‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion (volume 2)Chapitre 62 sur 96 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L’amour n’est pas une seule passion : il éveille et réunit toutes les autres.

(Madame dk Souza.)

Définition et synonymie.

Dans son acception la plus étendre, l’amour est ce charme irrésistible qui attire tous les êtres, cette affinité secrète qui les unit, cette étincelle céleste qui les perpétue : en ce sens , tout est amour dans la création.

Considéré sous le rapport moral, c’est un penchant de l’âme vers le vrai, le beau, le bien.

Sous le point de vue religieux, Dieu est amour, et l’amour est toute sa loi. Ainsi, amour do Dieu } souverain bien et créateur de toutes choses; amour des hommes , ses plus nobles créatures, telle est, en résumé, la théorie chrétienne de l’amour.

De l’amour de Dieu, qui est l’amour dans toute sa plénitude, dérive la loi harmonique de l’amour des hommes, qui comprend successivement la fa-

mille 3 la patrie et Y humanité > cette grande famille qui a Dieu pour père, et le monde pour patrie.

Je me borne à mentionner ici ces divers sentiments , ainsi que l’égoïsme et l’amour-propre , l’un la plus exclusive, l’autre la plus vivace de nos affections, et je vais uniquement m occuper de l’amour considéré dans les sexes.

«Il est difficile, assure La Rochefoucauld , de définir l'amour : ce qu’on en peut dire, selon lui, est que dans lame c’est une passion de régner; dans les esprits, c’est une sympathie, et dans le corps, ce n’est qu’une envie cachée et délicate de posséder ce que i on aime après beaucoup de mystères. » La Rochefoucauld confond ici la galanterie avec l’amour : le véritable amour ne songe guère a régner; il compose son bonheur du bonheur de l’objet aimé, et souvent même de sa propre soumission.

«Connaissez-vous, dit Bernis, ce feu qui prend toutes les formes que le souffle lui donne, qui s irrite, qui s’affaiblit selon que l’impression de l’air est plus vive ou plus modérée? il se sépare, il se réunit, il s’abaisse, il s’élève; mais le souffle puissant qui le conduit ne l’agite que pour 1 animer et jamais pour l’éteindre: l’amour est ce souffle, et nos âmes sont ce feu. »

Cette définition est sans doute fort spirituelle, mais je crains qu’elle ne paraisse un peu longue et surtout beaucoup trop alambiquée.

Je crois devoir m’abstenir de citer celle de

DE l’amour.

Chamfort, qui ma paru aussi précise qu’originale , mais un peu trop cynique.

Pour les physiologistes , l’amour est ce penchant impérieux qui entraîne les sexes l’un vers l’autre, et dont le but providentiel est la reproduction de 1 espèce. Bâtons-nous d’ajouter que chez la brute 1 amour peut bien n’être qu’un besoin physique , qu une impétuosité passagère , mais que chez

homme, et surtout chez l’homme civilisé, on ne saurait le. considérer séparé d’un besoin moral, d un sentiment qui en augmente infiniment le charme et la durée : ce sentiment est Y amitié que j’appellerai volontiers la moitié de l’amour, mais

sa moitié la plus pure, la plus belle, la plus durable.

Aussi cette passion, que Buffon et d’autres écrivains ont beaucoup trop matérialisée, et que Bon regarde généralement comme la plus simple de toutes, me parait, au contraire, l’une des plus complexes étudiée chez l’homme. En effet, que d éléments divers ny découvre-t-on pas! D’abord 1 amour physique, ou besoin des sens, instinct propagateur excité par la beauté, et par la grâce, encoie plus séduisante; puis le besoin d’affection, d attachement , fondé davantage sur l’appréciation ues qualités morales, des vertus; vient ensuite l’amour-propre, qui se glisse partout; souvent aussi un peu de coquetterie et de curiosité; un peu de crainte, partant une pointe de jalousie; et, au milieu de tout cela, l’imagination, cette messa-

