DE D’ENVIE ET DE DA JADOUSIE
Dans la chaîne des sentiments moraux, l’envie est liée à la haine par des rapports manifestes; mais elle a une affinité encore plus grande avec l’ambition.
(Alibert, Physiologie des passions.)
Définition et synonymie.
Le mot envie, en latin invidia , dérive, selon les dictionnaires , des deux mots in et videre , qui signifient voir dans , avoir les yeux sur. Ces mots ne signifieraient-ils pas plutôt ne pas voir , détourner la vue , voir d’un mauvais œil? C’est ainsi qu’z/zwfrzw désigne une personne qui nous est odieuse, que nous ne pouvons pas voir, et que d’un autre côté l’envieux ( invidus ), loin d’arrêter les yeux sur l’objet qui excite sa passion , les en détourne involontairement et avec horreur.
Les Latins ont confondu l’envie et la jalousie sous le nom d 'invidia, les Grecs sous celui de ÇvAoTuma.
Les moralistes français se sont efforcés de dis-
tinguer ces deux passions , qui se confondent assez fréquemment.
«L’envie, dit Charron, est sœur germaine de la hayne ; c’est un regret du bien que les autres pos-
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sèdent, qui nous ronge fort le cœur, et tourne le bien d’autruy en nostre mal. Jalousie est passion presque toute semblable, et de nature et d’efiect, à Fenvie , sinon qu’il semble que par Fenvie nous ne considérons le bien qu’en ce qu’il est arrivé à un autre , et que nous le desirons pour nous ; et la jalousie est de nostre propre bien , auquel nous craignons qu’un autre participe. »( De la Sagesse , 1. l,c. 28 et 29.)
La Rochefoucauld prétend que «la jalousie est, en quelque sorte, juste et raisonnable, puisqu’elle ne tend qu’à conserver un bien qui nous appartient, ou que nous croyons nous appartenir; au lieu que Fenvie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres. »
Le docteur Vitet, dans sa Médecine expectante , définit Fenvie «une disposition habituelle à voir avec peine les autres jouir ries biens et des avantages qu’on ne possède pas soi-même, avec haine et désir continuel de les en voir privés et d’en jouir.» La jalousie, selon le même auteur, «est une disposition à vouloir posséder seul , accompagnée d’inquiétude et d’aversion plus ou moins violente contre ceux qu’on soupçonne prétendre aux mêmes possessions, avec efforts continuels pour les empêcher d’y parvenir. »
Pour résumer ces diverses définitions , je dirai qu’on est jaloux de son bien , et envieux de celui d’autrui; j’ajouterai que la jalousie tient ordinairement. à quelque rivalité d’amitié ou d’amour,
aux
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tandis que l’envie se rapporte plutôt au rang, honneurs, à la fortune, aux talents.
Gardons-nous de confondre l’émulation et l’envie. L’émulation, sentiment louable , s’exerce dans les cœurs généreux par de nobles efforts; l’envie, passion vile , naît dans les âmes faibles et méchantes, et n’agit guère que par des voies nuisibles. L’homme excité par l’émulation sait admirer ses rivaux , et ne craint pas d’avouer ses espérances, parce qu’il ne veut arriver à la gloire que par le devoir; lâche calomniateur du mérite et de la vertu, l’envieux est si méprisable, qu’il se cache â lui-même sa passion ; tout ce qui excite l’admiration des hommes le tourmente et l’irrite; son indulgence et ses égards ne sont réservés qu’au vice ou à l’obscurité. Aussi les païens avaient-ils placé l’autel de l’émulation à côté de celui de la gloire ; tandis que l’envie leur paraissait si hideuse, qu’ils en avaient fait une divinité infernale.
Comme la jalousie et l’envie vont très-souvent de compagnie, et que d’ailleurs leurs causes, leur marche, leur trai tement, offrent la plus grande analogie, je crois devoir étudier simultanément ces deux passions , en ayant soin de faire remarquer ce €{ui appartient à l’une plutôt qu’à l’autre.
Causes .
