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Jalousie maternelle, suivie de la mort

De tous les sentiments qui animent le cœur d’une femme, il n’en est pas de plus profond, de plus

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constant, que celui qu’elle porte à l’enfant qui lui doit le jour. C’est clans ce sentiment surtout qu’elle fait une plus complète abnégation d’elle-même; c’est là quelle nous montre tous les trésors de tendresse dont la nature a rempli son âme, et que les actes de son dévouement et de son courage vont quelquefois jusqu’au sublime. Oui , après la bonté de Dieu , il n’y a rien de si parfait que la bonté d’une mère ; et, de toutes les affections louables, l’amour maternel est, sans contredit, la plus cligne de notre admiration et de nos respects.

Cependant, quelque généreux que soit ce sen * liment chez la plupart des femmes, il ne faut pas se le figurer exempt de toute exigence : ainsi que l’amour, il a ses faiblesses, sa jalousie ; et comme, généralement, il donne beaucoup plus qu’il ne reçoit, il peut conduire à la douleur, au désespoir, a la mort même, quand il ne se voit pas assez payé de retour.

Voici un exemple remarquable de cette jalousie •maternelle , beaucoup plus commune qu’on ne le croit généralement.

Madame F***, femme d’un âge déjà avancé, et d’une santé très-faible, s’était consacrée tout entière à l’éducation d’une fille qu’elle aimait avec une si grande tendresse, qu’elle ne pouvait s’en voir éloignée un seul instant sans éprouver un vide affreux.

Ce besoin continuel de voir son Émilie la fit songer à lui choisir un mari qui consentît à ne

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pas les séparer. Ayant sondé, à ce sujet, les dispositions de sa fille, et s’étant assurée quelle partageait son voeu le pins cher, elle mit tous ses soins à trouver l’homme qui pouvait le mieux l’accomplir. La Providence la servit a souhait. Un jeune homme, dont les vertus égalaient 1 instruction et les talents, se mit sur les rangs pour obtenir la main d’Kmiliej il réussit a lui plaire, et gagna en même temps la confi ance et 1 ami lie de madame F***.

Trop timide pour oser demander à celle qu'il aimait l’aveu d’une préférence que, du reste, il crovait lire dans ses yeux , le jeune homme fut plus hardi auprès de la tendre mère, et ce fut de sa bouche qu’il reçut cet aveu si désiré. La noble franchise qu elle y mit, la générosité, la sollicitude toute maternelle qu elle apporta dans les arrangements dont ils eurent à traiter, inspira pour elle au jeune homme tant de reconnaissance et d’attachement, qu’il lui semblait que son bonheur eût été moins complet si elle n avait pas dû toujours y présider.

A dater de ce moment, tout devint commun entre ces trois personnes. Heureuse de la confiance des deux amants, madame F* était comme l’intermédiaire des sentiments qu ns n osaient encore se communiquer, et se plaisait à leur servir d’interprète. Oubliant, a la \ue de îcui mutuelle tendresse, les longues souffrances qui avaient abreuvé sa vie, et jusqu aux tristes pensees inseparables de la vieillesse, elle souriai t à l’avenir comme

on y sourit dans l’âge des illusions ; elle se sentait revivre d’une vie toute nouvelle et toute pleine de charmes.

Bientôt elle mit le comble au bonheur de ses enfants en les conduisant à l’autel; et ce jour, a son aurore , lui parut le plus beau de sa vie. Mais le soir, quand il fallut livrer sa hile à une autorité nouvelle, son cœur se remplit de tristesse ; les illusions disparurent pour faire place à mille pensées qui ne s étaient pas encore présentées à son esprit. Elle eut toutefois assez de force pour les renfermer en elle-même ; et, le lendemain, lorsque ses enfants vinrent se jeter dans ses bras , la vue de leur bonheur lui ht oublier toutes les sombres idées qui l’avaient assaillie la veille.