DE i/AMOUR* <>U'

gère de l’amour, cette enchanteresse dont le prisme trompeur multiplie les qualités séduisantes de l’objet aimé, et souvent même en lait paraître la où une raison plus saine n’apercevrait que des

défauts,

La plupart des moralistes semblent avoir pris à tâche de confondre îa galanterie avec 1 amour, aussi doit-on à cette confusion le désaccord qui règne dans ce qu’ils ont écrit sur la passion dont nous nous occupons. Et cependant, quelle difference ! Moins vive, moins sérieuse, mais plus clairvovante et plus sensuelle que l’amour, la galanterie recherche plutôt la heaute physique que la beauté morale. L’amour nous attache uniquement , généreusement et sans réserve à l’objet de notre affection; la galanterie a, si je puis m’exprimer ainsi , le cœur banal , il entre chez elle quelque peu de friponnerie et beaucoup d’égoïsme. Rarement un véritable amour est suivi d’un second, plus rarement encore d’un troisième : le sentiment ne pourrait pas suffire à une pareille dépense. Chez beau coup d’individus, les galanteries sont innombrables, souvent même clics ne sont qu un passe-temps , qu’une habitude, qui dégénère en un honteux et avilissant libertinage.

L’amour improprement appelé platonique (1),

(1) Platon n’a jamais prétendu que l’amour dût être entièrement idéal, purement métaphysique; seulement il veut que l’homme de bien préfère les qualités de lame, source intaiissable déplaisirs délicats, aux avantages du corps, si pauvres, si monotones, si passagers, «J’appelle homme vicieux, dit-il, cet

DE L’AMOüR.

c’est-à-dire complètement dégagé de tout désir érotique, ne doit pas , si l’on veut s’entendre, conserver le nom d’amour : c’est de l’amitié, c’est quelquefois son extase. Assurément ce sentiment peut exister entre deux personnes d’un sexe différent 5 mais, pour être durable, il exige tout à la fois un grand calme dans les sens et une grande pureté

dans le cœur. Sans cette double condition , il se- • '

rait par trop dangereux d’avoir une amie qui réunirait encore les grâces de la jeunesse et les charmes de la beauté. Sans doute chez l’adolescent, chez 1 adulte non corrompu, le premier amour est d abord entièrement idéal, et peut exister ainsi pendant quelque temps sans qu’aucune idée sensuelle vienne en altérer la pureté ; mais , dans notre pauvre nature, le physique servant d’organe au moral, peu à peu le sentiment se matérialise, et bientôt , à l’exemple des âmes, les sens finissent par se rapprocher et se confondre.

Quant a la coquetterie , que l’on a aussi mal à propos confondue avec la galanterie, c’est un mot d origine française, par lequel on désigne toute ruse d’amour ou de vanité cherchant à faire naître des désirs par une provocation indirecte et même

amant populaire qui aime le corps plutôt que l’Ame; car son amour ne saurait être de durée , puisqu’il aime une chose qui ne dure point. Dès que la fleur de la beauté qu’il aimait est passée, vous le voyez qui s’envole ailleurs, sans se souvenir de ses beaux discours et de toutes ses belles promesses. 11 n’en est pas ainsi de l’amant d’une belle âme : il reste fidèle toute la vie , car ce qu’il aime ne change point. » (Trad. de M. Cousin.)

par une fuite simulée : c’est, chez la femme, un travail perpétuel de l’art de plaire dont on trouve des vestiges jusque chez les femelles des animaux. «Dans leurs amours, dit Rousseau, je vois des caprices, des choix, des refus concertés, qui tiennent de bien près à la maxime d’irriter la passion par les obstacles. Deux jeunes pigeons, dans l’heureux temps de leurs premières amours , m’offrent un tableau bien différent de la sotte brutalité que leur prêtent nos prétendus sages. La blanche colombe va suivant pas a pas son bien-aimé, et prend chasse elle-même aussitôt qu’il se retourne. Reste-til dans l’inaction , de légers coups de bec le réveillent; s’il se retire, on le poursuit; s’il se défend, un petit vol de six pas l’attire encore : l’innocence de la nature ménage les agaceries et la molle résistance avec un art qu’aurait à peine la plus habile coquette. Non , la folâtre Galatée ne faisait pas mieux, et Virgile eut pu tirer d’un colombier l’une de ses plus charmantes images. »

Causes .

La cause primordiale de l’amour est sans contredit dans l’instinct de reproduction, «instinct puissant, dit Alibert , que le Créateur amis en nous pour perpétuer son ouvrage, nous chargeant de réparer les ravages de la mort par une continuelle transmission de la vie. » Chez l’homme, dans l’état complètement sauvage , cette passion est presque réduite à un besoin physique ;chez l’hom-

me civilisé, il s’y joint, comme je l’ai déjà dit, un sentiment affectueux, qui ajoute à ses douceurs et en prolonge infiniment la durée. Ce sentiment possède un tel attrait, qu’il peut exister longtemps , sinon sans désirs, du moins sans jouissances matérielles; il peut même vivre de privations, et ces privations ne font qu’alimenter son ardeur.

