MKMOIRE SUR LES CHEVAUX
on lui met dans la bonche quelques renilles de mûrier broyées , il cesse sur-le-champ de manj^er : il sera aisé de le vérifier.
Plusieurs lettrés en ont fait la remarque ; les chevaux des déserts de Tartarie , ceux même qu’on met au vert pendant quelques mois, ne sont ni pansés ni soijpiés comme ceux des écuries ; or, bien loin que cela leur nuise , il est de fait qu’ils sont plus vigoureux et mieux portants que ceux qui nous coûtent tant de soins. D’un autre côté , il est sûr que les chevaux des écuries souffrent, s’affaiblissent, et deviennent maladifs, si on néglige de les soigner et de les panser. «Pour n moi, dit Lu-lcbi, plus je réfléchis sur cela, moins Je vois qu’il n faille s’en étonner. Outre que le cheval abandonné & soi-méme est » affranchi de tout travail, il respire sans cesse le grand air de la » campagne, choisit à son gré ses pâturages, boit et mange quand il X vent, court ou se repose de même, et se baigne dès qu’il lui plaît. n II s’avance vers le Nord en été , revient aux pays méridionaux en » hiver, et trouve en tout temps les abris et les soulagements dont il a X besoin. Quelle idée nous formons-nous de la nature , si nous ne n voulons pas reconnaître que la vie pour laquelle le cheval est né est n celle qui lui doit mieux profiter? Pourquoi n’en serait- il pas de lui n comme du bœuf, du bélier, de fàne, et de tous les autres animaux n que noua apprivoisons? S’il n’avoit pas été capable de se conserver X lui-même, lorsque toute la terre n’ était qu’un désert, et le genre X humain réduit à une famille, où les hommes l’auraicnt-ils trouvé, X lorsqu’ils se furent assez multipliés pour avoir besoin de son aide? ^x Pour moi, ce qui m’étonne, c’est que, raisonnant aussi mal pour X le cheval que pour nous , nous soyons parvenus à tourmenter sa vie X comme la nôtre , par des nécessités , des sujétions et des maladies X sans nombre. L’avarice , le faste et la prodigalité ont tout perverti à X son égard. L’avarice, pour en tirer plus de profit, a prévenu le X temps où, ayant pris son accroissement, il travaille sans s’épuiser; X elle a forcé son travail; elle n’y a gardé aucune règle, et a été ré- X diiitc à lui trouver une nourriture extraordinaire pour soutenir ses X forces. Mais qu'y a-t-ellc gagné? Outre que cette nouvelle dépense X diminue ses profits, la vie du cheval est abrégée, et il est usé dans X un âge qui était celui de sa grande force sous les Tcbeou. l.e faste X décompose ses allures naturelles, pour lui en faire prendre qui vio- X lentent son organisation et le mécanisme de scs mouvements; ou X bien il pousse sa marche , et le met au galop dans les chemins qui X y sont les moins propres; et à force d’inventions, il est venu à bout
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UÉUECIXE DES CHINOIS.
n de lui doubler le poids des voitures et des cavaliers. Nos militaires n eiix-mémes ont oublie les anciennes lois de la cavalerie et aflectent » de ne plus voir qu'on ûte en ressources au soldat toutes les forces <1 qu’on die au cheval par un monde de harnais. Qu'ils ouvrent les n registres du tribunal de la guerre, et voient comment étaient enhari> nachés et nourris les chevaux des héros qui chassèrent les Hiong-nou ji de nos frontières, et les firent fuir jusqu'en Occident. Pour la pron digalile, je n’ose regarder ni le ciel, ni la terre, quand je compare » la manière dont étaient loges , nourris et servis les chevaux du palais, n de la cour, des grands, des riches, sous les Tsin, les Leang, les » Soui et les Tang , avec le triste état auquel étaient réduits les habi- 0 tants des campagnes et le petit peuple des villes. Les placets et les » reqnétes du temps font foi qu’à la honte de l’humanité, les auges n des écuries étaient pleines de riz et de blé , tandis que les horreurs n de la famine avuent réduit des millions d’hommes à errer snr les n montagnes pour s’y nourrir de feuilles d’arbres et d’herbes sauvages.
» Le seul souvenir de ces horribles et exécrables excès glace d’effroi n et remplit d’indignation les âmes les moins sensibles de nos jours, s Mais j’ai grand’ peur qu’elles ne sentent pas assez que le plut rare ti et le plut admirable cheval nett qu'un animal de terviee, et que le V dernier esclave de l’empire est aussi homme que l’empereur. Oh 1 que ■n cette idée , qui est si vraie et si belle , réformerait de choses dans » les écuries, si l’on avait le courage de la méditer et la bonne foi s d’en admettre toutes les conséquences!
n On a ri du mot du docteur Licou , qui dit à l’empereur qu’i/ aime-, 1) rait mieux itre le eheval que le secrétaire d’un vice-roi. Mais ceux n qui l’ont répété le plus souvent dans les cercles auraient joué pron bâillement un fort sot personnage , si on avait rapporté ce qu’ils ont » dit quand on leur a annoncé la maladie d’un cheval et celle d’un n domestique ; puis quand on leur a montre le registre des dépenses » pour l’un et pour l'autre. Tous les hommes sont mes frères, dit n celui qui parle dans la belle pièce Si-ming. Mon cœur me l’avait dit n avant lui, et le Chi-king me l’avait expliqué, en m’avertissant que le » Tien est le père commun, qu’il veille snr les besoins des pauvres, n et prend leur défense contre les emperenrs mêmes, jusqu’à renverser » leur trône, pour les punir d’avoir abandonné les vieillards, les n veuves et les orphelins. Or, on aura beau me parler du bien de la <1 chose publique, de la splendeur de l’Etat et de la siireté des frons tières de l’empire, au sujet des soins que demandent les chevaux, je
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AIKMOIRE SLR LES CHEVAUX.