Pendant plusieurs jours encore, la joie qu’elle vit régner autour d’elle la ht s’étourdir sur sa nouvelle situation; car cette situation n’était plus celle qui la charmait naguère. Un changement immense, et qu’elle n’avait pas eu la sagesse de prévoir, s’était opéré tout à coup au milieu d’elle et de ses enfants : quelques jours auparavant ils l’accablaient de prévenances, de tendres caresses, ils l’associaient à leurs pensées les plus intimes, et semblaient ne pouvoir être heureux sans elle ; aujourd’hui, loin de leur être encore nécessaire, on dirait que sa présence leur impose une sorte de contrainte ; ils comptent, avec une impatience mal déguisée, les moments qu’ils lui donnent; ils n’ont plus de secrets à confier à son amour ; à part les affaires matérielles, ils ne trouvent plus rien à lui

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dire quand ils sont seuls avec elle, et ils la laissent souvent des journées entières livrée à ses tristes réflexions, sans qu’un témoignage d’intérêt vienne la dédommager de ce soudain isolement.

On ne saurait se figurer ce qu’un pareil désenchantement fit souffrir à la pauvre mère. Ayant peu étudié le cœur humain, elle avait cru que l’amour filial ne devait le céder à nul autre amour; aussi son cœur maternel ne s’étant préparé à aucune concession sous ce rapport, l’indifférence apparente d’Emilie fut pour elle la plus amère de toutes les déceptions.

Dès lors, une sombre jalousie, dont elle ne fut pas maîtresse, l'anima contre son gendre, qu’intérieurement elle accusait de lui ravir l’affection de sa fille; cependant, ne voulant pas troubler par ses reproches une union qui était son ouvrage , elle renferma soigneusement ce qu’elle éprouvait, et sa vie fut entièrement brisée.

Malheureusement, les deux époux, trop occupés l’un de l’autre, ne la devinèrent pas : sous le charme des premiers épanchements de î’ainour, ils s’y abandonnaient avec ivresse, sans s’apercevoir du changement de leur conduite envers leur mère, qu’ils aimaient d’ailleurs sincèrement. Lorsqu’enfin, devenus un peu plus calmes, ils en reconnurent les funestes effets, ils mirent tous leurs soins à réparer une faute involontaire; mais le mal était sans remède : la jalousie dont madame F*** était minée avait fait sur elle de profonds ravages. Une maladie du cœur et une hépa-

tite aiguë étaient venues se joindre à une affection catarrhale des bronches , dont elle était atteinte depuis plusieurs années, et bientôt elle s’éteignit dans les bras de sa hile éplorée, bénissant le ciel d’avoir acheté, même au prix de sa vie , les tardifs témoignages de tendresse qu’elle en recevait.

Ilf. Jalousie d’une belle-mère.

M. de S***, officier supérieur, veuf d’une personne charmante qu’il avait beaucoup aimée, et qui lui avait laissé un fils en bas âge, épousa en secondes noces une jeune Belge qui promit de servir de mère à l’enfant auquel elle paraissait tendrement attachée. Cet enfant était resté en nourrice à une très-petite distance de la ville qu’habitait M. de S***. Chaque jour les deux époux se rendaient ensemble auprès de lui, et semblaient goûter une joie presque égale en voyant le développement de ses forces et de son intelligence. Néanmoins , son extrême ressemblance avec sa mère jetait souvent M. de $*** dans une sombre rêverie qui n’échappait point à la jeune femme ; il poussait même quelquefois l’imprudence jusqu’à lui faire l’éloge de celle qu’il avait perdue, et jusqu’à lui avouer les émotions que faisait naître en lui la vue de cet enfant, qu’elle eût contemplé avec tant de bonheur. Ces aveux, du reste, ne paraissaient nullement déplaire à celle qui les écoutait ; il lui arrivait même assez souvent de les provoquer, non que son

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âme fût assez élevée pour mettre du prix à cette marque de confiance, mais parce que l’intérêt de son amour, qu’elle comprenait assez bien , l’avertissait instinctivement que, dans certaines affections, il faut user pour détruire, et quelle espérait triompher des regrets de son mari en lui laissant la liberté de les exprimer.