Les causes de ces deux passions sont prédisposantes ou déterminantes. Au nombre des causes
prédisposantes ii faut mettre en première ligne les constitutions bilieuse , lymphatique, nerveuse , et surtout le tempérament mélancolique des anciens (1). L’enfance et la vieillesse sont en général plus portées à ees passions que Fàge adulte; on les observe aussi plus fréquemment chez la femme que chez l’homme ; enfin, les individus cacochymes et difformes y sont beaucoup plus enclins que ceux qui sont robustes et doués d’une bonne complexion.
Des soins , des caresses , des louanges, inégalement partagés ; une préférence sensible donnée à un enfant par des parents ou par des maîtres inexpérimentés, sont les causes qui déterminent ordinairement la jalousie chez les jeunes sujets (2). Chez les adultes , l’égoïsme, l’orgueil , l’ambition , le séjour de la cour, la pauvreté, l’oisiveté, et
(1) Les anciens, ainsi que nous l’avons vu précédemment , ne reconnaissaient que quatre humeurs, et, par suite, quatre tempéraments : 1° le flegmatique ou pituiteux, 2° le sanguin, 3° îe bilieux, 4° le mélancolique ou atrabilaire. Ce dernier, qui n’est qu’une exagération du précédent, doit être regardé comme une véritable maladie des organes digestifs; ii peut être à la fois cause et effet des deux passions qui nous occupent.
(2) « La jalousie , dit Fénelon, est plus violente dans les enfants qu’on ne saurait se l’imaginer; on en voit quelquefois qui sèchent et qui dépérissent d’une langueur secrète, parce que d’autres sont plus aimés et plus caressés qu’eux. C’est une cruauté trop ordinaire aux mères, que de leur faire souffrir ce tourment.» (. Éducation des filles, c. 5.) Fénelon signale avec raison aux mères de famille une passion dont les ravages sont si communs et si terribles ; mais l’expression de cruauté me paraît beaucoup trop dure envers la plupart des mères, qui certes ne font pas sciemment souffrir à leurs enfants les tourments de la jalousie.
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toutes les professions ou positions rivales, n engendrent que trop fréquemment Tenvie. Cette remarque n’a pas échappé à Fléchier, dans ses Réflexions sur les caractères des hommes : « il en est, dit-il, des grands capitaines à l’égard de la gloire , comme il en est des femmes bien faites à l’égard de la beauté. Deux belles femmes sont peu amies , et s’accordent peu sur leurs prétentions : ainsi deux capitaines ne sont jamais parfaitement contents ion de l’autre; et la raison, c’est qu’ils sont tous deux grands capitaines. » On connaît cet ancien adage , le potier est envieux du potier; mais c’est surtout parmi les professions qui dépendent le plus de la considération publique que l’on rencontre l’envie, par exemple, chez les littérateurs, les artistes (1), les avocats et les médecins: I nvidia medicorum pessima, est un vieil adage que les hommes de l’art ne s’attachent guère à démentir.
(1) «Parmi les gens remarquables qui étaient reçus chez mes parents , dit madame Ducrest dans ses Mémoires sur V impératrice Joséphine, je vis souvent Dusseck et Cramer, fort liés, quoique rivaux j ils s’écoutaient mutuellement avec plaisir, et se rendaient une justice dont voici une preuve. Dusseck arriva plus tard que de coutume; Cramer lui en demanda la raison. «C’est que je viens de composer un nouveau rondeau : j’en étais assez content, et cependant, après un travail dont le résultat était satisfaisant, j’ai tout brûlé. — Eh! pourquoi? — Ah! pourquoi... pourquoi? il y avait un passage diabolique, que j’ai étudié plusieurs heures sans pouvoir le faire; j’ai pensé que tu le jouerais tout de suite, et j’ai voulu éviter ce petit déboire à mon amour-propre.» Ceci fut dit devant plus de trente personnes. Je ne sais trop si l’on peut citer souvent une telle impartialité chez des personnes suivant la même carrière. C’est pour la singularité de ce fait, concernant deux admirables talents', que j’ai voulu le consigner.»