L’amour, ainsi que l’amitié, naît assez fréquemment par sympathie , mot fort bien trouvé pour explic{uer ce qu’on ne comprend pas. Un écri= vain a dit que, dans ce cas, l’on ne faisait que chérir sa propre ressemblance (1). Cela ne me paraît pas exact: j’ai au contraire observé que la sympathie est presque toujours une affinité, une harmonie secrète entre deux natures , entre deux caractères différents , qui , en s’unissant , se tempèrent et se complètent (2).

La beauté, la grâce, les qualités morales , sont ensuite les premiers excitateurs de l’amour, que ,

(1) Quelques physiologistes pensent qu’on peut quelquefois attribuer la sympathie à une ressemblance, d autres fois a la qualité de la transpiration.

(2) Une preuve que le cœur humain cherche dans l’amour un double accord par antagonisme, c’est qu’en général on voit les hommes petits aimer les grandes femmes, et celles-ci préférer les hommes d’une taille médiocre. Quant au moral, l’homme vif ou emporté se sent plus attiré par une femme dont la qualité dominante est la douceur, tandis que la femme douce choisit plutôt un mari dont le caractère annonce de la résolution et de la fermeté. J’ai fait aussi la même remarque sur le croisement des constitutions ou tempéraments,

DE LJAMOUR. 51 i

dans l’état social , viennent augmenter et souvent font naître les avantages de la fortune, de la gloire ou du rang. Il faut aussi mentionner, comme causes auxiliaires, parfois assez puissantes, les pièges de la coquetterie, le prestige de la toilette, de la musique, de la danse, enfin, pour une classe d’êtres assez voisins de la brute , le plaisir de la table, et surtout les fumées du vin.

«Il n’est pas rare, dit le célèbre physiologiste Burdach , qu’une sorte d’amour naisse encore d’une illusion de la vanité. L’homme , persuadé qu’une femme ne saurait lui résister, qu’elle admire ses qualités, et qu’elle brûle en secret pour lui, croît quelquefois son honneur intéressé à répondre au prétendu appel qu’on lui adresse, et trouve de la grandeur d’âme à faire le bonheur de celle qui lui semble languissante d’amour. De son cote, la femme est aussi très-disposée à voir une preuve d’amour dans la démonstration la plus insignifiante de l’homme , et, flattée de l’effet qu’a produit son amabilité, elle jette un regard de bienveillance sur celui qui lui donne une si grande preuve de tact. »

La constitution, le sexe, l’âge, le climat, les professions et les habitudes sont autant de causes prédisposantes qui exercent aussi une influence notable sur le développement de la passion qui nous occupe.

Les sujets sanguins et les sanguins-bilieux sont sans contredit plus enclins à l’amour que les individus doués d’une autre constitution; viennent

ensuite les personnes qui vivent sous la prédominance du système nerveux. Enfin, d'après ies nombreuses observations des phrénologistes, les individus qui ont un cervelet volumineux seraient infiniment plus portés à l’acte générateur, que ceux chez lesquels cet organe présente peu de développement.

Plus impressionnable et plus affectueuse que l’homme, la femme est, par cela même, plus véritablement amoureuse : en amour, l’homme se prête, la femme se donne. On demandait un jour à une femme d’esprit ce que c’était qu’aimer. « Pour l’homme, répondit-elle, c’est être inquiet; pour la femme, c’est exister. » Aussi, le plus ordinairement, l’amour donne à la femme l’esprit qui lui manque, tandis qu’il fait perdre à l’homme celui qu’il a. Chez l’homme il peut marcher de front avec une autre passion , chez la femme il est presque toujours exclusif. Quoi qu’il en soit, on a remarqué que la coquetterie sauve assez souvent les femmes des grandes passions, et que le libertinage en garantit la plupart des hommes. On a aussi observé qu’en fait d’amour physique, la femme a plus de précocité, l’homme plus de longévité.

