CHAPITRE III
On nous permettra de même de terminer cette étude de l'œuvre de Virgile au point de vue médical, par l'énoncé et le commentaire d’une recette donnée au Livre III des Géorgiques contre la gale des moutons.
Nous nous étions promis de rester sur le terrain de la médecine humaine, mais l'étude des composants de cette pommade présente énormément d'intérêt si elle est faite en paralléle avec celle des composants utilisés fréquemment de nos jours en dermatologie humaine.
Nous lisons en effet les quelques vers suivants :
« Dulcibus idcirco fluviis pecus omne magistri « Perfundunt, udisque aries in gurgite villis
« Mersatur, missusque secundo defluit amni ; « Aut tonsum tristi contingunt corpus amurca, « Et spumas miscent argenti, vivaque sulpura « Idæasque pices, et pingues unguine ceras
« Scillamque, elleborosque graves nigrumque [bitumen.
I1 faut, nous dit Virgile, baigner les animaux malades ou bien, et voici la recette « Après l’avoir tondu, « oindre le corps de marc d'olive et mélanger les rési- « dus de l’argent, le soufre vif, la poix de l’Ida et la « cire grasse, la scille, l’ellébore et le noir bitume. »
Voilà une pommade fort longue contenant six prin-
cipes actifs et un ou deux excipients.
Man Le
On peu fort bien se demander en effet, si dans cette recette, ii n’y a pas deux opérations distinctes :
1°) Oindre ie corps, tondu, de marc d'olive
2) Et appliquer le cérat dont la formule est donnée tout comme nous faisons appliquer de la vaseline sur les croûtes d'impétigo pour les ramollir et les faire tomber avant d'appliquer le traitement actif.
Mais alors, et nous le verrons d’après la formule de la pommade, nous n’aurions pas une pommade assez onctueuse.
Vraisemblablement on doit faire entrer le marc d'olive dans la composition de la pommade au même titre que la cire grasse comme excipient.
Mêélons donc « unguine », avec une corne, spatule ou pilon de mortier :
« Tristi amurca » — le résidu du pressoir, l'huile d'olive de deuxième qualité, plus exactement le marc d'olive | :
et « Pingues ceras » — la cire grasse, la cire vierge.
Cette pommade sera donc un ancêtre des cérats.
Avec ces deux excipients, il faut mettre :
« Spumas argenti» — L'écume, les résidus de l’argent. Vraisemblablement l’oxyde de plomb.
En effet, tout minerai d'argent contient en même temps du plomb.
D'autre part, le meilleur procédé d'extraction de l'argent est le grillage du minerai : il se forme de l'oxyde d'argent, assez facilement réductible, et de l'oxyde de plomb qui, étant plus stable reste.
Dr ma NS Se LG NS
De nos jours, comme astringent et désodorisant on préfère l'oxyde de zine à l'oxyde de plomb, qui pourrait être toxique. Il est d'autre part plus facile d’obtenir l’oxyde de zinc que l’oxyde de plomb.
« Viva sulpura » — Le soufre vierge, le soufre sublimé.
La place du soufre en dermatologie de nos jours est encore très grande : légèrement antiseptique, il est en outre fortement parasiticide, et à la longue, il agit comme topique cutané.
De nombreuses pommades connues sont à base de soufre.
Combien multiples ses indications :
Gale, phtiriase, séborrhée, acnée, eczéma, douleurs rhumatismales, névralgiques et névritiques.
Et déjà dans Homère (Odyssée, livre XXII) il est parlé!
Après le massacre des prétendants Ulysse désinfecte
du soufre.
avec du soufre les appartements souillés par le sang de ses victimes.
« Idæas pices » — La poix du mont Ida. De quoi veut parler l’auteur. De poix ? (résine du pin).
Vraisemblablement pas, car la poix ne donnerait pas dans le cas présent une pommade facile à étendre.
De térébenthine ? (extrait de la résine du pin) — Ce n’est pas impossible.
De mastic? gomme extraite du térébinthe de Chio dont on tire une térébenthine.
C'est peu probable, car le térébinthus pistacia ne vient guère que dans l’île de Chio,
ED
On ne le signale pas dans la flore de Crête.
A notre avis on pourrait traduire « Idæas pices» par huile de cade, car s’il y a des pins sur les flancs de l'Ida, il y a aussi, et en grand nombre des genevyriers.
Quoi qu’il en soit, huile de cade et térébenthine sont des substances ayant de nombreuses indications en thérapeutique dermatologique, la première surtout : dermatoses, psoriasis, eczéma impétigineux, etc..
La térébenthine, antiseptique, parasiticide est peu employée, étant donnés ses effets topiques violents.
« Scillam » — La scille.
Diurétique et toni-cardiaque, la scille n’est pas employée de nos jours en thérapeutique dermatologique.
Il faut signaler cependant, dans le Formulaire Dujardin-Baumetz une formule de liniment résolutif qui contient, avec de l’alcoolat de geniëèvre, de la teinture de scille.
Est-cé une réminiscence de la thérapeutique virgilienne ?
« Elleboros graves » — L’eilébore.
De quel ellébore s'agit-il ? Des controverses nombreuses peuvent être engagées :
« Graves » veut-il dire gravéolentes et s'agit-il alors de l’elleborus fœtidus ?
« Graves » signifie-t-il au port lourd ? Avons-nous à faire à l'Elleborus orientalis, ou à l’ellébore blanc des anciens dont le rhizome avait des propriétés purgatives ? Nous ne voyons en tous cas pas les raisons de la présence ici de l’ellébore. /
RE HR EDS Ah dé
RE
Et enfin le « Nigrum bitumen » — Le noir bitume.
Nous trouvons là un ancêtre de notre ichtyol, antiparasitaire, antiseptique, agent kératoplastique, que nous extrayons par la distillation d’une roche bitumineuse du Tyrol. Evidemment, du temps de Virgile le produit était moins pur que de nos jours puisque non distillé mais il existait déjà.
En somme nul doute que si, aujourd’hui, quelqu'un inscrivait une pommade ayant la formule que nous avons étudiée ici, en mettant en face des noms modernisés les doses convenables, nul doute qu'on obtiendrait une pommade active.
Un pharmacien invoquerait peut-être l'incompatibilité entre le soufre et l'oxyde de plomb, ces deux corps s’unissant facilement pour composer un sulfure.
Nous lui répondrions que cela ne nous effraie pas, car nous connaissons bien des pommades à base de sulfures et polysulfures, pour n’en citer qu’une, la pommade de Milian.
er
ES
os SAUES SH:
RTS PEN EE ECS RTE EEE ES CP NO
SRE V7 0e