Née de l’instinct de conservation, la jalousie se développe si naturellement, qu’on la voit exercer ses ravages sur des animaux comme sur des enfants encore à la mamelle. On conçoit, en effet, qu’un enfant de quelques mois puisse déjà se montrer jaloux d’un frère de lait qui vient lui disputer le premier bien de l’existence; et, d’un autre côté, combien de malheureux nourrissons ne voit-on pas dépérir entre les mains des meilleures nourrices, qui, tout naturellement, préfèrent l’enfant auquel elles ont donné le jour, à l’enfant de l’étrangère qui achète leur lait I
Plus tard, la jalousie, et surtout l’envie, n’ont plus pour cause principale l’instinct de conservation : souvent alors l’orgueil et l’ambition viennent leur donner naissance. Examinons, en effet, l’envieux. , et nous verrons bientôt que l’envie n’est qu’une réaction tacite de notre orgueil contre tout ce qui nous est supérieur, qu’un désir désordonné des avantages d’autrui , qu’une émulation dépravée , qu’une ambition impuissante.
Quant à la jalousie , je trouve, avec La Rochefoucauld , qu’elle décèle souvent plus d’amourpropre que d’amour.
Symptômes , marche, complications et terminaison .
«L’envie, dit Yauvenargues , ne saurait se cacher: elle accuse et juge sans preuves , elle grossit les défauts , elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes, son langage est rempli de
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fiel, d’exagérations et d’injures ; elle s’acharne avec opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant; elle est aveugle, emportée, insensée,
brutale. »
Ajoutons quelques traits à ce caractère , dont Vauvenargues ne donne qu’une esquisse imparfaite, et qui n’a guère de rapport qu’avec l’envie franche et brutale de l’homme du peuple. Dans la bonne société, l’envieux joint presque toujours la pusillanimité à la bassesse; son arme favorite est la calomnie, qui ne frappe que par derrière, et dans l’obscurité. Au récit d’un événement malheureux arrivé à son rival, vous voyez un sourire infernal se promener sur ses lèvres amincies. Apprend-il, au contraire , la nouvelle d’un succès obtenu par ce même rival , ou par une personne qui lui est étrangère , à l’instant ses traits se contractent, ses sourcils se rapprochent, ses yeux s’enfoncent dans leur orbite, sa figure, déjà amaigrie , semble se rabougrir : c’est que, en effet, l’envieux maigrit du bonheur d’autrui. Enfin , entend-il lire quelque production d’un mérite remarquable, il se tait; mais son silence vaut un éloge : l’envieux n’aime et ne loue guère que les morts (1). L’indifférent et l’ignorant peuvent aussi, en pareil cas, garder le silence ; mais leur attitude est calme, tous leurs muscles sont dans le relâche-
(1) On se rappelle que le parcimonieux Eumène, à la fois envieux et jaloux d’Épheslion , contribua avec autant d’empressement que de profusion à ériger le tombeau du favori d’Alexandre.
ment; tandis que l’envieux, en le supposant meme très-habile à se contrefaire , se décèle presque toujours, à un observateur exercé, par un léger trépignement du pied , comme s il voulait en quelque sorte se venger de son dépit sur le soi.
La jalousie et l’envie, passions composées, marchent presque toujours avec 1 interet, 1 orgueil et l’ambition, qui leur donnent ordinairement naissance, et avec la haine, quelles engendrent, quand on ne les arrête pas dans leur première période.
La tristesse, la taciturnité, la mobilité et le froncement habituel des sourcils, coïncidant avec une pâleur plombée , sont les premiers symptômes de ces deux passions éminemment concentriques , c’est-à-dire qui refoulent le sang de la périphérie du corps vers les organes intérieurs, et qui rapprochent les muscles de la ligne moyenne. Si cette concentration devient habituelle , en d autres, termes , si ces affections passent de Fétat aigu à Fétat chronique , le sang, continuellement refoulé vers le cœur et les gros vaisseaux , tend d’abord à dilater leurs canaux : de !à naissent cette oppression pénible, ces soupirs entrecoupés , ces palpitations violentes, et souvent des anévrysmes mortels. D’un autre côté, le foie, regorgeant d’un sang noir, sécrète la bile en plus grande quantité que dans Fétat normal, et finit même par s’hypertrophier. En même temps, les digestions s altèrent, les forces diminuent, la peau prend une teinte livide ou ictérique , la maigreur augmente de
DE l’envie
jour en jour (1), sous l’influence d’une fièvre lente, fièvre symptomatique de l’irritation des viscères, qui, d’organes tyrannisés, vont à leur tour devenir tyrans , et rendront avec intérêt à la passion le développement morbide qu’ils ont reçu d’elle.