Dans l’importante affaire du mariage, l’homme recherche plutôt la beauté physique, la femme la beauté morale. L’amour de l’homme est par cette raison plus sensuel, plus jaloux, plus passager, tandis que celui de la femme est plus affectueux, plus confiant, plus fidèle. L’homme aime beaucoup plus avant le mariage, la femme après; l’homme

DE l’a 510 un,

exige le premier amour de sa compagne, elle veut son dernier.

De tous les âges, la jeunesse, ce printemps de la vie, est celui où Ton goûte le mieux l’amour dans la plénitude de ses illusions; néanmoins, quand ce sentiment se fait éprouver à une époque avancée de notre carrière, il se montre presque toujours très-ardent et beaucoup plus vivace.

Il est des contrées où l’amour semble régner de préférence; ce sont généralement celles où la nature est plus riche, plus belle, plus riante : un Portugais, un Italien, un Provençal, naissent pour ainsi dire amoureux, comme l’Asiatique polygame naît jaloux.

Les individus de toutes les classes et de toutes les professions sont sans doute susceptibles d’éprouver ce sentiment avec toutes ses douceurs, ses inquiétudes, ses agitations, ses fureurs, mais plus particulièrement celles dont les travaux demandent et accusent une imagination vive et brûlante: aussi, sans aucune comparaison, les poètes et les artistes sont plus enclins à l’amour que les savants, et surtout que les mathématiciens. L’amour étant aussi la maladie habituelle des âmes délicates et oisives, il n’est pas étonnant de l’observer si fréquemment dans les palais des grands, séjour ordinaire du luxe, de la mollesse et de l’ennui.

Une chose bien digne de remarque dans cette passion est la diversité des goûts qui la font naître chez l’homme. Celui-ci, avide par- dessus tout de jouissances matérielles , recherche une

5 ! 4 de î/amûüK.

femme qui compte le plaisir pour tout et la raison pour rien ; celui-là ne veut qu’une nature inerte, pour se donner le plaisir de l’animer; eet autre aime les contrastes, et se laisse séduire par les caprices d’une coquette, qui ne l’accepte que comme une fantaisie. Enfin, un seul charme, un simple agrément suffit pour développer une violente passion que n’eût pas produite la beauté réunie aux qualités du cœur et de l’esprit : aussi peut-on dire que c’est surtout en amour que l’homme se montre parfois l’être le plus bizarre et le plus inexplicable.

Caractère et symptômes , effets et terminaison.

Caractère et symptômes . — L’amour ne présente pas un caractère aussi bien déterminé que les autres passions , et cela parce qu’il s’identifie davantage à l’esprit , aux travers, aux vertus ou aux vices de ceux qui le ressentent ou pour qui on l’éprouve, à leur grandeur comme à leur abjection. Sombre et soupçonneux chez le jaloux, exigeant et tyrannique chez l’orgueilleux, tour à tour grossier, sensuel et froid chez l’égoïste, bizarre et inconstant chez l’homme qui ne recherche que la satisfaction des sens, il se montre timide, tendre et délicat chez celui qui possède, ou du moins qui sait apprécier les qualités du cœur et de l’esprit ; et, dans ces variétés mêmes, que de nuances se font encore remarquer î Aussi, de toutes les passions, c est sans contredit la plus difficile à décrire, parce

qu’elle offre dans chaque individu autant de différence que l’on en remarque dans ses traits , ou plutôt dans sa physionomie.

Si chaque homme donne à l’amour le caractère qui lui est propre à loi-même , Ton observe aussi que ce sentiment présente chez les différents peuples 9 pris collectivement, un caractère tout à fait tranché : ainsi , la passion de l’Africain est brûlante et cruelle , celle du Lapon froide et brutale ; chez le Français, peuple aussi aimable que léger, tout se fait par amour, ou pour l’amour, mais il ne dure guère.

Maintenant , si l’on étudie l’amour dans les annales de notre histoire, on trouvera encore qu’il reflète la physionomie morale des principales époques , auxquelles il imprime lui-même une puissante modification. Rude et sensuel pendant les premiers siècles de la monarchie , il se montre en quelque sorte idéalisé sous le double règne de la beauté et de la chevalerie : c’était alors une sorte de religion qui mit un frein utile à l’impétuosité et à l’outrecuidance de ces preux , tant renommés par leur vie aventureuse. Turbulent et conspirateur sous la Fronde, plus souple, plus intrigant, plus puissant sous Louis XIV, l’amour régna despotiquement pendant la régence ; il occupait toutes les têtes, il était partout, il était tout: c’était réellement une monomanie érotique universelle,, Mais bientôt la littérature, qui jusque-là n’avait guère attaqué que des ridicules, commença à vouloir s’emparer de la puissance, en s’occupant

DE i/AMOUR.

ouvertement de hautes questions philosophiques

et sociales. L’on vit alors l’amour, véritable Protée, s’envelopper du manteau de la philosophie, puis s’en débarrasser, pour se faire successivement patriote, soldat, banquier, industriel. Nous en sommes là aujourd’hui... Mercure a détrôné l’Amour.

