Boulimie congéniale (faim canine de naissance
Lhermina (Anne-Denise) naquit à Noyon, le 23 février 1786, de Charles-Antoine Lhermina, exerçant l’état de vannier, et de Marie-Antoinette Rousselle , son épouse légitime. J’insiste à dessein sur ces dé-
(1) Les anciens appelaient boulimie ((3ouAtp.oç, grande faim, faim de boeuf ) une faim insatiable et si pressante, qu’elle produit la défaillance si elle n’est promptement satisfaite. Ils nommaient cynorexie (>tuvop£^iç , faim canine) l’appétit vorace, accompagné c»c vomissements des aliments peu apres leur ingestion. Enlin, iis donnaient le nom de lycorexie (Auxope^tç , faim de loup ) à 1 augmentation morbide de l’appétit, avec des déjections alvines semblables à de la bouillie grisâtre, et accompagnées de vives tranchées. Les modernes confondent ces trois affections sous le nom de boulimie. — Au rapport de Brassavole , la boulimie régna epidemiquement à Ferrare en 1538; à plusieurs époques , il s est également manifesté, dans quelques points de l’Europe, des appétits extraordinaires dont les historiens font mention.
Voici la liste des principaux ouvrages publiés sur cette maladie , que les nosologistes rangent parmi les névroses des organes digestifs :
Schrockius (Luc.), de Bulimo, in-4°; Jenæ, 1669.
Carstenius (Carol.-Goth. ) , Disputatio de Bulimo, in-4 ; .Terne,
Struvius (Joann, -Christ. ) , Disputatio exhibons œgrurn bulimicum , in-4° ; Jenæ, 1695.
Hennisch (Aug.-Frid.) , de Famé canina, in-4° ; Wittemb., 1699.
Lefebvre (Philip.) , de Bulimo, in-4° ; Basileæ, 1703.
Niefeld (Mart.-Christ.) , de Bulimia seu nimia ciborum appetentia, in- 4°; Halæ, 1747.
Walther (Aug.-Frid.) , Diss. de obesis et voracibus, eorumque vitœ incommodis ac morbis ; Lipsiæ , 1734. Cette dissertation setiou^ dans le quatrième vol. du Delectus opusculorum medicorum, collectas a Joanne-Petro Frank, in-12, p. 236; Lipsiæ, 1791.
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taiis biographiques, qui m’ont été donnés parla sœur aînée cle Denise, parce que cette dernière déclara longtemps comme auteurs de ses jours des personnes pour qui la chasteté est un devoir , et quelle ne craignit pas de donner de la publicité à ses odieuses calomnies. Envoyée en nourrice auprès de sa marraine, mademoiselle Legras, alors tourière de ï’Hôtel-Dieu de Noyon, Denise devint 1 objet des soins de cette femme respectable, qui, pendant nos troubles politiques , la garda dans sa maison, où elle tenait une école de petites filles. Dès les premiers moments de sa vie, Denise s était fait remarquer par sa voracité, épuisant ses nourrices, et mangeant plus que quatre enfants de son âge. Vers sa septième année, â la suite d une violence brutale, eut lieu l’évacuation menstruelle, qui se prolongea pendant plusieurs semaines, et avec cette fonction se développèrent bientôt tous les attributs de la puberté. Les années suivantes , elle fut affectée d’une teigne que l’on traita trois fois par la douloureuse méthode de la calotte.
Cependant Denise touchait à sa dixième année, et sa gloutonnerie, qui augmentait avec l’âge, l’obligea deux fois de quitter sa marraine, souvent contiainte de la punir, parce qu’elle mangeait le pain de tous les enfants de l’école. Errant alors de village en village, l’infortunée se nourrissait de légumes crus et de pain, que la charité publique lui donnait. Revenue à Noyon pour la troisième fois, eile y tint avec quelque succès une petite école, montrait elle-même à lire aux enfants , et, pour uni-
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que payement, n’exigeait que du pain, dont elle consommait alors environ dix livres par jour. Mais, quittant bientôt une profession qui ne pouvait plus subvenir à son appétit, elle alla à Saint-Quentin rejoindre sa sœur aînée, qui la plaça en service chez un jardinier, où elle faisait assez maigre chère, et ensuite chez un aubergiste, où elle trouva enfin une ample nourriture.