Cependant, c’était là pour elle une horrible contrainte qui nuisait sourdement, dans son esprit, à l'orphelin qu’elle avait adopté d’assez bonne foi. Déjà un observateur clairvoyant eût pu s’apercevoir que les caresses qu’elle lui donnait devant son mari étaient plutôt arrachées à sa position que dues à son cœur. Enfin elle devint mère. Ce fut alors que la jalousie dont elle était atteinte fit tout à coup les progrès les plus rapides. Etablissant de nombreuses comparaisons entre les témoignages de tendresse donnés aux deux enfants par M. de S***, elle crut que le fils de la première femme l’emportait sur le sien, et, dès ce moment, elle chercha tous les moyens de lui ravir une affection qu’elle ne pouvait plus supporter. Malheureusement les circonstances vinrent favoriser de si coupables pensées : un ordre de départ força M. de S*** à s’éloigner de sa famille. 11 partit sans se douter de l’affreuse jalousie de sa femme, et lui laissa, avec une entière confiance, son fils aîné, qu’il avait repris chez lui, et qui était alors âgé de trois ans et demi.

A peine son mari est-il éloigné , que la cruelle marâtre, fatiguée de se contraindre , se laisse aller

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à toute îa haine qu’elle ressent pour l’infortuné confié à ses soins. S’étudiant d’abord à détruire en lui les heureuses dispositions qui lui avaient gagné la tendresse de son père, et l’accablant sans cesse de punitions qu’il ne mérite pas, elle lui défend jusqu’aux pleurs que ses cruautés lui arrachent, et parvient ainsi à comprimer dans sa jeune âme tout élan de sensibilité; puis elle le relègue des journées entières dans une chambre isolée, où elle le gorge de nourriture, mais où elle le prive de toute espèce de jeux et de communication, Alors le pauvre petit, ne recevant plus du dehors aucun aliment propre à développer ses facultés intellectuelles, perd bientôt sa gaieté et les dernières lueurs de son intelligence. D’abord taciturne et maussade, il devient tout à coup insensible, hébété, et n’éprouve plus que les besoins de la brute. Pour combler la mesure, sa cruelle ennemie, voulant le mettre dans l’impossibilité de se plaindre d’elle à son père, si ce dernier venait par suite à le questionner, le força d’oublier le français, en ne lui parlant plus que flamand. L’enfant avait longtemps parlé cette langue chez sa nourrice; bientôt il n’en connut plus d’autre; il arriva même à un tel degré d’idiotisme, qu’il finit par ne plus former que des sons inintelligibles pour toute autre personne que pour sa marâtre.

Ce fut en cet état que le retrouva, au bout de deux années, une amie de son père. Elle avait vu naître cet enfant, et lui portait un vif intérêt. Ayant

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donc examine de très-près la conduite de la bellemère et pris quelques informations, elle fit, sans hésiter, part de ses soupçons à M. de S***. Celui-ci revint, et trouva son fils assez bien portant, parfaitement vêtu surtout ; mais quand il le vit sourd à, sa voix, insensible à ses caresses; quand il vit son œil morne et éteint se promener indifféremment sur tous les objets, un cri terrible sortit tout à coup de ses entrailles de père : la vérité venait de lui apparaître. Un moment il fixe ses regards enflammés sur la femme coupable qui lui présentait son autre fils, et, la repoussant avec horreur, il saisit dans ses bras le pauvre idiot, et s’enfuit avec lui de la maison pour n’y plus rentrer.

Immédiatement placé chez un médecin habile, l’enfant recouvra son intelligence, mais jamais il ne retrouva sa première gaieté : on eût dit que l’affreuse jalousie dont il avait failli être la victime le poursuivait encore au milieu des beaux jours de sa jeunesse, et il se passa bien des années avant qu’il pût en surmonter la terrible impression.

ÏY. Jalousie compliquée d’envie, et terminée par une affection

cancéreuse mortelle.

Une femme de la classe bourgeoise, possédant quelque fortune, était restée veuve avec deux petites filles. Lamée, nommée Rose, avait un ca-

ractère acariatre et un physique tellement disgracieux, qu d était difficile, en la voyant, de répri-

