SIX NIE DE LA MUSIQUE
Doué d'une constitution bilioso-nerveuse , Choron augmenta son irritabilité naturelle en s’occupant de musique pendant plus des trois quarts de sa vie : aussi n’était il jamais en repos. Son intelligence bouillonnait sans cesse; sa langue se refusait, en quelque sorte , à rendre le trop plein de sa pensée , et le mouvement perpétuel se trouvait dans ses doigts, et encore plus dans ses yeux , où venaient se peindre les moindres sensations.
Nuit et jour une idée, une seule idée fermentait dans cette tête d’artiste : c’était d’arrêter le débordement de la musique de brouhaha et de fioriture , pour la ramener à son élément primitif, qui est la simplicité, la vérité, la nature. Pour parvenir à ce but, il sacrifia tout, son temps, sa fortune , sa santé , et jusqu’au bien-être de sa famille.
C’était surtout à sa classe de trois heures que Cboron laissait échapper tout son génie, et qu’il mettait à découvert l’originalité de son caractère , avec toute la vivacité de la passion qui le dominait. Ecoutons un de ses plus assidus et de ses plus judicieux admirateurs : « Quiconque , dit M. Laurentie, n’a pas vu Choron à sa classe de trois heures, ne sait rien de ce professeur extraordinaire. Le voilà , un diapason à la main , dans sa chaire , en présence de cent élèves : il frappe le la, il prend le ton , il donne le signal , tout le monde part. Cela va bienl point du tout : Choron trépigne, il frappe du pied et de la main , il ébranle sa chaire , il cherche de son œil en feu un malheureux élève qui braillait à tue-tête, croyant faire mieux qu’un autre. 11 découvre le coupable, il le nomme, il lui jette au nez sa petite calotte ronge , avec des injures et des quolibets ; puis il finit par cette effroyable réprimande , dite avec une voix desespérante et courroucée : Tu chantes comme au Conservatoire ! On eût dit un coup de tonnerre tombé sur la salle; mais, le rire se mêlant à la stupeur , ce ne fut pas longtemps sérieux. Un moment après , Choron ramassait sa calotte , et caressait le pauvre enfant.
«Encore le la. Mais cette fois Choron fait un préliminaire sur le morceau qu’on va dire; il expose la pensée du maître. Celte pensée , il l’a cherchée , il l’a devinée, il la tient : rien n’est plus clair.
«Encore le la et le ton. On part de nouveau. Cela va bien celle fois; Cboron crie de tonies ses forces : Bien! bien ! bien! Vous croyez que le morceau est emporté. Mais voici son regard qui s'allume : Ce n’est pas ça , je me suis trompé, s’écrie-t-il. Silence dans toute la salle à cette parole du maître.
«Alors il reprend le morceau , il médite une minute : Je m’étais trompé , répète-t-il. Voici la pensée qu’il faut rendre 1 et il dit cette pensée : il la dit avec entraînement , avec conviction , avec éloquence. Quelquefois la parole lui manque ; alors il chante; sa voix est brisée , mais elle est saisissante. A son chant d’une mesure , il fait succéder une leçon de philosophie , une vue morale , un trait d’esprit , une épigramme , un éclat de rire , un cri de
MANIE DE LA MUSIQUE, douleur , une observation d'artiste , une pointe de musicien , et cela tout à la fois : vous n’avez pas le temps de respirer 1
«Allons, messieurs, le la. Silence 1 » Clioron redit la pensée principale. C’est bien elle; la voilà 1 Encore le la. Y êtes-vous? Choron reprend scs méditations de philosophe, de poëte, d’artiste, de maître d’école : c’est un mélange de gravité et de bouffonnerie , devant lequel on se tient immobile de surprise. On ne sait s’il faut rire, on ne sait s’il faut admirer ; mais cela est nouveau , cela est étrange, cela est saisissant : c’est un spectacle.
«Toujours le la. On part enfin. Voici la pensée qui se déroule; voici le flot qui marche ; voici l’œuvre qui se développe; voici le génie trouvé, exposé, établi dans toutes ses magnificences. Suivez l’œil de Choron , si vous pouvez ; suivez ses émotions; suivez la mobilité de son visage, de ses traits , de tout son être : il pleure , il rit , il chante, il crie, il saute, il frappe des mains, il applaudit, il s’applaudit, il se loue , il loue tout le monde , l’auteur, les maîtres , les enfants : le morceau est trouvé ! »
A cette classe de trois heures, si fidèlement décrite qu’on croirait y assister encore, Choron oubliait ses ennuis et ses chagrins. 11 venait de perdre en huit jours deux jeunes enfants, des suites de la rougeole : la douleur était peinte sur ses traits ; il se pressait la poitrine , il se frappait le front , assurant à M. Martin de Noirlieu qu’il ne se consolerait jamais de cet affreux malheur. Tout à coup il entend sonner trois heures. « Trois heures ! s’écriet-il avec sa vivacité ordinaire; c’est l’heure de ma classe ; il y a temps pour tout. » Puis, frappant son diapason , il l’approche de son oreille , et se dirige vers la classe en répétant la la la la ! Ce fut une de ses meilleures et de ses plus brillantes leçons !
