II. Suite funeste de la gourmandise chez sept convalescents
Il y a quelques années, entrèrent au \ al-de- Grâce, dans le service de Broussais, sept soldats d’une constitution robuste , pour y être traités de la gastro-entérite. La plupart d’entre eux présentaient les symptômes les plus graves et les mieux caractérisés; cependant, après un traitement antiphlogistique sagement dirigé , et dont la
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moyenne fut environ de vingt jours, ils avaient été amenés à convalescence. La diète avait été absolue , les saignées plusieurs fois répétées ; depuis deux jours pour les uns , trois , quatre jours pour les autres, on avait prescrit le bouillon coupé, et tout faisait présager l’issue favorable de la maladie, lorsque malheureusement pour eux, ils furent visités par des camarades, auxquels ils demandèrent avec instance des aliments. Ceux-ci, n’imaginant rien de plus propre à calmer cette voracité qu’une nourriture éminemment réparatrice, jetèrent pardessus le mur du Val-de-Grâce du pâté et du pain frais , que d’autres camarades officieux portèrent en toute hâte aux convalescents. Le pâté et le pain furent bientôt engloutis par ees hommes, que stimulait une faim excessive , et si peu en harmonie avec leurs forces. Une quantité si grande d’aliments, lourds et indigestes par eux-mêmes, eût été infailliblement la source d’une indisposition grave pour ces infortunés , lors même qu’ils eussent joui d’une santé parfaite : quelles terribles conséquences ne devait-elle pas produire sur eux, qu’une maladie longue, et surtout une maladie du tube digestif, avait débilités.
Le premier effet de leur imprudence fut, comme il arrive ordinairement, une sorte de bien-être général, une tendance irrésistible au sommeil, ou plutôt à une somnolence qui fut bientôt troublée par un sentiment d’angoisse inexprimable, d’affreux tiraillements , des douleurs dans Festomac , douleurs si atroces , que quelques-uns se tordaient
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en tous sens, en proie à une suffocation imminente. Chez quelques-uns, les vomissements survinrent mêlés de stries de sang, chez d’autres se manifesta une véritable hématémèse. Chez tous la face était fortement injectée, les lèvres et les ailes du nez violacées, la respiration haute et pénible, le pouls petit, serré, fréquent. Enfin, le jour même, pour quatre d’entre eux, le lendemain pour les trois autres, la mort termina cette scène effrayante.
Frappé de ce malheur, dont il ne tarda pas à connaître la cause, Broussais, d’accord avec l’administration, voulut en prévenir le retour, il fit placer le long du mur donnant sur le Champ-des- Capucins une sentinelle chargée de veiller à ce que personne ne pût désormais faire passer de nourriture aux malades; précaution sage, sans doute, mais qui seule ne suffit pas. La faim, en effet , comme toutes les autres fonctions, a ses retours à des heures fixes; elle est aussi entièrement sous i’infiuence de l’habitude : alors le besoin se présente avec tant d’exigence, que les mesures employées dans les hôpitaux, la surveillance la mieux exercée, se trouvent la plupart du temps en défaut: il est des parents, des amis, d’une condescendance coupable, des infirmiers plus criminels encore, qui, par l’appât d’une sordide et honteuse récompense, sont journellement la cause des rechutes mortelles qu’on observe.
Nous le répétons, on ne saurait trop recommander aux personnes qui environnent le malade d’éviter
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avec soin cle prendre leur repas devant lui, car tout le monde sait que la vue seule des aliments peut réveiller l’appétit endormi, et le rendre désordonné. Voici à ce sujet une nouvelle observation, non moins curieuse que la première.
Après la triste expérience dont le célèbre médecin du Val-de-Grâce avait été témoin, il fut luimême atteint d’une gastro-entérite grave, qui fut jugée au bout de quelques jours d’un traitement actif. La convalescence était franche , toute trace de phlegmasie avait disparu, lorsqu’on apporta un plat de lentilles pour le dîner de la garde qui le veillait, Oui le croirait! malgré la terrible épreuve qu’il avait vue dans son service, et qui, dans ses leçons , lui a souvent servi de texte sur le danger du passage brusque dune alimentation légère à une alimentation ordinaire, Broussais éloigne sa garde, sous un prétexte frivole, se glisse aussitôt à bas de son lit, se trame ou plutôt se cramponne aux objets qu’il peut saisir, s’empare du plat de lentilles tant convoité, et, comme un enfant gourmand, se remet au lit sans rien dire. Peu de temps après, la maladie reparut plus violente que la première fois, et si Broussais échappa à la mort, il ne dut quelques années d’existence qu’à la force de sa constitution, et aux soins ultérieurs dont on l’entoura pour prévenir une nouvelle rechute (1).
(1) Broussais mourut le 17 novembre 1838, à la suite d'une longue et douloureuse maladie du rectum.
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