À une période plus avancée , l’irritation intestinale se transmet au cerveau, comme pour lui faire partager ses souffrances : de là ces pensées sombres et tumultueuses, cet amour de la solitude et de l’obscurité, enfin ces insomnies cruelles qui achèvent de miner le reste des forces des malades, et qui
(I) Ovide, en personnifiant l’envie, signale, avec autant de précision que de vérité, les principaux ravages exercés sur l’homme par cette misérable passion :
Pallor in ore sedet, macîes in corpore tolo ;
Nusquam recta actes ; lirent rubigtne dente s ;
Pectora f elle virent ; lingua est suffusa veneno ;
Piisus abest , nisiquem visimovere dolores ;
Nec fruitur somno , vigilantibus excita curis.
Sed videt ingratos , intabescitque viclendo ,
Successus hominum ; carpitque et carpitur una ,
Suppliciumque suum est.
Voici la traduction de ces vers parM. dePongerville, de l’Àca* démie française :
La pâleur sur le front, sur le corps la maigreur,
L’Envie est un objet de mépris et d’horreur.
Rien ne fixe le trait de son regard avide;
Sur ses dents est empreinte une rouille livide.
De fiel elle regorge ; un verdâtre venin S’épaissit sur sa langue, et colore son sein.
Le ris la fuit , à moins que sa bouche cruelle A l’aspect d’un désastre un moment le rappelle.
Ses tourments au sommeil interdisent l’accès ;
Elle hait les heureux, sèche de leurs succès,
Et , blessée elle -même en sa noire malice,
Comme le mal d’autrui fait son propre supplice.
ET DE LA JALOUSIE. 60i
les conduisent à une mélancolie consomptive , à l’hypochondrie , à la folie , à la mort.
Enfin , il n’est pas rare de voir ces affreuses passions pousser au suicide ou au meurtre les malheureux qui en sont atteints. En visitant 1 infirmerie de la maison de détention de Poissy, j ai trouvé un enfant de douze ans, qui, dans un violent accès de jalousie, avait étouffé sa jeune sœur, encore au berceau, en lui enfonçant une chandelle dans le gosier, et en lui remplissant la bouche et les fosses nasales de cendres chaudes. En 1839, un jeune homme de seize ans empoisonna, pour le même motif, sa petite sœur, âgée de cinq semaines. (Voir le Compte général de la justice criminelle j
11 est une jalousie qui touche de trop près aux intérêts de la société, pour que je n’en signale pas ici les funestes effets : c’est celle qu’éprouve trop communément une femme contre les enfants dont elle a accepté l’adoption à titre de belle-mère.
Certainement, il est des femmes qui savent remplir cette tâche difficile de la manière la plus louable; mais, à côté de ces belles-mères si dignes de notre admiration , combien ne rencontronsnous pas de marâtres, qui, trahissant tous les devoirs quelles se sont imposés, ne voient dans les enfants d’une première femme que d’importuns étrangers nuisibles à leur bonheur, nuisibles surtout aux enfants qui leur doivent le jour î Et qu'on ne s’y trompe pas! ce n’est pas toujours chez des cœurs dénués de vertu que naît cette
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jalousie : on a vu des femmes pleines de bonté et de douceur en être soudainement atteintes ; car cette passion, souvent étrangère à toute basse cupidité, peut être produite par l’amour conjugal et i’amour maternel. Mais alors, moins coupable dans son principe, cessera-t-elle pour cela d’être nuisible à l’infortuné qui en sera l’objet?
