‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 37 sur 128 · COMME MOYENS THÉRAPEUTIQUES · texte numérisé non relu

COMME MOYENS THÉRAPEUTIQUES

La Curiosité , vif dcsir de connaître, a suffi plus d’une fois pour ranimer l’action du système nerveux chez des malades encore capables de quelques mouvements, mais qui n’en faisaient pas, faute d aiguillon. Ainsi, Andry rapporte, dans son Orthopédie , qu’en 1682, six paralytiques oe l’Hôpital général de Paris se levèrent et marchèrent , au grand étonnement de tout le monde, curieux qu ils étaient de voir 1 ambassadeur de Maroc, qui était venu dans cet établissement.

Plusieurs observations prouvent aussi que X Attente d’un événement heureux a pu ranimer les restes d’une vie qui s éteignait, et reculer de plusieurs semaines le moment de la mort, que tout annonçait comme imminente.

Je donnais des soins, il y a plus de vingt ans, à une dame devenue hydropique à la suite d’une affection organique du cœur. La maladie était arrivée à son dernier période; tous les secours de 1 art ne parvenaient meme plus à procurer le moindre soulagement, et déjà une suffocation accompagnée d’un râle effrayant annonçait une fin très-prochaine. Le professeur Hallé et moi , réunis en ce moment en consultation, n’avions aucun doute à cet égard, lorsque la moribonde, rassemblant toutes ses forces, nous demanda , en nous regardant fixement, combien elle avait encore d’instants à vivre. (Madame B..., femme éminemment courageuse et chrétienne, avait mis ordre à ses affaires; mais une fille unique qu’elle chérissait , et quelle avait richement mariée, se trouvait grosse de près de neuf mois , et la pauvre mère attendait avec anxiété le moment de la délivrance). A celte demande imprévue, dont je devinai le motif, je répondis avec assurance : Madame, vous pouvez vivre encore au moins vingt à vingt-cinq jours ; et mon savant confrère fit aussitôt un signe approbatif, ajoutant que la nature avait tant de ressources que ce terme pouvait même être de beaucoup dépassé. Ce terme me suffit, reprit la malade en versant de délicieuses larmes; la crise que j’éprouvais tout à l’heure me faisait craindre de ne pas vivre assez pour voir mon petit-enfant; maintenant je suis tout à fait rassurée, et je vous remercie de mon bonheur. L’amélioration extraordinaire qui suivit notre consultation se soutint pendant plus d’un mois, et nous ne pûmes l'attribuer qu’à l’effet moral de l’attente d’un événement heureux.

Espérance. — Qui ne connaît les salutaires effets de l’espérance dans les maladies! L’accélération légère qu’elle imprime à la circulation et à l'innervation produit à l’instant même une douce expansion qui nous console et nous charme, en nous donnant déjà la conscience du retour prochain de nos forces. L’espérance de guérir est un premier pas vers la santé, et cette espérance est d’autant plus grande chez les malades que le médecin leur inspire plus de confiance, et que lui-mêine paraît plus rassuré, plus satisfait. Aussi, voyons-nous tous les jours des affections graves et rebelles, qui doivent en grande partie leur terminaison heureuse à l’espoir qu’on a habilement fait naître. C’est surtout quand il s’agit de pratiquer une opé-

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ration de haute chirurgie que l'homme de l'art doit préalablement rassurer l'esprit du malade, et le convaincre qu’il jouira sous peu d’un bien-être physique et moral qu’aucun autre moyen ne saurait lui procurer.

— La Colère, passion violente, et l’un des plus puissants excitants de l’organisme, a été recommandée par Hippocrate et depuis par Bacon dans le traitement des maladies chroniques caractérisées par une atonie générale. Mais l’ébranlement nerveux quelle produit est si violent , les suites en sont souvent si dangereuses, qu’il y a toujours de la témérité à tenter un pareil remède. l)u reste, les praticiens les plus dignes de foi attestent que la fièvre intermittente, l’œdème, l’bydropisie, le rhumatisme , la goutte, la paralysie des membres, la surdité et même le mutisme de naissance, ont quelquefois complètement disparu après un accès de colère.

