‹ La médecine;Chapitre 57 sur 125 · T LES MÉDECINS COMPILATEURS · texte numérisé non relu

T LES MÉDECINS COMPILATEURS

des ôailses nombreuses et de nature très-diverses, qui se sont exercées dès les premiers jours où l*on a commencé à écrire. De tout temps, les accidents^ je veux dire les guerres, les pillages, les incendies, les migrations violentes, les enfouissements de ville, ont entratUë à leut* suite la perte ou d'ouvrages isolés, ou de bibliothèques entières. Mais ces causes fortuites et extérieures Ue sont pas les plus redoutables parce qu'elles agissent sur des points isolés, sur de petits groupes, et â des intervalles relativement éloignés; au contraire, les causes intérieures, celles qui résultent du moute^ ment même de la littérature et du choc des idées, sont les plus fatales, surtout pour les ouvrages didactiques. D'abord les œuvres des hommes de génie ont fait oublier les productions des auteurs de second ordte : la réputation d'Hippocrate , d'Hérodote, de Thucydide, de Platon, d'Aristote, de Galien, ayant effacé toutes les réputations des autres médecins, des autres historiens, ou des autres philosophes, presque tous les ititermédiaires ont disparu peu à peu. D'un autre côté, plus les écrits nouveaux se multipliaient, plus les écrits ancieils avaient de chances d'être oubliés, négligés, et, trop souvent, irrévocablement perdus; car le matériel des livres était rare, les frais de transcription étaient fort élevés, et il n'y avait que quelques amateurs privilégiés qui pussent se permettre le luxe d'une bibliothèque d'érudition.

a II arrive mainte fois, dit Galien dans son Commentaire sUr le traité hippocratique De la nature de r homme (t. XV, p. 23), qu'un auteur n'a qu'un ou deux exemplaires de tel ou tel de ses ouvrages, de sorte que ces

ouvrages périssent facilement ou que certains écrits de peu d'importance sont négligés, non transcrits, et finissent par disparaître. Bien plus, il y a des écrivains envieux qui recherchent pour les cacher ou les détruire complètement les livres des anciens; d'autres se livrent à ces méfaits pour faire passer comme leur appartenant les idées qu'ils ont empruntées aux autres. Comment s'étonner qu'un pareil sort soit réservé à des écrits qui contiennent des choses étranges quand on voit qa'il ne reste rien de tant d'auteurs tragiques et comiques qui jouissaient à Athènes d'une très^grande célébrité? Ajoutez à toutes ces causes, dont je pourrais augmenter la liste que l'incendie et les tremblements de terre, comme cela s'est vu souvent à Rome, viennent en. aide à la main destructive des hommes. »

Il faut encore remarquer que, par un juste retour, les grands écrivains se nuisent mutuellement et se nuisent à eux-mêmes. Ainsi, par exemple, on peut croire que la renommée que Platon s'était acquise dans le dialogue a été la cause de la perte des dialogues d'Aristote. D'un autre côté, la perfection de certains ouvrages d'Aristote lui-môme a dû certainement faire oublier tous ses écrits préparatoires à l'étude de la logique et de la rhétorique dontDiogène de Laërte et l'Anonyme de Ménage nous ont laissé les listes. C'est par un ordre de considérations à peu près analogues qu'il faut expliquer la disparition des livres qu'Aristote avait consacrés à l'histoire de la philosophie. On croyait posséder toute la sagesse dans les écrits d'Aristote et de Platon, et on se souciait peu de ce qu'avaient pu dire ou penser les philosophes d'Ionie

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oa de la Grande Grèce, dont les livres étaient déjà fort rares dès le premier siècle de Tëre chrétienne. Du reste, la disparition de livres de cette nature n'est pas an fait isolé dans les annales de Thistoire littéraire. Nous pourrions citer entre autres Galien, qui avait écrit sur plusieurs branches de l'histoire et de l'érudition médicale ou philosophique des livres qui aujourd'hui exciteraient notre intérêt, mais dont il ne reste plus que les titres.

Àristote a été avec Galien un des auteurs les plus maltraités de l'antiquité; nous avons conservé presque tout ce qu'ont écrit Hippocrate ou ses disciples. Ses papiers même, ses noies sont entre nos mains dans leur état primitif de désordre et d'incohérence, tandis que, des volumineux recueils de Mélanges d'Aristote, rien n'a échappé à l'action du temps. Avec quel plaisir on aimerait cependant à suivre, comme on l'a fait si ingénieusement pour Pascal, les premiers essais, les tâtonnements delà pensée dans un aussi puissant génie! Avec quel bonheur on retrouverait ses brouillons!

Peut-être aussi Aristote porte-t-il, comme Galien, la peine d'avoir trop écrit; il a bien fallu jeter successi • vement quelque partie du bagage à la mer, mais encore une fois ce n'est pas Taveugle fortune qui seule a présidé au choix des épaves; je retrouve la preuve incontestable de l'intervention d'une main qui agit sinon avec plus de respect, du moins avec plus de discernement, puisqu'elle nous a laissé tous les livres dogmatiques, et qu'elle n'a sacrifié que les livres d'application pratique, d'histoire ou d'érudition et de critique. Quand le feu dévorait la riche et précieuse bibliothèque

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de Galieq, située sur la voie Sacrée aaprès du temple de la Paix, il ne montrait aucun discernement et détruisait pour toujours des ouvrages dont Galien n'avait qu'un seul exemplaire et qu'il n'a pas eu le courage ou le temps de refaire.