Üne jeune fille se marie avec l’homme de son choix, et cet homme a déjà été l’époux d’une autre qui lui a laissé un gage de son amour. Mue par un sentiment généreux, la jeune fille promet non-seulement de se consacrer à celui qu’elle aime, mais encore à l’innocente créature qu’il confie à ses soins; elle promet un cœur de mère à l’orphelin, et, en effet, c’est presque de l’amour maternel qu elle lui témoigne: à la voir le presser dans ses bras, on dirait qu’elle fait auprès de lui l’apprentissage d’une vraie maternité. Devient-elle mère à son tour, cette ancienne affection est tout à coup affaiblie par les nouvelles et profondes émotions que lui donne la nature. Voyez-la au milieu des deux berceaux, ce n’est assurément pas sur l’enfant étranger que s’arrête son œil humide où respire le bonheur; ce n’est pas à lui qu’elle donne ce doux, cet inimitable sourire dans lequel tous les dévouements se peignent à la fois : non , c’est son enfant à elle qui les aura tous , l’autre déjà ne lui est plus rien; le devoir, il est vrai, l’oblige envers lui; elle lui doit les soins indispensables à son jeune âge: elle les lui donnera, ou les lui fera donner; c’est là tout ce qu’on peut exi-
ger d’elle. Mais malheur à l’orphelin, si quelque préférence, imprudemment témoignée par lépoux, vient exciter dans le cœur de sa bellemère une jalousie qu’elle n’a pas le courage de combattre ! car alors tout sera fini pour lui sous le toit paternel; il n’y connaîtra plus que 1 injustice, les persécutions et le désespoir.
Traitement ,
« La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait le moins de pitié aux personnes qui le causent», a dit La Rochefoucauld. On remarque, en effet, que le jaloux et l’envieux ne sont généralement plaints que de ceux qui ont éprouvé leurs horribles tourments, et qui ont eu le bonheur de s’en délivrer.
Mais, pour le médecin , toute blessure physique ou morale est digne d’attention et de pitié ; il n en est aucune à laquelle il veuille reruser ses soins.
On conçoit sans peine (pie le traitement de ces affections différera nécessairement selon quelles seront plus ou moins violentes, plus ou moins anciennes, plus ou moins compliquées. 11 variera encore en raison du sexe et de 1 âge des sujets qui en sont atteints, en raison des causes qui leur auront donné naissance, et surtout eu égard aux organes lésés.
Moyens physiques. — Dans le plus grand nombre des cas, F alimentation devra être douce, rafraîchissante et végétale. On conseillera l’eau pure
DE L’ENVIE
pour boisson habituelle; on peut prescrire en même temps du petit-lait, des émulsions, et, en général, des tisanes mucilagineuses , qui seront prises froides.
L exercice devra être modéré et les occupations variées.
Des eaux minérales appropriées à Fétat des organes malades pourront être fort avantageuses , surtout prises sur les lieux. Les saignées générales ou locales ne devront être pratiquées quavec la plus grande circonspection, il en sera de même des exutoires. 11 faudra, en général, s’abstenir des puigatifs et de toutes les substances stimulantes, qui pourraient exaspérer la sensibilité déjà désordonnée du système nerveux et des organes digestifs.
Moyens moraux . Si, par exemple, on traite un enfant atteint de jalousie, la première chose à faire sera d’éloigner de lui l’objet de sa passion. Les parents devront pendant quelque temps lui prodiguai exclusivement leurs soins et leurs caresses. Ils éviteront surtout que le jeune malade s’aperçoive de leur intention; car rien n’est pénétrant comme le coup d’œil des enfants : ils lisent plus facilement qu’on ne le pense sur le visage de ceux qui les entourent.
Avez-vous à combattre l’envie chez un jeune homme : appliquez-vous promptement à modérer ses desns, en lui montrant que le bonheur ne se trouve que dans une honnête médiocrité; faiteshii voir le néant de la gloire, et tout ce qu’il en
coûte pour y parvenir; habituez -le à regarder au-dessous de lui; montrez-lui les envieux chargés du mépris et de l’animadversion publique. Si ces moyens ne suffisent pas , dévoilez-lui , sans aucun ménagement , les tourments physiques et moraux qu’il se prépare.