« Nous avons connu , dit M. Virey, des hommes chez lesquels l’irascibilité était devenue comme un besoin. Ils cherchaient querelle à tout le monde, et principalement à ceux qu’ils qualifiaient d’amis; car ils exigeaient plus d’attentions de leur part que de tout autre. Leur plus grand désappointement venait lorsqu'on refusait de contester avec eux; et leurs domestiques mêmes n’ignoraient pas qu’ils seraient brusqués davantage s’ils ne prêtaient pas un léger aliment pour faire dégorger la mauvaise humeur habituelle de leurs maîtres. Il en est de ce genre d’émotion comme d’une pituite : ainsi, un homme lent à purger n’obtenait d’effet d’une médecine qu’après avoir été mis exprès en colère, par exemple en brisant maladroitement un vase. Il y a donc, pour certaines complexions de ce caractère, nécessité de décharger labile, afin d’entretenir la santé. »

— On ne peut non plus révoquer en doute que la Peur n’ait aussi fait disparaître un assez grand nombre d’affections, dont plusieurs même avaient été jugées incurables. Au rapport de Menlz [de Animi commotionibus), un homme qui avait l’épaule luxée depuis trois semaines fut guéri par une vive frayeur, ainsi qu’un autre individu qui portait une hernie depuis plusieurs années.

Pechlin cite l’observation d’une chute de l’utérus guérie par la peur qu’avait causée à la malade la vue d’un incendie. Un ami de ce médecin, affecté d’une fièvre tierce, ayant été assailli en mer d’une violente tempête, eut tellement peur de faire naufrage que les accès ne revinrent plus.

L’épilepsie, si fréquemment produite par la peur, lui a dû plus d’une fois une guérison inespérée. Lieutaud en rapporte plusieurs exemples intéressants.

Si les voies de douceur réussissent, en général, dans le traitement de l'aliénation mentale, il est certain qu’entre des mains habiles la méthode A intimidation a été plus d’une fois couronnée de succès.

Dans un hôpital de Harlem, une maladie convulsive s’étant répandue sur les jeunes gens des deux sexes, et les remèdes ordinaires ayant échoué, le

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célèbre Boerhaave , comme on lésait, fit mettre au milieu des salles un brasier où l’on entretenait continuellement un fer rouge destinée à brûler au bras jusqu’à l'os le premier qui tomberait dans une attaque de cette nature. L’impression que fit sur tous les malades la frayeur d’un remède si violent fut telle que , dès ce moment , ils se trouvèrent tous complètement guéris* Sauvages rapporte une guérison à peu près semblable produite par la menace de coups de fouet qui devaient être appliqués après chaque accès de convulsion.

Des observateurs également recommandables citent un assez grand nombre de faits qui prouvent qu’une vive frayeur a sur-le-champ rendu la parole à des muets, et le libre usage des membres à des goutteux ainsi qu’à des paralytiques , pour la guérison desquels toutes les ressources de l’art avaient été infructueuses. On sait enfin que des individus mordus par des chiens enragés, ou seulement soupçonnés de l’être, ayant par surprise été précipités soit dans la rivière, soit dans la mer , ont dû leur parfait rétablissement à la frayeur qu’ils avaient eue de se noyer. Dans tous ces cas , la peur d’une mort imminente a suffi pour dissiper l’appréhension d’une mort plus éloignée; c’est la crainte guérie par la peur.

A la révolution de juillet 1830 , une foule d’indispositions chroniques , des névralgies surtout et des névroses à l’état aigu disparurent tout à coup , particulièrement chez les femmes , par l’effet de la frayeur quelles éprouvèrent pendant les trois jours de combat; et les praticiens de la capitale ont pu remarquer comme moi que, pendant le semestre suivant, le nombre des malades fut beaucoup plus faible qu’à l’ordinaire.

— L’Amour , ce sentiment si énergique , cette passion si dangereuse , a seul pu triompher du penchant opiniâtre de certains mélancoliques à se débarrasser de la vie. En voici un exemple rapporté par M. Falret dans son excellent traité De l’ Hypochondric et du Suicide.

