DU PHÉNOMÈNE DE L’ENTRAINEMENT
élève, en effet, ne pouvant prétendre à tout, il faut bien, s’il
veut arriver le premier dans ce steeple chase, qu’il jette, chemin
faisant, le bagage qui pourrait retarder sa course. Aussi chacune des capacités qui tiennent, comme on dit, la tête de la classe, encouragée dans la faculté où elle a chance d’obtenir un triomphe, est-elle assez généralement laissée libre de négliger le reste. Il y a plus : que l’on jette les yeux sur certaines classes de la société, sur certaines professions réclamant une préparation spéciale, et l’on y retrouvera la trace de cette division des forces de l’intelligence, qui ne profite à quelques facultés que pour fausser ou déprimer les autres. Ainsi on a remarqué que l’élude des mathématiques, commencée de bonne heure et poursuivie trop exclusivement, fait des esprits absolus, ne croyant qu’en eux-mêmes et en leurs formules, vivant dans une profonde ignorance de la nature humaine, et manquant absolument du sens pratique des choses. Divisons, soit : la faiblesse de notre esprit et les progrès incessants des sciences nous en font une loi ; mais ne retournons pas à cette société égyptienne, où il y avait des médecins pour la tête, pour les membres, pour l’estomac, pour la rate, etc.
En résumé, le principe économique de la division du travail, excellent dans l’ordre matériel, ne doit être accepté qu’avec réserve dans l’ordre intellectuel, où son application inconsidérée pourrait donner lieu à des inconvénients graves. Certes, il ne m’appartient pas d’en blâmer l’introduction dans notre système d’éducation publique, moi qui, dès 1830, aune époque où celte opinion ralliait même un bien petit nombre d’adhérents, proposais, dans le Journal de C instruction publique , un plan d’études institué sur la division de nos connaissances. On ne peut d’ailleurs méconnaître quels sages tempéraments y a apportés la loi qui régit depuis peu notre enseignement secondaire, laquelle ne permet pas plus à l’élève des sciences de négliger entièrement les lettres, qu’elle n’autorise l’élève des lettres à rester dans une ignorance complète des grands phénomènes de la nature.