Besoins intellectuels
Espérance. — Dans les affaires de ce monde , l’homme qui pèche par défaut d’espérance ne conçoit aucun projet, ne se mêle à aucune entreprise, et ne médite aucune des grandes conceptions du génie. Celui qui en a trop se livre, au contraire, à de folles spéculations, aux jeux de hasard, et à tous les reves de 1 ambition. Entre ces deux écueils se tient la sagesse ; pour n 'être pas trompée dans son attente, elle ne néglige aucun des éléments qui peuvent rendre les succès plus certains.
Mais l’homme ne vit pas seulement de la vie présente : il a besoin de croire à un monde meilleur, à un monde qui ne le déchire pas en passant , et il s’y transporte sur l’aile de l’espérance.
Foi, espérance, charité, trois besoins dont le christianisme fait ses trois principales vertus!
De même que les besoins animaux et sociaux, les besoins intellectuels doivent être contenus dans de justes bornes, si l’on ne veut les voir dégénérer en véritables passions. Ainsi, le goût de la poésie, de la musique et de la peinture, celui des sciences philosophiques et mathématiques, lorsqu’ils sont poussés trop loin , font sans doute des hommes d un talent supérieur, mais trop souvent aussi des êtres évaporés, distraits, rêveurs, et, pour ainsi dire, sans aucune valeur morale, parce que, absorbes continuellement par les conceptions de leur imagination, leurs inspirations artistiques, leurs inductions ou leurs interminables calculs, ils né-
gligent leurs propres intérêts, les devoirs qu’ils ont envers leur famille, et altèrent leur santé par un genre de vie aussi bizarre qu’irrégulier. U ordre lui-même , lorsqu’il est excessif, dégénère en une monomanie qui simule parfois l’avarice ; je l’ai vu conduire au suicide. Si son absence décèle un homme incomplet, un brouillon, son excès devient chez certaines personnes un besoin tellement impérieux, que le moindre dérangement, qu’un simple manque de symétrie , suffit pour les mettre hors d’elles-mêmes, et les porter aux actes les plus extravagants. C’est à l’activité de ce besoin qu’il faut rapporter la manie des collections , manie si répandue au temps de La Bruyère, et dont nous voyons encore des types curieux , tels que le bibliomane , qui dérobe l’Elzévir qui lui manque, et Y amateur de papillons 3 qui délaisse sa femme et ses enfants pour aller au delà des mers chercher une espèce qu’il n’a pas , et cela parce que sa vue ne saurait supporter le vide affreux qui dépare un de ses tiroirs ou de ses cadres.
11 est un dernier besoin , émanant tout à la fois du sentiment et de l’intelligence , qui sert à régulariser tous les autres, et qui les rapporte à leur divin auteur: c’est le sentiment de vénération , c’est la foi Religieuse , dont l’absence complète constitue l’indifférence ou Y impiété ; dont l’excès peut conduire à la superstition , au fanatisme , à l’aliénation mentale.
Je terminerai cet exposé de ma théorie par l’énoncé des propositions suivantes, qui la résument:
1° Les besoins animaux peuvent se rapporter aux instincts , les besoins sociaux aux sentiments 3 les besoins intellectuels aux facultés de F esprit.
2° A ces trois classes de besoins correspondent trois classes de passions et trois de devoirs : des passions animales , des passions sociales , des passions intellectuelles ; des devoirs animaux ou physiologiques , des devoirs sociaux 3 des devoirs intellectuels.
3° Nos devoirs, comme nos besoins, ne sont pas toujours simples ; ils se compliquent, au contraire, très-fréquemment; souvent aussi il arrive qu’ils se trouvent en opposition, et, dans ce cas, l’on doit obéir au plus noble.
4° Tous nos besoins sont intrinsèquement bons ; nos passions seules sont mauvaises : elles sont toutes des besoins pervertis qui nous asservissent.
5° Pour que nos besoins restent bons , il faut qu’ils soient tous satisfaits d’une manière harmonique, et dans les limites du devoir; autrement ils dégénèrent en passions.
6° La limite qui sépare le besoin de la passion, le bien du mal , n’est qu’une simple ligne : cette ligne , c’est celle du devoir. A droite et à gauche sont deux abîmes d’autant plus dangereux que leur pente est agréable et presque insensible. Une fois tombé dans le précipice, le lâche y reste; l’homme de cœur se relève, et parvient à en sortir. En tombant l’homme fait preuve de faiblesse; en se relevant de sa chute, il fait preuve de vertu.