EFFETS DES FASSIONS
celles-ci , qui n’en sont que la conséquence , m’ont souvent fait porter un diagnostic exact dans des cas de médecine pratique aussi curieux que difficiles.
Cette étude, féconde en résultats, et jusqu’ici beaucoup trop négligée, de l’influence des passions sur les maladies, et des maladies sur les passions (1), peut facilement conduire à la solution des deux problèmes suivants :
« 1° Un individu bien portant et d’une constitution connue étant donne, s’il s’abandonne à telle ou telle passion , quel genre de maladie éprouverat-il ? Quels seront les organes affectés de préférence?
»2Ü Un individu d'un caractère connu étant donné, indiquer, d’après les altérations survenues dans sa santé, quelle est la passion qui le domine actuellement. »
11 m’est aussi arrivé, surtout dans les passions et les maladies passées à l’état chronique, de porter un pronostic dont le temps venait presque toujours confirmer la justesse.
Les maladies produites par les passions sont, a elles seules, incomparablement plus fréquentes que celles qui proviennent de tous les autres modificateurs de l’économie. La moitié des phthisies , tant acquises qu héréditaires, reconnaissent, en effet , pour cause l’amour ou le libertinage. La goutte et les pblcgmasies aiguës du tube intestinal ne sont, la plupart du temps, que les tristes fruits de l’intempérance, de la gourmandise surtout. Les maladies chroniques de l’estomac, des intestins, du foie, du pancréas et de la rate, sont plutôt dues à l’ambition , à la jalousie, à l’envie, ou à de longs et profonds chagrins. Sur 100 tumeurs cancéreuses, 90 au moins doivent leur principe à des affections morales tristes. On a vu aussi ces mêmes affections produire subitement les dartres les plus rebelles, entre autres le lichen agrivs. L’épilepsie, la danse de Saint-Guy, les tremblements nerveux, les convulsions, proviennent souvent d’une vive frayeur ou d un violent accès de colère. Lorsque la fièvre lente nerveuse et le marasme, auxquels succombent un si grand nombre d’enfants et d adolescents, ne sont pas déterminés par la funeste habitude de l’onanisme, nous devons reporter nos soupçons sur la jalousie. La passion de l’étude, surexcitant sans cesse le cerveau, au détriment des autres organes, n’amènc-l-elle pas encore, chez les personnes qui s’y abandonnent, la dyspepsie, la gastralgie, l insomnie, le flux bémorrboïdal , et cette susceptibilité nerveuse qui les rend si malheureuses, en même temps qu’elle fait le tourment des êtres qui les
entourent?
D’un autre côte, les trois quarts des morts subites ne sont-elles pas occasionnées par l’ivrognerie , la gourmandise , le libertinage ou la colore !
Le suicide , ce fléau que l’on voit régner épidémiquement aux époques de
(i) Voir, p. 10 et suiv. , l’article consacré à celte dernière influence.
sun l’organisme, JJ
corruption et de perturbation sociales , n est-il pas presque toujours la conséquence de quelque passion fougueuse, ou d un chagrin secret î
Enfin , sur 8,272 aliénés admis à Bicètre et à la Salpétrière dans le cours de neuf années, on trouve, d’après le Compte rendu de 1 administration des hôpitaux, que la majeure partie de ces infortunés avaient aussi perdu la raison par suite de violentes passions ou de chagrins trop vivement sentis (t ).
C’est encore une loi de l’économie , que tout organe souffrant s efforce de diminuer l’irritation ou la congestion qu il éprouve , en la renvoyant vers les parties avec- lesquelles il sympathise davantage. Dans les passions portées au plus haut degré , la réaction des viscères thoraciques et abdominaux a lieu surtout sur l’encéphale, qui, à son tour ébranlé par ce reflux morbide, trouble notablement la raison, et la rend le jouet des hallucinations les plus bizarres. Voyez cet enfant peureux, obligé de traverser de nuit une allée de son jardin : a-t-il entendu un léger bruit , c’est un voleur ou un assassin prêt à fondre sur lui. Déjà il 1 aperçoit qui vient de son côté ; en un instant il en voit deux , il en voit quatre. Alors une sueur froide baigne son corps; ses genoux se dérobent sous lui ; il veut crier , sa voix expire sur ses lèvres. Ces prétendus voleurs n’étaient cependant que des arbres agités par le vent, et auxquels l'imagination malade de l’enfant avait donné une forme mensongère. Voyez encore ce jeune homme en proie à un amour violent, et prêt à tout sacrifier pour la femme qu’il adore : quelque circonstance vient-elle éteindre l’ardeur insensée qui le dévorait , semblable à quelqu’un qui sort d’un songe , il est tout étonné d’apercevoir mille défauts saillants chez celle qui, un instant auparavant, lui paraissait le type de toutes les perfections. Ainsi , soit que les passions réagissent sur le cerveau, soit qu’elles l’affectent primitivement, toujours est-il qu’elles amènent l’imagination et les sens à fausser momentanément la raison : aussi peut-on dire, en thèse générale , qu’elles ne diffèrent guère de la folie que par la durée.
Il est un dernier phénomène de réaction , digne de fixer toute l’attention du médecin : je veux parler de l 'excrétion critique , qui a surtout lieu dans les passions provenant des besoins animaux. Ainsi , l’émission du fluide prostatique et de la liqueur séminale débarrassent l’organisme du spasme ou de l’agitation déterminée par de violents désirs érotiques. Les individus en proie à une vive frayeur succomberaient infailliblement, si le hérissement des cheveux, une sueur générale ou des excrétions alvines ne venaient opérer chez eux une détente salutaire. De même, le paresseux ne se débarrasse guère de son engourdissement et de son ennui qu’à l’aide de longs
(1) Les causes morales du suicide se présentent dans l’ordre suivant de fréquence : abus des liqueurs alcooliques, chagrins domestiques, inconduite et libertinage, revers de fortune, ambition, frayeur, amour contrarié.