Une chute qu’elle fit l’ayant blessée au mamelon gauche, elle se rend à Paris pour y être traitée. Mais, avant d’entrer à l’hôpital, elle est deux fois arrêtée, dérobant chez des boulangers plusieurs pains , qu’elle dévore à l’instant même. Conduite à Saint-Louis, elle est affectée, pendant sept mois, d’un écoulement sanguin, par l’endroit de sa blessure. Malgré cette hémorrhagie, que les soins de l’art ne peuvent entièrement arrêter, les menstrues paraissent fréquemment et en abondance. Un vomissement de sang, auquel elle est sujette depuis quelques années, continue d’avoir lieu périodiquement. (Traitement: bains sulfureux, sudorifiques, pain et lait à discrétion. Point de succès.) Transférée à l’hôpital des Vénériens, elle y subit sans aucun succès un traitement mercuriel. A sa sortie de cet établissement, elle offre ses services à plus d’un maître, qui se hâtent de la congédier aussitôt qu’ils s’aperçoivent de sa boulimie et des attaques d’épilepsie auxquelles elle est sujette depuis l’âge de sept ans, à la suite de la violence exercée sur elle par un individu quelle prétendit longtemps être son père. Abandonnée à son malheureux sort,
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elle erre dans Paris, vivant d’aumônes, et mangeant les rebuts d’aliments qu elle trouve aux portes. Les secours qu elle reçoit ne pouvant suffire à calmer sa faim, elle entre dans une maison de prostitution, d’où elle fut tirée par les soins d’une personne charitable, à la recommandation de laquelle plusieurs médecins tentèrent, mais inutilement, une foule de moyens pour lui rendre la santé.
A cette époque, Denise est placée à la Salpê trière, dans la division des épileptiques, où MM. Esquirol et Amussat lui donnèrent leurs soins. Sa faim habituelle est alors satisfaite par huit à dix livres de pain; elle se promène ou tricote, s’inquiétant peu de sa position. Son sommeil est très-court; elle ne boit presque pas, si ce n’est pendant les accès d’épilepsie. Une éruption de petits boutons paraît à la tête pour peu que la malade laisse croître ses cheveux. Ses selles sont rares, et parfois sanguinolentes. Les vomissements de sang (hématémèse périodique) ont lieu deux ou trois fois par mois. Sa grande faim la prend à peu près aussi fréquemment : elle mange alors, pendant la nuit, jusqu à vingt-quatre livres de pain. Au commencement de T accès, elle perd connaissance; dès qu’elle l’a recouvrée, elle se jette sur son pain, et devient tellement furieuse, si on la contrarie dans ce besoin impérieux, qu’elle mord ses vêtements, ses mains même, et ne retrouve la raison qu’après avoir entièrement calmé sa faim. Dans ces moments, l’épigastre est le siège d’une douleur que la pression
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augmente : la malade sent aussi remonter, dans le trajet de Fœsophage , un corps quelle compare à une large feuille d'arbre . Il lui semble quelle est fortement serrée vers les mamelles; une sueur froide la mouille; elle fait des efforts pour rejeter le corps qui l’oppresse; puis cette feuille descend dans l'estomac , et remonte bientôt plus ou moins haut; enfin, des vomissements d’un sang noir pris en caillots, nageant dans un sang plus clair dépourvu d’aliments, soulagent la malade, et l’appétit reprend son type habituel jusqu a ce que les mêmes accidents viennent de nouveau se manifester. Ces
accès la ramenèrent souvent à l’infirmerie, où M. Rostan lui fit suivre plusieurs traitements antiphlogistiques. La glace qu’il lui administra à 1 intérieur, au mois de juillet 1819, parut procurer quelque soulagement jusqu’en janvier 1820.
