‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion (volume 2)Chapitre 55 sur 96 · II. Paresse corrigée · texte numérisé non relu

II. Paresse corrigée

Quand une sage direction n’est pas imprimée de bonne heure à la jeunesse, il est rare que son penchant naturel a 1 oisiveté et a la dissipation n entrave pas ses progrès ; et l’on ne peut guère attendre d elle un grand zèle pour l’étude que quand

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le raisonnement vient réclamer, ou que les circonstances S’y contraignent.

Un jeune et riche Brésilien, amené à Paris à l’âge de douze ans, pour commencer son éducation jusqu’alors fort négligée, fut placé dans une pension où on eut pour lui toutes sortes de soins, il était naturellement bon et intelligent, mais trèsentèt'é , et surtout si paresseux , que du moment où on voulut l’astreindre au travail ü se révolta, et prît en aversion non-seulement ceux qui étaient chargés de l’instruire, mass encore la plupart de ses camarades, qui le raillaient de son excessive indolence. Vainement on employa tour à tour la douceur et la sévérité pour le fai i e changer de conduite ; à toutes les raisons qu’on lui alléguait, il répondait froidement : « Le travail me déplaît; d’ailleurs je n’en ai pas besoin, mes parents ne sont-ils pas assez riches ? Je n’ai que faire du grec et du latin pour vivre heureux. »

Deux ans se passèrent ainsi, et le jeune H. tomba dans un tel état de langueur et d’inertie, que son père me fit prier de le prendre chez moi. Ce changement dans son genre de vie, les distractions dont je l’entourai, et les marques d’intérêt qu’il reçut dans ma famille, ne tardèrent pas à dissiper la langueur mélancolique qui avait déterminé sa famille à lè remettre entre mes mains. Pendant quelque temps je n exigeai même pas qu’il ouvrît un livre; me bornant à lui faire faire tous les jours un exercice proportionné à ses forces, j’avais soin seulement, dans nos entretiens, de faire

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ressortir d’une manière indirecte les avantages de l’instruction, et peu à peu je réussis, sinon à lui donner un goût prononcé pour S’élude, du moins à déterminer en lui quelques efforts pour s’y livrer C’était déjà avoir beaucoup gagné, mais cela ne suffisait pas; il fallait stimuler sa jeune imagination par un moyen assez puissant pour achever de le faire sortir de l’apathie où il était plongé. Une perte simulée dans la fortune de son père opéra instantanément ce prodige. Dès qu’il cessa de se croire riche, il surmonta entièrement sa paresse, se mit à l’étude avec ardeur, et répara si bien le temps perdu, qu’on put dès lors le citer comme un élève laborieux. Il était sur le point de terminer ses études, lorsqu’un jour, causant avec moi de ses projets d’avenir, il me supplia de lui apprendre mon état. «Dans mon pays, me dit-il, les médecins font de l’or; et en m’attachant à votre carrière, je suis sûr de réparer la fortune de mes parents.» Je consentis, on le pense bien, à sa dedemande, qui prouvait à la fois sa parfaite guérison et la bonté de son cœur. Il commença donc l’étude de la médecine, et y fit des progrès rapides; mais l’indiscrétion d’une personne de sa lamiile lui ayant appris que son père jouissait toujours de la même opulence, la science fut bientôt délaissée pour le plaisir. H. n’en a pas moins renoncé à son ancien penchant, et il est aujourd'hui un homme aussi actif que distingué par la variété de son instruction.

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ül. Paresse d’un ouvrier terminée par un suicide.

Si la paresse a de graves inconvénients chez les favoris de ia fortune, ses effets sont bien autrement funestes chez Ses individus qui attendent leur subsistance de leur industrie ou du travail de leurs mains.

C*** était un excellent ouvrier mégissier, fort recherché à cause de son habileté, et qui gagnait aisément six francs par jour. Ce gain, s’il eut été régulier, pouvait en peu d’années conduire C*** à une honnête aisance, car il était garçon et sans aucune charge; mais pour lui le travail était une sorte de supplice qu’il n’endurait que pour se soustraire à la faim. Aussi , faisant deux parts de sa vie, il ne restait assidu à l’ouvrage que pendant trois jours de ia semaine; et quand il avait recueilli le salaire de ces trois journées, il savourait pendant les quatre autres les délices de la plus complète oisiveté.

Au milieu de ces alternatives de peine et de plaisir, (7 * ' reçut, en 1 838, un héritage de sept mille francs. Pour lui c’était une somme énorme, un trésor inépuisable ; aussi fut- il tellement émerveillé à la vue du sac qui le contenait, qu’appelant ses compagnons, il s’écria dans un véritable délire : « Mes amis, vive la joie ! me voilà riche ; dorénavant je ne travaille plus, je le jure devant Dieu et devant les hommes; et, pour commencer, c’est moi qui régale pendant huit jours de suite. » Aussitôt un

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fiacre est amené; G*** en fait les honneurs à ses compagnons: l’intérieur, l’impériale, le siège du cocher, tout est envahi. On part pour la barrière du Maine : c’est là qu’est I oubli de tous les maux. Le sac, le bienheureux sac est placé comme un phare au milieu de la fable du festin, et sa vue ne fait qu’augmenter la soif et l’appétit des convives.

Pend ant la huitaine que dura ce gala, une amie de G **, qui 1’ avait dédaigné autrefois à cause de sa paresse, accourt le féliciter de son bonheur, et consent à le partager. Tout va le mieux du monde pendant six mois; mais, au bout de ce temps, i’béritage est à peu près englouti. Déjà l’amie Babet parle de la nécessité de retourner bientôt à l’ouvrage; C se révolte : «N’ai-je pas juré que je ne travadlerai de ma vie? Plutôt mourir que de manquer à ma parole. » Cette dernière idée, que C+*+ caresse d’abord en riant, prend chaque jour plus de consistance dans son esprit; car, pour lui, la mort est préférable à l’obligation de travailler; aussi, avant que la somme soit entièrement épuisée, il fait l’emplette dune paire de pistolets, dans îescjueSs il met une forte charge. Huit jours après, il ne restait plus que quelques sous dans le fond du sac. prend cette monnaie, et regardant tristement Babet : «Viens, lui dit-il; nous pouvons encore boire un dernier canon ensemble , puis je me ferai sauter le caisson. » Babet le suit au cabaret voisin; ils trinquent, regagnent ensuite leur domicile, et, cinq minutes après, le malheureux

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n’existait plus : il s’était fracassé la poitrine à côté de l’infâme (1), qui n’avait fait aucun effort pour le détourner de son affreux dessein.

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