Considérée spécialement chez les femmes, Finfiuence du climat donne le résultat suivant, que j’emprunte à un habile observateur : « Les Espagnoles, les premières des femmes, aiment fidèlement; leur cœur est sincèrement attaché , mais elles portent un stylet sur le cœur. Les Italiennes sont lascives. Les Anglaises sont exaltées et mélan-

coliques , mais elles sont fades et guindées. Les Allemandes sont tendres et douces, mais fades et monotones. Les Françaises sont spirituelles , élégantes et voluptueuses ; mais elles mentent comme des démons. » Une autre remarque du même observateur, c’est que les femmes qui aiment à monter à cheval ont rarement beaucoup de tendresse : «Ce sont, pour la plupart, des Amazones, auxquelles il manque une mamelle. »

— L’amour se développe communément chez l’homme avec la puberté. Ce n’est d’abord qu’une agitation vague , un ennui , une tristesse de cœur, qui le porte à désirer un objet qu’il ignore , et qu’il cherche dans sa pensée comme à travers un nuage. Curieux de tout ce qu’il croit pouvoir jeter quelque lumière sur son état, il interroge ses souvenirs et tout ce qui l’entoure. Vient- il à être éclairé,

il souffre plus encore , il désire avec plus d ardeur, et la première femme qui paraît s occuper de lui est celle à qui il s’abandonne , si rien ne vient à temps modérer son transport.

A cette première passion , succède presque toujours un sentiment plus calme, et, par cela même, mieux raisonné. L’homme étant essentiellement né pour la société , il lui faut une compagne , une amie, une autre lui-même, qui s associe à son existence, qui partage ses joies et ses douleurs. S’il est honnête et délicat, il cherchera des sentiments analogues aux siens, et son amour contribuera à le rendre heureux. Mais si, égaré par ses sens , il se livre au seul attrait qui les aura frappés, ou à ces liaisons coupables que les lois et la religion flétrissent , il ne trouvera guère que d’amères déceptions , et presque toujours la ruine de sa santé, de sa fortune et de son honneur.

Tantôt l’amour s’empare brusquement des âmes, et y brûle avec rapidité; tantôt il s’y insinue furtivement, et se développe par degrés insensibles. En vain comptons-nous sur le calme de nos sens ou sur la retenue de notre imagination (1) : Prêtée astucieux, il se rit d’une confiance qui rend ses surprises plus faciles ; et souvent nous croyons encore nous appartenir, quand tout à coup nous apercevons les chaînes dont il a su nous enlacer depuis longtemps. Nous soupçonnons , avec Joseph

(1) Il est à remarquer que les amours les plus violents naissent en général chez les individus dont les mœurs sont les plus pures.

518 de l’amour.

Frank, l’existence cachée de l’amour, si quelqu’un prononce plus fréquemment, ou plus rarement que de coutume, le nom d’une personne d’un sexe différent , soit sans nécessité, soit à la place d’un autre; si ce nom prononcé détermine une rougeur subite ou un resserrement de poitrine qui éclate par un soupir; si les mains, presque à l’insu de l’esprit, en tracent souvent les initiales sur le papier ou sur le sable; si l’individu s’occupe davantage de sa toilette , et qu’à cet effet il choisisse certaines couleurs de préférence à d’autres ; si ses gestes habituels sont changés et remplacés par ceux de l’autre personne; si la même chose a lieu pour le choix des mots; si certains individus pour lesquels on était indifférent deviennent chers , et ceux qui étaient chers, indifférents ; si l’on s’acquitte mal ou nonchalamment de ses devoirs; si les animaux domestiques, naguère objet d’une tendre sollicitude , ne sont plus qu’un objet d’ennui; si l’on fait dans son appartement des changements que ne réclame pas la commodité ; si, dans la promenade et dans les affaires, on n’observe plus les mêmes heures ou le même chemin; si le caractère change tellement, que de gai il devienne triste , ou que de triste il devienne gai; si la physionomie, et le regard surtout, sont en harmonie avec ce changement; si une même image s’offre continuellement en songe; si l’on éprouve fréquemment des soupirs , des palpitations de cœur, des larmes involontaires, et, principalement, si on laisse apercevoir des mouvements de jalousie.