« Mademoiselle G***, âgée de vingt-trois ans, d’un tempérament bilieuxsanguin , née de parents sains d’esprit et de corps , passa les premières années de sa vie à la campagne , dans la plus parfaite santé ; la menstruation s’établit à treize ans, sans le moindre accident. A quatorze ans, elle s’éloigne , mais à regret , de son pays natal pour donner des soins à son éducation. Dès ce moment , elle conçoit un ennui inexprimable , un goût prononcé pour la solitude, bientôt un désir de mourir que rien ne peut dissiper* Les plaisirs n’ont pour elle aucun attrait ; elle reste pendant des heure entières immobile , les yeux fixés sur la terre , la poitrine oppressée , et dans létat dune personne qui redoute un événement sinistre. Dans la ferme résolution de se précipiter dans la rivière, elle recherche les lieux les plus écartés, afin que personne ne puisse venir à son secours ; mais bientôt 1 idée du crime qu elle médite la fait renoncer à son projet.

d Après un an de séjour dans la capitale, elle alla chez ses parents , où

die passa trois semaines sans ressentir le moindre ennui de la vie. De retour à Paris , le penchant au suicide reparut avec plus de force. Mademoiselle C“* prend de l’oxyde de cuivre; heureusement la dose est trop faible , et les vives coliques qu’elle éprouve sont dissipées par des médicaments appropriés. A seize ans, elle perd son père : sa douleur fut grande, mais la présence de sa mère mit un terme à ses maux. L’année suivante, sa mère ayant succombé , nouvelle tentative de suicide : elle en est empêchée. A dixhuit ans , la vie lui devient plus à charge que jamais : elle met un mouchoir autour de son cou , et le serre de toutes ses forces ; elle perd seulement connaissance. Revenue à elle-même, elle verse un torrent de larmes , et prend la résolution d’abandonner son horrible projet. La religion se présente à son esprit comme le seul remède à sa douleur. Cependant le désir de mourir ne s’efface point de sa mémoire ; les larmes baignent continuellement ses yeux. Voit-elle un objet lugubre , propre à faire naître la pensée de la mort , elle se plaît à le contempler ; elle se sent oppressée; son cœur bat fortement; elle éprouve une faiblesse et un frisson général ; elle est dans l’ivresse de la joie la plus vive en pensant qu’elle doit mourir.

»Ce que la religion n’avait pu faire, l’amour l’opéra. En s’insinuant dans le cœur de cette infortunée , ce sentiment l’anima d’une nouvelle existence , et lui fit trouver dans l’affection d’un époux et les caresses de ses enfants une douce compensation à l’amertume des premières années de sa jeunesse. »

De la Passion dominante en général. — Une remarque qui a été faite par quelques observateurs , et dont j’ai été à même de confirmer la justesse , c’est que la vue , le bruit , le nom seul de l'objet de la passion dominante suffit quelquefois pour réveiller en nous le sentiment , lors même qu il paraît tout à fait éteint.

Voulant calmer un riche avare atteint de frénésie, et qui avait peur de mourir de faim, Celse lui fait adroitement annoncer plusieurs fausses successions, et les vaines terreurs qui assiégeaient ce malade s’évanouissent aussitôt.

Morand cite dans ses Opuscules l’exemple d’un joueur qui ne sortit de la plus complète insensibilité que lorsqu on lui eut crié aux oreilles : quinte , quatorze et le point !

Plusieurs musiciens, passionnés pour leur art , ont été guéris de délire fébrile par une musique mélodieuse , exécutée près de leur chambre à coucher.

Une dame très-avare étant tombée en léthargie , on s’avisa de lui mettre dans la main quelques écus tout neufs ; à peine les eut-elle sentis , qu clic se mit à les palper , et commença à recouvrer connaissance.

Un de mes clients , personnage très-opulent et non moins avare , sortit comme par enchantement d’un état comateux qui durait depuis vingt-quatre

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