l'un des meilleurs ouvrages classiques que l'on puisse recommander aux gens du monde aussi bien qu'aux médecins^), le chapitre sur la respiration, on verra que
1. Traité élémentaire de physiologie humaine ^ comprenant les principales notions de physiologie comparée ^ par J. Béclard, professeur agrégé de la Faculté de médecine de Paris. 4" édition. Paris, 1863, étiez P. Asselln.