Plusieurs mois après, la malade sortit de la Salpêtrière, et éprouva fréquemment les mêmes crises jusqu’au mois de février 1823, époque à laquelle elle vint me consulter. Elle ressentait alors un prurit insupportable au nez , au nombril et à lanus ; elle avait la pupille très-dilatée ; le pouls était régulier, nullement fébrile; la peau fraîche, la langue chargée , la bouche amère. Je lui demandai si elle avait quelquefois rendu des vers : sur sa réponse négative, je me bornai à lui conseiller deux onces d’huiie de ricin , avec une once de sirop de limon. Le lendemain, elle m’apporta plusieurs
fragments de tænia , quelle avait rendus dans les selles, et m’accusa en meme temps la cessation des
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symptômes quelle éprouvait seulement depuis quelques jours. A dater de ce moment, la faim de Denise diminua d une manière sensible ; elle ne consommait plus habituellement que cinq livres de pain et deux ou trois fortes soupes par jour. La grande faim qu’elle éprouvait périodiquement le 9 février, depuis cinq ans, avorta cette fois, et n’eut plus lieu qu’en 1828.
Denise avait donc, à ma connaissance, trois sortes de faim : sa faim , qui, de 1820 à 1822, était apaisée par douze livres d’aliments en vingt-quatre heures; ses faims , qui avaient lieu trois ou quatre fois par mois, plus souvent encore à la moindre contrariété, et pendant lesquelles elle mangeait de vingt à vingt-quatre livres de pain. Quant à sa grande faim, elle eut lieu pendant cinq ans de suite, le 9 février, et une autre fois le vendredi saint, parce qu’elle avait pensé au jeûne. C’est alors qu’elle dévorait, en vingt-quatre heures, trente à trentedeux livres d’aliments , tant pain que soupe; mangeant, et vomissant alternativement du sang, jusqu5 a ce qu’elle tombât épuisée de fatigue. 8e trouvant, le 9 février de je ne sais quelle année, dans la cuisine de madame la marquise de LaTour-du- Pin , I une de ses bienfaitrices, Denise fut prise de sa grande faim , et engloutit en quelques instants le potage destiné à vingt convives, plus douze livres de pain. Reconduite à son domicile , elle continua de manger pendant une partie de la nuit, et presque toute la journée du lendemain.
Comme je l’ai dit plus haut, depuis le mois de
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février 1823 l’appétit de Denise était considérablement diminué, ce qui doit être attribué en partie à l’expulsion du tænia : je dis en partie, car, dès ce moment, la malheureuse fit un abus effrayant des liqueurs alcooliques. Visitant alors très -assidûment ses protecteurs , et se plaignant continuellement de sa faim canine , qui , à son dire , la tourmentait plus que jamais, elle arrachait à la charité deM. le duc d’Angoulême des secours qui pendant cinq ans l’aidèrent à se plonger dans un état d’ivresse continuelle. D’après les détails qui m’ont été donnés par des personnes dignes de foi, elle prenait toutes les deux heures un verre de vin ou d’eaude -vie, prétendant que les liquides la soutenaient mieux que les solides. On conçoit facilement combien d’accidents furent produits par de pareils écarts de régime. Le plus fâcheux de tous fut la suppression des menstrues, qui eut lieu en 1826, et auxquelles il fallut souvent suppléer par des saignées locales et générales, qui n’apportaient qu’un soulagement momentané. D’un autre côté, la malade , dont l’estomac était continuellement surexcité par des boissons stimulantes, commença à avoir des goûts bizarres. Ainsi, de temps en temps, elle mangeait du mou cru , et se dégraissait souvent les dents en allant à la Glacière brouter de l’herbe, qu’elle digérait ordinairement assez bien.
Le 1er juillet 1828, s’étant rendue à son pâturage favori, elle cueillit un panier d’herbes et de boutons d’or ( ranunculus acris ), qu’elle mangea pour son souper. Pendant la nuit elle fut tourmentée de