de l’amour, 519

Les signes d’un amour effréné sont , au physique : la maigreur, la pâleur, des yeux caves , enfoncés sous les sourcils, et habituellement fixes ou hagards; un pouls qui, pendant l’absence de l’objet aimé, est inégal , petit, faible, mais qui devient fort et tumultueux à la vue, à la voix, au souvenir même de cet objet; un mouvement désordonné du cœur, avec tendance aux diverses hémorrhagies, ou bien une angoisse permanente à la région épigastrique, une vapeur brûlante qui part souvent de ce point, pour se répandre dans tous les membres; enfin une petite fièvre, décrite par Lorry sous le nom de fièvre érotique. Au moral, on observe une grande mobilité dans le caractère, un goût prononcé pour la solitude et la rêverie, une insouciance profonde pour tout ce qui tient à la conservation du corps, la négligence des affaires les plus importantes, le mépris des richesses, des honneurs, de l’opinion publique , l’extinction du respect envers les parents, ou des devoirs envers les enfants ; enfin une perversion évidente de jugement, qui , sourd aux conseils et aux consolations de l’amitié, laisse ces infortunés obéir en esclaves à l’objet de leur passion , et s’exposer pour lui plaire â tous les périls, soit qu’il exige d’eux un crime, une action héroïque, ou une simple bagatelle. Tous ces signesdiagnostiques , recueillis en grande partie par Frank , ont été parfaitement décrits par les anciens, notamment par Théocrite, Anacréon, Plaute, Virgile , Catulle, Tibulle, et Ovide, le grand maître en fait d’amour.

520 de l’amour.

Si l’amour exerce une grande influence sur la destinée de l’homme, il régit entièrement celle de la femme. On connaît ce mot de madame de Staël : « L’amour est l’histoire de la vie des femmes, c’est un épisode dans celle des hommes. » Oui, pour la femme, aimer, être aimée, voilà le bonheur, le bien suprême. Otez l’amour, tout se décolore, tout s’attriste autour d’elle; c’est pour lui, c’est par lui qu’elle veut plaire : la beauté, l’esprit, les grâces, la jeunesse , n’ont de prix à ses yeux que parce qu’ils lui donnent le pouvoir de l’inspirer; mais malheur à la femme qui perd ces avantages, et qui ne sait pas mettre sa raison à la place de son cœur, car alors tout est fini pour elle.

Toutes les femmes, cependant, n’éprouvent pas le besoin d’aimer à un égal degré. Quelques-unes, aussi mobiles dansleurs sentiments que dans leurs idées, se livrent dès la jeunesse à la coquetterie, aux vains plaisirs du monde, et vieillissent, presque à leur insu , au milieu du tourbillon dont elles ont fait leur idole, et qui bientôt les délaisse. D’autres, bien plus estimables, ne comprennent l’amour que lorsqu’il peut s’accorder avec les principes d’honneur et de vertu dans lesquels elles ont été élevées; aussi est-ce parmi ces dernières qu’il faut chercher la fidélité conjugale et le véritable amour maternel.

Les femmes sont généralement moins portées que les hommes à l’acte de la reproduction; chez beaucoup d’entre elles , cet acte , au bout de quel-

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que temps d’union, est bien moins un besoin qu’un témoignage d’affection accordé à l’exigence d’une passion qu’elles ne sentent plus guère que par le cœur. C’est surtout chez la femme devenue mère , que le besoin des sens se fait moins éprouver, parce que ses facultés aimantes se sont multipliées, et que tout son être suffit à peine à l’effusion du nouveau sentiment qui le remplit. Voyez une jeune épouse sourire à Fauteur de ses joies maternelles : ce sourire est encore plein d’amour; mais le désir en est banni, il ne peint guère que la volupté de Famé. 11 est aisé de voir que je n’entends parler ici que des femmes élevées dans la modestie imposée à leur sexe. Quant à la femme livrée au libertinage, c’est ordinairement un assemblage hideux des vices qui déshonorent l’humanité.