% laisserai dire et n’écouterai rien qti' autant qu’on aura pOsé en n principe que tous 1rs hommes sont frères; et puis, ce principe admis, » je dirai : De quoi s’agit-il dans les soins qu’il faut prendre des ches vaux? c'est sans doute de diminuer le travail des hommes, en leur I procurant le secours des chevaux. Cela posé, on manquerait son s but si ce secours était acheté par trop de dépenses et de soins ; et s plus on l’aura aisément et à bon marché, plus on sera censé réussir I) dans ce qu’on se propo.se.
n Je ne suis pas assez versé dans la science des écuries pour ajouter n rien de plus; mais je suppo.se qu’on prendra bien ma pensée, et n qu’ea prenant dans leur totalité les secours tirés des ehrraur et les K soins rendus aux rhetaux , comme dit la loi des Han , pour apprés cier les premiers par les seconds , toute antre considération cessant , n les seeours ne seront pas censés prépondérer et l’emporter si [es n soins devenaient trop serviles , on , ce qui est affreux à penser, s obtenaient plus pour les chevaux qu'on ne peut faire pour les paurres, n on même des préférences en fait de nourriture. Qu’on n’oilie pas me n faire un procès sur cette dernière remarque ; elle a trait aux temps s de famine, pour lesquels j’ai voulu rappeler les altenlions des ans ciens , qui , comme tout le monde sait , renvoyaient alors dans les n pâturages du désert tous les chevaux dont on pouvait se passer, et s ne souffraient pas qu’on donnât aux autres ce qui pouvait servir à n la nourriture des hommes. »
On trouve dans un vieil ouvrage traitant des soins que demandent les chevaux , les passages suivants :
1° Uans une poste où il y a soixante-douze chevaux, on compte ordinairement neuf palefreniers et quatre valets de peine , pour suffire aux courses qu’il faut faire et aux pansements des chevaux. Propreté est santé, dit le proverbe, pour les chevaux d’écurie. En conséquence on emploie l’étrille, la brosse, le peigne et le bain. L’étrille, à ce que nous trouvons, doit être douce, et n'ètre jamais employée à contrepoil , pour ne pas échauffer et irriter la peau du cheval ; la brosse doit être molle, pour ne pas nuire an poil, et le peigne clair, pour démèler les crins sans les arracher. On fait moins usage ici de l’étrille que chez nous; ce n’est guère que de trois jours en trois jours. Outre cela on l’appuie moins, surtout en été, parce que, dit-on, elle irrite la peau du cheval, et lui cause des sueurs qui I affaiblissent. Il y en a même qui se servent alors d’une étrille de bois, comme plus douce; et la plupart sont dans l’idée que le cheval abandonné à lui-méme ne faisant rien qui
MLDKC1\'E DES CHIVOIS.
puisse donner idée de l'étrille , si ce n’est la manière dont il se frotte contre les arbres ou se roule sur le ;|azon, r'est trop le tirer de sa inaiiiére de vivre que de s’en servir beaucoup. Pour la brosse, on conviejit qu’elle conserve le poil du cheval, en augmente le lustre, et lui rafriiicliit tout le corps. .Aussi autant il s’ii<;itc sous l’étrille, autant il prend plaisir à la brosse, surtout en été. La rèyle <|énérnle prescrit <!e faire baigner les chevaux de trois jours en trois Jours en été , tons les quinze jours au printemps et en automne, cl une fois le mois en hiver. Irf:s eaux courantes sont les lueilleures pour le bain du cheval dans toutes les saisons; mais si l’on veut qu’il lui profite, il faut l'y conduire et l’en ramener au petit pas.
2“ Un valet d’écurie intelligent cl zélé suit ses chevaux de rmil, remarque chaque jour où en est leur santé , et, sans les dorloter, comme un marchand qui les mène à la foire, il règle leur nourriture et ses soins sur l’état où il les voit. Mais, comme dit le livre que nous copions, ce sont des choses de pratique et de bonne volonté, qu’on ne peut pas prescrire. Il recommande seulement ; 1° de mêler du son avec la paille d.ans le grand été, et quand on voit que les chevaux sont échauffés; 2" de leur faire gagner l'avoine de temps en temps, c’està-dire se coucher à terre'el se rouler dans la poussière. Les valets d’écurie ont ici une manière de les y inviter, comme nos valets d’écurie ont relie de les faire boire. Le temps indiqué pour cela est le matin , quand le cheval a un peu mangé, et avant de l’abreuver. 3“ Un cheval s'engourdit à rester trop longtemps à l’écurie. Tout son rorps souffre de la eontraintc du lieol, cl son feu le consume. Il est essentiel de le conduire dehors de temps en temps et de le promener deux ou trois lieues, une fuis tous les dix jours, même lorsqu’il fait de petits voyages. Ces promenades à eorps libre profitent beaucoup au cheval, et il en revient, dit-on, tout ragaillardi : aussi les recommande-t-on beaucoup; et soit parce que la négligem:e en ce cas ne pourrait pas se cacher, soit par zèle pour leur devoir, les maudarins qui gouvernent les écuries du palais, ont grand soin qu’on emmène promener les chevaux. .\'ous les avons rencontrés plusieurs fuis par bandes , le long des murs de la ville et dans la campagne. 4" Les chevaux souffrent et ont souvent des maladies, si on les réduit toujours à leur paille et à leur leao. Il y a ici deux manières île les mettre an vert pendant quelque temps. La première, qui est pour ceux qui restent à l’écurie, consiste à les nourrir d'herbe, ou en entier ou du moins en partie, pendant quinze jours à trois semaines, ou même plus. Mais comment faire pour avoir