L’estime de Choron pour les grandes célébrités en tous genres ne se mesurait guère que sur leur talent musical , ou sur ce qu’ils avaient pu faire pour l’art qu’il idolâtrait. « Sa vezvous , me demandait-il un jour , quel est , de tous les Pères de l’Eglise , celui que j’aime le plus? — Saint Augustin , lui répondis-je. — Non, reprit-il vivement: c’est saint Jean de Damas, parce que c’est lui qui a donné la meilleure , ou plutôt la seule définition de la musique. Retenez bien ce que dit saint Jean de Damas : « La musique est une suite de sons qui s’appellent... » Qui s’appellent , répétait-il laissant la main sur son front : c’est sublime 1 rien que pour cela , il méritait d’être canonisé ! »
Son admiration pour les grandes œuvres du xvie et du xvu' siècle le rendait souvent beaucoup trop sévère pour les compositions contemporaines. Quelqu'un lui demandant un jour son opinion sur l’opéra de Zcmire et Asor, de Grétry, il répond avec une grimace ironique : « Opéra à la glace, musique de vinaigre 1 »
Les premiers artistes de la capitale , réunis un soir a 1 hôtel de ville, y exécutaient avec une rare perfection différents morceaux de nos plus habiles
MANIE DE LA MUSIQUE. 4’2o
Compositeurs. Tout le monde applaudit, tout le monde félicité le préfet sur le choix des morceaux et sur le fini de l’exécution ; Choron seul reste inpassible. Le préfet s’approche alors de lui , et cherche à lui arracher quelques mots d'éloge : « C’est la soupe et le bouilli, répond son ancien camarade; il n’y a rien h dire. » Une autre fois il faisait répéter devant M. de Quélen un Kyrie de sa composition , quand , pour une légère faute , il s’écria d’une voix de tonnerre : « Silence ! Voilà un Kyrie eleison qui ne vaut pas le Diable! » Et M. l’archevêque de rire malgré lui.
Je le rencontrai un jour comme il sortait de l’église Sainte-Geneviève. Le salut en musique qu’il venait d'entendre l’avait tellement agacé , qu’il ne répondit à mon bonjour que par ces mots : Les monstres ! les monstres ! ils m’ont déchiré les entrailles ! et il continua sa roule en se bouchant les oreilles comme s’il entendait encore les chants qui avaient produit sur lui une impression si désagréable.
Dans une autre circonstance, le directeur des jeunes aveugles avait conduit ses élèves dans la même église pour y exécuter aussi un salut en musique et Choron y assistait. Interrogé , en sortant, par un amateur, sur les morceaux qu’il venait d’entendre, il répond en faisant une horrible grimace: jUusique d'aveugles , bonne four des sourds !
On l’a vu plus d’une fois entrer dans de véritables accès de fureur contre l’abbé Nicole, dont l’administration parcimonieuse et tracassière ne lui permettait pas de faire exécuter à la Sorbonne tous les chefs-d’œuvre d’Iomelli, d’Allegri et de Palestrina.
Il éprouvait aussi une violente indignation quand il songeait que le maudit serpent avait trouvé moyen de se glisser dans l'église sous la forme d’un instrument.
Le Conservatoire n’aimait pas Choron , et Choron , comme nous l’avons vu, n’aimait pas le Conservatoire : c’est , je crois, à sa haine pour cet établissement qu’il faut attribuer en partie l’injuste , mais profond mépris qu’il avait pour la musique instrumentale. « Comment se fait-il , lui demandait un jour M. Laurentie, qu’avec votre amour pour la musique, vous n’ayez pas dressé vos doigts à quelque instrument , au piano surtout, ne fùtce que pour lui faire rendre vos pensées ou celles des autres ? — Il y a des gens qui sont chargés de cela , » lui répondit-il avec tout ce qu'il put trouver de voix ironique et de rire méprisant.
bi Choron dédaignait les instruments, une belle voix l’enivrait , le mettait hors de lui, surtout si elle réunissait le sentiment et la justesse. Au milieu de 1 hiver, pendant une nuit rigoureuse, il entend dans la rue une belle voix de femme . vite il se jette a bas du lit, et , enveloppé d’une simple redingote, il se met a courir après 1 inconnue. Au bout de quelques minutes, il revient transi de froid et encore plus désolé : c’était une fille de mauvaise vie, qui donnait le bras à deux militaires complètement ivres. « Quel mal-