— Source des jouissances les plus délicieuses , ou des peines les plus déchirantes, l’amour, selon qu’il est heureux, contrarié ou jaloux , est la plus douce, la plus pénible, ou bien la plus affreuse des passions : aussi les modifications profondes qu’il imprime à l’organisme offrent-elles, dans ces trois cas , les différences les plus tranchées.

h' amour heureux , en réalité ou en espérance (espérer, c’est jouir), répand dans tout notre être une chaleur douce et salutaire. A la vue, à la pensée de l’objet aimé, le cœur palpite, la circulation s’accélère, la respiration se développe, un léger incarnat se répand aussitôt sur le visage , et tous les traits s’animent d’une expression nouvelle: les

522 de l’amour.

yeux sont humides ou brillants , le regard est vif, doux ou langoureux. Sur les lèvres, légèrement tuméfiées , se peint le sourire du bonheur; le timbre de la voix devient plus suave, le langage plus facile, plus animé, plus hyperbolique, ou bien, la voix ne pouvant plus rendre le trop plein de la pensée , le bonheur joint à l’admiration fait souvent naître l 'extase, attention excessive, mais délicieuse, pendant laquelle Famé reste en quelque sorte attachée à un cœur, qui est son univers, et dont tous les battements lui appartiennent.

l'amour contrarié ne tarde pas à porter le trouble dans toute l’organisation : un frisson désagréable parcourt incessamment le corps , le pouls est petit et irrégulier, la respiration suspirieuse , la digestion difficile, un poids permanent oppresse la région précordiale. La tristesse est habituellement empreinte sur le visage; le teint se décolore; l’œil, ce miroir de l’âme, est fixe, terne et languissant. Dominé par une pensée exclusive, l’amant malheureux semble privé crmtellïgence , ses sens mômes lui deviennent pour ainsi dire inutiles : il entend sans comprendre , il regarde sans voir; il veut parler, ses idées se troublent, sa langue s’embarrasse, sa voix est faible et plaintive. Bientôt ses membres brisés deviennent incapables de supporter la moindre fatigue; il n’aime que l’inaction, ne se complaît que dans la solitude. Pour lui les aliments n’ont plus de saveur, le sommeil a fui , ou, quand il vient rarement fermer sa paupière , c’est pour le tourmenter par les songes

les plus déchirants. En même temps , une fièvre symptomatique du trouble des principales fonctions consume lentement cet infortuné, le réduit au dernier degré du marasme, et termine ses tourments avec son existence.

Heureux ou malheureux , l’amour se complique plus ou moins de jalousie , sentiment éminemment exclusif, qui ne devrait être que l’aliment d’une passion dont il devient trop souvent le poison.

Naturelle au cœur du sauvage, comme à celui de l’homme civilisé, la jalousie suit toutes les phases de l'amour, et, comme lui, se modifie suivant le caractère des individus qui réprouvent. Chez les uns , ce n’est qu’un sentiment conservateur, un aiguillon qui les excite à redoubler de soins et de tendresse pour captiver l’objet aimé; chez d’autres , c’est une passion sombre et farouche qui ôte a celui qui en est atteint jusqu’aux dernières lueurs de la raison ; enfin , chez une foule d’hommes infidèles, mais désespérés d’être délaissés par une femme qu’ils n’aiment pas , ce sentiment se réduit à. l’amour-propre humilié par un rival plus heureux.

Tour à tour tyran ou esclave, le jaloux s’emporte sans mesure, ou prie sans dignité; les suppositions les plus bizarres agitent perpétuellement son cerveau malade; aussi, pour lui, point de repos : les soupçons, les craintes, le poursuivent jusque dans ses rêves. 11 y a, clans ses mouvements, clans son attitude, dans son regard, surtout, quelque chose de sinistre qui inspire l’effroi,

et qui détruit toute sympathie pour les souffrances qu’il endure. Avec le jaloux, aucune justification n’est possible : si un sentiment de pitié lui fait accorder quelque témoignage d’affection par l’être qu’il accuse , ces témoignages ne sont à ses yeux qu’une dissimulation habilement calculée; alors ses soupçons redoublent, il injurie, il menace, ou bien si, cédant à un moment de conviction et de repentir, il admet les preuves qu’on lui donne, il retombe presque aussitôt dans ses terreurs imaginaires , et redevient non moins injuste, non moins furieux qu’auparavant.

