DANS LE CRIME ET PANS LA PASSION
d’excitations, besoin qui devient d’autant plus impérieux que la passion a été plus souvent satisfaite. La fréquente réitération des mêmes actes ne tarde pas, en effet, à produire l’habitude, qui n’est autre chose que le dernier degré de la tyrannie du besoin , puisque alors la passion se satisfait sans combat, presque sans remords, et, pour ainsi dire , machinalement. Cette loi physiologique et morale, dont la connaissance est si importante, ne justifie-t-elle pas ce que j’ai dit précédemment : que dans leur premier degré les passions demandent, qu’au second elles exigent, qu’au troisième elles contraignent ?
Voulons-nous donc sérieusement notre bonheur et celui de nos semblables, appliquons-nous à connaître la passion qui nous est habituelle : car c’est elle qui dirige presque toutes nos actions , et qui , par cela même , constitue notre caractère. Les autres passions sont en quelque sorte surajoutées; la passion dominante, c’est notre propre fonds , c’est nous. Cette connaissance une fois acquise, travaillons tous les jours à briser quelques anneaux de la chaîne qui nous retient esclaves. Nous ne tarderons pas à recouvrer notre liberté, si nous suivons à la fois les conseils de l’hygiène, qui nous rendront plus forts; ceux de la loi, qui nous rendront plus prudents; ceux de la religion , qui nous rendront meilleurs , et en même temps plus heureux.
Ce qui devra surtout nous engager à sortir de notre esclavage , c’est la fatale corrélation qui existe entre la passion, la maladie et le crime. Et d’abord, la récidive dans la passion n’amène que trop souvent la récidive dans la maladie. Voyez, par exemple, cet homme autrefois adonné à l’ivrognerie, et qui, par une seule année de tempérance, s’est débarrassé de vastes ulcères aux jambes ou de fréquentes congestions vers le cerveau : revient-il à son luneste penchant, ses cicatrices ne manquent pas de se rouvrir , ou les accidents cérébraux de reparaître.
Voyez encore ce malheureux enfant sur la figure duquel des habitudes solitaires ont déjà imprimé leurs hideux stigmates : averti de sa fin prochaine, il a le courage de rompre avec le vice , et bientôt la fraîcheur de son teint reparaît, ses membres se développent , sa mémoire redevient plus facile, son caractère plus ouvert, plus gai, plus aimable. Mais si, entraîné par le mauvais exemple ou par toute autre cause, il retombe dans son ancien déreglement , il perd bientôt tout ce qu’il avait gagné au physique comme au moral, et, squelette ambulant, il ne tardera pas à être jeté dans la tombe qu il s’est , en quelque sorte , creusée lui-même.
Santé, fortune, crédit , honneur, cet autre a tout englouti au jeu. Longtemps il se crut favorisé par le sort ; ce n’était qu’un leurre : deux nuits ont suffi pour le ruiner complètement. Depuis un an il végétait dans la capitale , au milieu de cette tourbe de désœuvrés dont l’existence est un problème, lorsqu’un emploi assez lucratif vint le mettre à l’abri du besoin , et
lui fournir le moyen rie calmer l'agitation fiévreuse ainsi que les violentes palpitations qu’il éprouvait. Déjà scs membres affaiblis commençaient à reprendre leur ancienne vigueur, déjà la fraîcheur de son teint annonçait une amélioration notable dans sa constitution , lorsque , entraîné comme spectateur dans un tripot clandestin, la vue de l’or suffit pour rallumer en lui tout le feu de sa passion. Le lendemain il retourne au jeu , non plus comme spectateur, mais comme acteur, et, la chance lui ayant été favorable, il continue de jouer avec plus de fureur que jamais. 11 y avait à peine un mois qu’il était revenu à ses anciennes habitudes, lorsqu'un matin on le trouva mort dans son lit , par suite de la rupture d’une tumeur anévrysmale de l'aorte: les émotions du jeu l’avaient tué.
La récidive dans la passion ne borne pas ses ravages à l’organisation , elle détruit le jugement, en même temps qu’elle gâte le cœur. Delà toutes les fausses maximes que I on se fait en matière de conscience , de la ks fautes, les injustices, les crimes que l’on finit par commettre avec le sangfroid de l’habitude, ou même avec une imprudente ostentation.
Voulons-nous savoir comment la passion habituelle rassemble autour d’elle la plupart des vices , et les fait conspirer à tout ce qui peut servir a la satisfaire? Prenons dans la Bible un exemple connu de tout le monde, et qui montre paifaitemcnl le rapport des passions avec les maladies, les lois et la religion. A peine monté sur le trône, Saul, prince jusqu alors vertueux, se laisse prévenir d’une violente jalousie contre David. Quels tristes fruits ne va pas produire ce germe délétère qu’il ne sut pas étouffer de bonne heure ! Leséloges donnés au jeune berger commencent par lui porter ombrage ; dès ce moment il devient défiant et soupçonneux ; il oublie le service signalé rendu au pays ainsi qu’à sa personne, et le voilà tombe dans l’ingratitude. Bientôt ses regards attristés ne peuvent plus supporter la présence d’un sujet qu’il considère comme le rival de son autorité et de sa ■doire ; et, malgré la délicatesse de David à ménager l’une et l’autre , le voici qui devient malade, sombre , mélancolique , furieux. Sa passion ne s’arrête pas encore là : poussé sans cesse par l’enfer de sa jalousie , il veut du sang pour éteindre la soif de vengeance qui le dévore ; dès-lors la perte de David est jurée. En vain celui-ci parvient-il à calmer les accès frénétiques du prince, aux accords de sa lyre, non moins purs que le fond de son cœur; en vain continue-t-il à lui rendre d’importants services ; en vain lui sauvc-l-il de nouveau la vie : Saïll ne reconnaît par intervalle sa propre injustice que pour redevenir plus jaloux et poursuivre sa victime avec plus d’acharnement encore. Saül , remarquons-le bien , n’était dépourvu ni de forces physiques, ni de courage, ni de mérite , ni même de pietc; mais la passion dans laquelle il retombait toujours a suffi pour en faire successivement un homme lâche et ingrat, un roi injuste, superstitieux et parjure , un mélancolique furieux , un meurtrier, un suicide.
DANS LE CRlSîK ET DANS LA PASSION.
Puis-je ne pas signaler ici la triste fin de ces grands ambitieux , dont la vie politique n’est le plus souvent qu’une suite de rechutes dans la passion qui les dévore. Si je consulte le tableau qui indique la fin tragique d’une centaine seulement des plus célèbres d’entre eux , j’y vois que :
ont été
assassinés.
exécutés.
empoisonnés.
se sont
suicidés.
ont été
massacrés.
sont
morts en exil.
morts en prison
morts de faim.
ont été
brûlés vifs.
noyés.
étranglés.
pendus.
est
mort en cage.
a été
enterré vivant.
(Voir, dans la seconde partie de cet ouvrage , l’article Ambition.)
Ces exemples , que je pourrais multiplier à l’infini , suffiront sans doute pour appeler toute notre attention sur le danger de contracterdes habitudes vicieuses ou criminelles, dont il est ensuite si difficile de se corriger. Aussi , dès que nous avons eu le malheur de nous laisser terrasser une première fois par la passion, tâchons, athlètes courageux, de reprendre à l'instant même une noble revanche, et de reconquérir promptement notre dignité morale. En agissant de la sorte , on a tout à gagner ; car, en évitant la récidive dans la passion , on évite la récidive dans la maladie, qui abrège l’existence , et la récidive dans le crime , qui la déshonore.