D’un autre côté, tâchez d’élever ses pensées en leur donnant une plus noble direction; et si, à tout prix, il veut delà gloire, prenez-îe par son faible, même par l’orgueil; montrez-lui combien il serait plus glorieux pour lui d’atteindre, par des voies honorables au mérite qui lui porte ombrage, que de consumer son temps et sa santé en machinations odieuses et souvent stériles. En un mot, observez avec soin ses penchants , et s’il s’en trouve de louables, développez-les en les. exerçant, et faitesies agir comme antagonistes.
Vous recommanderez en même temps aux personnes qui entourent le malade d’éviter de parler des individus qui lui sont odieux, et de tout ce qui pourrait réveiller chez lui l’idée du mal que vous voulez détruire.
Enfin, traitez -vous quelque haut personnage, quelque grand seigneur dévoré par l’envie , conseillez-lui de fuir promptement la cour des rois, où cette passion semble faire sa résidence habituelle, et engagez-le à se livrer aux plaisirs de la campagne, aux charmes de l’étude, et surtout à la composition de quelques ouvrages analogues à son esprit et à son goût.
J’ajouterai une réflexion sur la conduite que
doivent tenir les époux unis en secondes noces, s’ils veulent se préserver mutuellement des tristes effets de la jalousie.
En pareil cas , la position des deux individus étant entièrement fausse, il faut, du côté de la femme , une grande droiture de cœur , de la bonté naturelle, et surtout beaucoup d’empire sur elle-même, pour résister à ce penchant, qui se glisse dans son âme presque à son insu, mais qu’elle doit bien se garder d’y laisser croître dès qu’elle l’y découvre. Du côté du mari, il faut une grande réserve en parlant de sa première union : l’éloge d’une autre femme est rarement accueilli par celle qui l’écoule. 11 faut donc à l’homme remarié et père un tact fin , une connaissance approfondie de celle qu’il est intéressé à ménager, s’il ne vent exciter en elle ce sentiment qui troublerait à jamais son repos. Si, malgré tous ses soins , il vient à l’y trouver , c’est à lui d’user d’une sage fermeté pour en garantir l’être faible dont la nature J’a institué l’appui; en même temps il doit travailler à détruire cette funeste passion par tous les moyens que la raison et l’affection peuvent lui suggérer : une méfiance outrée, la froideur, les reproches, ne feraient que l’alimenter et la rendre incurable. La femme peut bien errer quelques instants ; mais elle a dans le cœur d’immenses ressources : c’est là qu’il faut s’adresser si l’on veut la guérir de quelque maladie morale , et le succès est rarement incertain, si le remède est bien choisi.
Observations .
î. Jalousie d’un enfant âgé de sept ans, suivie d’une guérison
radicale et inespérée.
Le jeune Gustave G***, doué d’une bonne complexion, avait joui jusqu’à sa septième année de îa santé la plus parfaite, lorscjue tout à coup sa physionomie s’altéra d’une manière sensible. Son teint, habituellement frais et vermeil, perdit chaque jour de son éclat; ses yeux , naguère animés, devinrent ternes, sans expression, et semblaient se perdre dans leur orbite. Son embonpoint diminuait notablement, ainsi que son appétit, son sommeil et sa gaieté.
L’air soucieux de cet enfant], une ride perpendiculaire que je remarquai entre ses sourcils, qui étaient assez développés et en désordre, me firent soupçonner qu’il était atteint de jalousie, et je crus devoir en avertir les parents, que je rencontrais assez souvent chez un de mes malades. A peine eus-je prononcé le mot jalousie, que la mère de Gustave, femme assez spirituelle, mais encore plus légère, me répondit ironiquement que l’enfant n’avait aucun motif de jalousie, qu’elle ne pouvait attribuer son malaise qu’à l’ennui , et qu’en conséquence elle allait l’envoyer dans une école, pour qu’il eut plus de distractions qu’à la maison paternelle , où il n’avait pas de camarades avec lesquels il pût jouer, son jeune frère, âgé de onze mois, étant encore à la mamelle.