En général, le jaloux s’efforce de cacher à tous les regards les tourments qui l’agitent , il en rougit comme d’une honteuse faiblesse ; il n’est même pas rare de l’entendre parler avec mépris de ceux qui s’y abandonnent. Mais s’il s’impose cette réserve devant les étrangers , il s’en dédommage largement auprès de sa victime, surtout s’il a acquis sur elle des droits dont il puisse se prévaloir. C’est d'ordinaire dans les violences sourdes et cachées de la tyrannie domestique que les effets de cette passion sont les plus terribles ; car ici la lutte se passe continuellement entre la force et la faiblesse , et celle-ci n’a que ses larmes pour se défendre.

Mais qu’il est aussi à plaindre, celui dont l ame est en proie à cette horrible passion; dans sa douloureuse et continuelle anxiété, ee malheureux se consume pour apprendre ce qu’il tremble de connaître, et veut cependant savoir ce qu’il a tant

DE i/AMOUB*

d’intérêt à ignorer. Vient-il à passer du doute à la certitude de n’être pas aimé, le sentiment qiu le dominait cesse quelquefois brusquement pour faire place au mépris; mais le plus ordinairement* il dégénère en haine , en fureur, ou bien se termine par la mélancolie , la folie, le suicide. Les craintes du jaloux sont-elles purement imaginaires, dénuées de toute espèce de fondement, la passion présente alors moins de violence dans ses accès; mais leur fréquence suffit pour empoisonner tout bonheur domestique.

Les tempêtes que la jalousie soulève dans le cœur des femmes ne sont pas moins à redouter. «Lorsque la iaîousie, dit Montaigne, saisit ces pauvres aines foibles et sans résistance, c’est pitié comme elle les tirasse et tyrannise cruellement. La vertu, la santé, le mérité, la réputation du mary sont les boutefeux de leur rage : cette fiebvre îaidit et corrompt tout ce qu’elles ont de bel et de bon d’ailleurs, et d’une femme Jalouse , quelque chaste qu’elle soit et mesnagiere, il n’est action qui ne sente à l’aigre et à l’importun. » Quant aux différences que présente la jalousie dans les deux sexes, on a observé que cette passion est beaucoup plus fréquente, et en même temps plus grossière, chez l’homme que chez la femme. L’homme soupçonne plus facilement la femme coupable d’une infidélité matérielle , et redoute par-dessus tout un affront qui , dans nos mœurs, le rend un objet de risée; la femme, au contraire, craint davantage la perte du cœur de celui qu elle aime , et ,

tant qu’elle croit posséder son affection , elle peut encore supporter le partage de ses caresses. Les annales des fureurs de îa jalousie attestent que c’est presque toujours la femme qui expie les atteintes portées à la foi conjugale. La femme, en effet, pardonne ordinairement à l’homme les infidélités qu’elle découvre, et fait retomber son ressentiment sur ses rivales; l’homme pardonne plus facilement à son rival, et reporte toute sa vengence sur celle dont l’inconduite peut introduire un étranger dans la famille.

Effets et terminaison. — - Lorsque Famour, quelle que soit sa violence, n’a pour base que les attraits passagers de la jeunesse ou de la beauté , il est rare que la possession, et surtout que l’abus du plaisir ne finisse pas par amener peu à peu l'indifférence, et souvent même le dégoût. Aussi , est-ce en parlant des unions de cette nature, qu’on a dit avec raison que l’hymen est le tombeau de l’amour (!).

u ü t tx î fl cause de ce changement, elle est assez

(1) Pendant les années 1337, 1338 et 1839, le nombre des demandes en séparation de corps a été de 2,222, formées ainsi : 113 par le mari, 2,109 par la femme. Sur les 113 du mari, 73 avaient pour cause l’adultère de la femme, 4 sa condamnation à une peine afflictive et infamante, 36 des sévices et injures graves. Des 2,109 formées par la femme, 95 avaient pour cause l'adultère du mari, 45 sa condamnation à une peine afflictive et infamante, 1,969 des sévices et injures graves.

601 demandes en séparation de corps ont été formées par des propriétaires, des rentiers ou des individus appartenant aux professions libérales : c’est 31 pour 100 du nombre total. 354 (0,19) l’ont été par des commerçants, 468 (0,24) par des cultivateurs ou des manouvriers de la campagne, 490 (0,26) par d’autres

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