mer le mouvement de répulsion qu’elle faisait naître. La jeune Élise, au contraire, était avenante, agréable, et d’un si bon naturel, que chacun se plaisait à lui donner des témoignages de bienveillance, qui ne tardèrent pas à lui faire de son aînée une implacable ennemie. Cette inimitié, que le temps ne fit qu’accroître, datait de la naissance d’Élise; car la pauvre Rose, dont le nom semblait une injure, n’avait pu voir une autre enfant devenir avec elle l’objet des soins maternels, dont jusqu’alors elle avait été seule en possession , sans en éprouver une profonde jalousie. La préférence que sa mère parut toujours lui accorder sur sa jeune sœur, quoiqu’elle la méritât si peu, ne put même modifier ce sentiment invétéré, dont la petite Elise en grandissant eut à subir toutes les tristes conséquences. Chaque compliment, chaque marque d’amitié reçue par elle de la part des personnes étrangères , était pour son impitoyable sœur un motif de la maltraiter. Un jour, entre autres, elle lui meurtrît le visage et l’accabla de coups, parce que quelqu’un, en passant, s’était récrié sur sa gentillesse. La mère , par une faiblesse impardonnable , souffrait les mauvais traitements de Rose envers sa sœur, et y ajoutait quelquefois les siens lorsque la jeune victime osait venir se plaindre et réclamer son appui.

Cependant Élise, arrivée à l’âge de dix-huit ans, se maria, et échappa alors à l’autorité d’une mère injuste ainsi qu’aux brutalités de son ennemie ; mais si la jeune femme eut à se réjouir de son affranchis-

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sement , elle ne put échapper à son propre cœur, qui bientôt la ramena à toute la dépendance d’un amour filial profondément senti. Sa mère perdit la petite fortune quelle avait amassée, et dès lors la bonne Elise ne songea plus qu’à soulager par son travail la misère de celle qui lui avait donné le jour. Soins, prévenances, dévouement absolu, tout lui fut prodigué; et , ce qui est surtout adrnilable, tout fut prodigue aussi à la méchante sœur, qui n avait pas quitté le toit maternel , sans que jamais un seul mot, ni meme un regard sévère, vînt lui reprocher ses torts. Une conduite si généreuse , et qui dura un très -grand nombre d années , était assurément bien propre à désarmer la malheureuse jalouse; chaque jour cependant sa passion sembla puiser un nouvel aliment dans les bontés mêmes de celle qui en était l’objet; c était pour elle un vrai supplice que de la voir approcher de sa mère ; elle exigeait que celle-ci ne payât jamais par une parole affectueuse ou par un sourire de bienveillance les soins journaliers de la piété filiale; et, quelle que fût à cet égard la condescendance de la trop faible mère, Pose tombait dans des accès de fureur , de désespoir, lorsque le moindre signe venait contrarier ses cou» pables exigences.

Une lutte si longue et si continuelle finit par déterminer chez cette fille une tumeur cancéreuse au sein. Pendant plusieurs mois , son excellente sœur n’épargna rien pour soulager les souffrances qu’elle endurait ; mais, au milieu de ses plus cruel-

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les angoisses , Rose ne perdait pas de vue son idée dominante. Forcée, en 1838, de se rendre dans un hôpital pour y subir l’opération , elle y souffrit moins encore de ses douleurs physiques que de la jalousie et de l’envie dont son âme était dévorée; bientôt même elle étendit ce double sentiment jusque sur les malades, ses compagnes de salle : aux unes, elle enviait les témoignages d’intérêt qu’elles avaient obtenus , soit pendant la visite des médecins, soit pendant la distribution que faisaient les sœurs hospitalières; aux autres, elle reprochait amèrement la bénignité de leur maladie , et presque toutes enfin devinrent pour elle les objets d’une inimitié si profonde , qu’elle prit l’hôpital en horreur, et voulut être ramenée dans sa famille , où, peu de temps après , sentant sa fin approcher, elle exigea de sa mère la promesse solennelle de ne jamais aller demeurer avec Élise.

Malgré toute l’habileté et toute la patience que montra M. Robert dans l’ablation de la tumeur cancéreuse dont la malade était affectée, des ganglions qu’il avait été impossible d’enlever prirent bientôt, dans le creux de Faisselle, un développement considérable, engorgèrent le bras, et entraînèrent la mort de cette fille, qui succomba à l’âge de quarante et un ans , le 28 mars 1838.

Si j’eusse connu davantage cette infortunée, et que je me fusse aperçu du mal moral dont elle était minée , je lui aurais assurément conseillé de

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ne pas courir les chances d’une opération presque toujours suivie d’une récidive funeste, quand les humeurs sont depuis longtemps viciées par des affections tristes, notamment par la haine, le chagrin , la jalousie et l’envie.

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