608 de l’envie
Loin que ce moyen apportât quelque amélioration dans la santé de Gustave, elle ne faisait que dépérir de jour en jour. Ce petit malheureux , après avoir passé plusieurs heures dans la salle d’étude , y restait encore pendant que ses camarades allaient s’ébattre dans un petit jardin attenant à la maison. Plusieurs fois son maître le trouva assis dans une encoignure, la tête appuyée entre les mains, et le dos tourné à la lumière. L’ayant un jour pressé de questions pleines de bonté et d’intérêt sur sa tristesse habituelle : et Je suis bien mal- « heureux! dit tout à coup l’enfant en laissant « échapper des larmes et de profonds soupirs ; oui , «monsieur, j’ai bien du chagrin. Si vous saviez! « on ne m’aime plus à la maison ; on ne m’envoie « à l’école que pour tout donner à mon petit frère « pendant que je n’y suis pas. »
L’honnête instituteur fit à l’instant même reconduire Gustave à ses parents, en leur écrivant ce qui venait de se passer, et les engageant à ne plus renvoyer cet enfant à l’école, si l’on ne voulait pas le voir périr victime de la maladie qui le dévorait.
Mon diagnostic ne se trouvant que trop confirmé , M. et madame G*** s’empressèrent de m’écrire : ils me suppliaient de venir donner mes soins à leur enfant, dont j’avais si bien caractérisé la maladie dès son début; en même temps, ils me faisaient connaître les aveux que lui avait arrachés son maître d’école.
L’enfant, que je n’avais pas vu depuis près de deux mois, me parut horriblement changé. Son vi-
sage était d’une pâleur livide, et son corps d’une maigreur extrême, à l’exception de l’hypochondre droit , où le foie faisait une saillie considérable sous les dernières fausses côtes. La teinte de la peau était légèrement ictérique, la langue présentait de la rougeur sur les bords, et le pouls de la fréquence ; il y avait en même temps constipation et soif intense. Je commençai par caresser l’enfant, et je défendis formellement qu’on le fit retourner de longtemps à l’école. Puis , remarquant qu’il fronçait les sourcils chaque fois que ses regards se portaient sur son petit frère , dans ce moment au sein de sa mère : «Madame , dis-je tout à coup à cette dernière , voici un petit drôle qui se porte â merveille , et boit tout votre lait qui serait si nécessaire au pauvre Gustave dont la santé est mauvaise. Votre petit a plus d’un an; il faut 3e sevrer, et donner le sein quatre fois par jour à votre bon Gustave, que par ce moyen vous guérirez très-promptement, — -Plus souvent que maman voudrait me donner à [leter à la place de mon frère î elle l’aime trop pour cela.— Mon ami , reprit la mère avec bonté, je t’ai nourri deux mois de plus que ton frère; mais puisque tu es malade, et que le médecin pense que mon lait t’est nécessaire , je vais le sevrer, et te ferai teter à sa place quand tu voudras. — Tout de suite! » s’écria 1 enfant, et il se jeta sur le sein de sa mère, où il resta tant que la pauvre dame eut une goutte de lait.
Dès ce moment Gustave continua à prendre le
sein quatre fois par jour, à la place de son jeune
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frère, qui fut envoyé en sevrage à la campagne : son père et sa mère îe comblèrent à l’envi de caresses, et au bout de trois semaines sa santé commençait déjà à revenir à vue d’œil. J’avais en même temps prescrit de légers potages au bouillon de poulet, de Teau gommée pour tisane, des cataplasmes émollients sur l’hypochondre droit, deux bains tièdes par semaine, et de petites, mais fréquentes promenades en voiture.
Trois mois s’étaient à peine écoulés, que l’enfant était entièrement rétabli. L’année suivante, les parents, d’après mon conseil, firent revenir son jeune frère de la campagne; ils évitèrent d’abord de le caresser devant lui, et affectaient même de le gronder bien fort lorsqu’il criait ou qu’il avait quelque petit caprice. Bientôt Gustave, dont le cœur était naturellement bon , commença à demander grâce pour son jeune frère. Satisfait de la victoire qu’il avait remportée, son jeune orgueil était encore flatté quand on accordait à ses prières une faveur que l’on refusait aux pleurs du jeune enfant. Enfin, à l’aide de ces innocents artifices, qui furent continués avec la plus grande circonspection pendant plus d’une année, Gustave finit par porter à son frère l’amitié la plus tendre, et qui depuis ne s’est jamais démentie.