On a beaucoup accusé les chrétiens d'avoir, dans l'ardeur de la réaction contre les païens, détruit un grand nombre d'ouvrages de l'antiquité ; sans doute des destructions brutales, systématiques ou aveugles doi^ yeut être attribuées à cette cause; mais déjà, depuis longtemps, les Grecs et les Romains se plaignaient des pertes considérables qu'avait éprouvées la littérature de la haute antiquité, et rien assurément ne serait plus intéressant que d'enregistrer ces naufrages successifs , d'en indiquer l'époque présumée, et d'apprécier les circonstances au milieu desquelles ont sombré tant de productions de si grande importance.

Pour en revenir au sujet spécial qui nous occupe, il n'est pas malaisé de s'expliquer comment le travail synthétique de Galien sur presque toutes les branches de la science médicale, a fait perdre de vue et entraîné à une ruine presque totale les écrits des médecins de l'école d'Alexandrie; ajoutons que Galien écrivait à une époque voisine de la décadence ; ni le sentiment de l'art, ni le goût de l'érudition ne furent alors assez puis^ sants pour sauver des ouvrages considérés déjà comme anciens et comme ne répondant plus aux besoins de la pratique. Du vivant de Galien et durant un siècle après lui, on suit encore les progrès d'une certaine culture originale ; mais bientôt les ombres s^étendent ; l'Empire se sent menacé ; de tous côtés on court au plus pressé ;

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OU cherche à condenser, sous ane forme abrégée et sans relief, ce qui peut guider dans la connaissance et dans le traitement des maladies. Or, c'est justement à cette heureuse nécessité de pourvoir aux besoins les plus urgents, que nous devons d*avoir conservé dans des compilations tant de précieux débris de quelquesuns des ouvrages de Dioclës, de Ctésias, d'Érasistrate , de Dieuchës, de Mnésitbée, d'Axchigéne, d*Athénée, d*Héliodore, de Rufus, de Soranus et des chirurgiens qui ont écrit entre Galien et Oribase. Ce service éminent, c'est d'abord à Oribase lui-même que nous le devons ; si les manuscrits nous avaient conservé les soixantCKrdix livres de sa Collection^ nous posséderions peut-être tout l'ensemble de la tradition médicale ancienne depuis Hippocrate dans des textes aiithen*tiques. Les Tétrabibles d'Aëtius suppléent en partie à la lacune que nous déplorons, mais trés-imparfaitement, surtqut parce que l'indication des sources y manque le plus souvent. L'œuvre d'Aëtius n'est qu'un raccourci et comme un avorton de la Co/* lection d'Oribase, de sorte que la médecine , dans le Bas-Empire, marche de dégradation en dégradation, depuis la grande Somme d'Oribase, jusqu'aux maigres abrégés de Léon, en passant par les compilations d'Aëtius, de Paul d'Égine et de Théophanes Nonnus ^ On ne se souvient plus des maîtres ; on ne veut que des descriptions abrégées, et on se contente de recettes pour le traitement des maladies, sans môme considérer les différences que peuvent pré-

1 . Nous verrons , dans le chapitre suiYant, que c'est précisément le contraire pour la médecinn nn Occident,

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senter ces maladies. Un nom et une formule, voilà tout ce qu'il faut au médecin du Bas-Empire. C'est donc par le pur effet du hasard qu'un Commentaire d'Apollonius de Gittium, qu'un Arétée mutilé, que des lambeaux de Soranus et de Rufus, que des débris trop souvent informes de plusieurs autres médecins se sont trouvés cachés dans le coin de quelque vieux manuscrit *. Hippocrate et Galien ont survécu, non pour avoir été lus par le gros des médecins du Bas-Empire, mais à cause de leur nom, et parce qu'on puisait dans leurs œuvres comme à une source inépuisable.

Paul d'Égine s'est chargé, dans sa Préface, de nous apprendre comment on procédait de son temps, et comment les Manuels constituaient la partie la plus recherchée de la littérature scientifique.

Les modernes, dit-il, outre qu'ils ne se soucient guère de lire les anciens, les accusent encore de loquacité, et puisque les orateurs du barreau sont si richement pourvus de Vademecum, dans lesquels le résumé de toutes les lois est disposé pour un usage immédiat, il est ridicule que les médecins ne soient pas aussi bien partagés. Cependant, la discussion d'une question de jurisprudence n'est jamais aussi pressante que le traitement d'une maladie; de plus, les avocats exercent ordinairement leur profession dans les grandes villes, où ils trouvent de riches collections de livres (notez le fait en passant), tandis que le médecin ne pratique pas seulement dans les villes, mais dans les campagnes , dans les déserts et sur mer. Paul n'a pas oublié de rappeler cette

1. Bien entendu je parle ici des fragments qui ne font pas parlie des compilations d'Orih)ase, d'Âëtius ou de Paul.

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