‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 45 sur 128 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De l’ivognerie.

La vigne porte trois sortes de fruits : le plaisir, l’ivresse et le repentir.

Anaciursis.

Définition et synonymie.

Une fausse délicatesse de langage a longtemps fait confondre l’ivresse et l'ivrognerie.

L 'ivresse (du grec uSpif , du latin ebrietas ) est 1 état d une personne ivre , c’est-à-dire dont le cerveau est affecté , et la raison plus ou moins troublée par les vapeurs d’une boisson spiritueuse , par une substance narcotique , ou même par l’effet de toute passion violente.

L,’ ivrognerie ( ebriositcis ) est le penchant habituel a prendre immodérément des boissons spiritueuses.

L’ivresse n’est donc qu’un état maladif , au lieu que l’ivrognerie est toujours un vice , un vice dégoûtant et honteux , qui dégrade l’homme au point de le faire descendre beaucoup plus bas que la brute.

D’après ce que nous venons de dire, l’homme ivre est, en général , celui qui a trop bu , et l’ivrogne, celui qui boit souvent et avec excès. Ainsi, Noé était ivre lorsqu’on le vit nu dans sa tente , mais l’histoire ne dit pas qu il fût ivrogne; Alexandre le Grand était l’un et l’autre lorsqu’il tua Clitus, son meilleur ami, et quand il trouva la mort en vidant la coupe d Hercule.

L’ivresse , dit Plutarque , loge avec elle la folie et la fureur.

Sénèque appelle l’ivrognerie une folie volontaire; les Indiens la regardent

DE L’iVROGNERIE.

comme une espèce de rage , et , dans leur langue , le mot ramjan , qui désigne un ivrogne, signifie également un enragé.

On dit vulgairement d’un buveur, qu'il est gai, lancé , en ribote , ivre soûl , mort-ivre, selon que l’ivresse est à un degré plus ou moins avancé! Enfin , la vanité , que 1 on ren;ontre jusque dans le débordement du vice , s est amusée à créer des locutions particulières pour désigner l’intcmpélance dans les differentes classes de la société : c’est ainsi que les ouvriers disent qu ils font la noce , les étudiants, des soûlographics, et les gens comme il faut, des orgies.

La vertu opposée à la gourmandise et à l’ivrognerie est la tempérance, qui consiste dans l’usage modéré des aliments et des boissons destinés à entretenir la vie. Cette vertu, qu’on nomme aussi sobriété, est regardée par tous les moralistes comme la mère de la santé et de la sagesse : c’est le meilleur préservatif contre les maladies cl les vices, dont elle étouffe le germe , tandis que l’intempérance en favorise toujours le funeste développement. C'est à leur frugalité que les anciens Perses, les Lacédémoniens et les Romains furent longtemps redevables de leur activité, de leur vigueur cl de leurs victoires : devenus intempérants , ils s’énervèrent , et furent esclaves. Cyrus , César , Mahomet, Napoléon , étaient aussi remarquables par leur sobriété que par la puissance qu’ils ont exercée sur les peuples. Socrate ne dut également qu’à cette vertu la santé robuste et légalité dame que ne lui avait pas départies la nature. Massinissa , le plus sobre de tous les rois , fut père à quatre-vingt-six ans , et à quatre-vingt-douze vainqueur des Carthaginois. Alexandre le Grand , au contraire, doué d’une excellente constitution , l’altéra bientôt par l’intempérance, et mourut à la fleur de lage, après avoir souillé sa gloire. « Il avait , dit Napoléon , débuté avec lame de Trajan ; il finit avec le cœur de Néron et les mœurs d’Heliogabale.»

Causes.

Influence de l'âge , du sexe et de la constitution. — L’ivrognerie n’existe guère dans l’enfance; on n’en rencontre malheureusement que trop d’exemples dans la jeunesse; mais les époques de la vie où elle est le plus commune sont , sans contredit , l’âge mùr et la vieillesse. Des observations nombreuses et les relevés statistiques prouvent que l’homme est plus souvent livré à cette passion que la femme. Celle conséquence , qu’on aurait pu établir a priori, découle naturellement des occupations sédentaires de la femme, et de la flétrissure que le monde fait peser sur celle qu’entache ce vice. On a aussi remarqué que les individus sanguins et les bilieux y paraissent plus enclins que ceux qui sont doués d’une autre constitution.

Profession. — Parmi les causes nombreuses de l’ivrognerie, les plus fréquentes sont bien certainement le défaut d'instruction ainsi que les pro-

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fessions dures et pénibles : aussi voit-on ce vice régner presque généralement dans la classe ouvrière. De toutes les professions, celle qui compte les plus grands ivrognes nous a paru être celle des garçons d’amphithéâtres d'anatomie. 11 est rare, en effet, d’en rencontrer un seul qui ne s’abandonne à la plus repoussante crapule. Ce triste résultat provient-il de ce qu’il leur faut une certaine stimulation pour surmonter le dégoût qu’inspire la vue des cadavres, ou plutôt de ce qu’ils sont persuadés que l’eau-dc-vie est un préservatif contre les miasmes qui en émanent? Après les garçons d’amphithéâtres viennent les chiffonniers , les infirmiers civils, les tambours, les peintres en bâtiments, les brasseurs, les chapeliers, les cochers, les maquignons, les forgerons, les fondeurs, les imprimeurs, les musiciens, les étudiants en médecine. Parmi les femmes, les prostituées, les chiffonnières, les blanchisseuses et les gardes malades occupent les premiers rangs.

Le soldat et le marin, par leur genre de vie aventureuse, se trouvent aussi dans les circonstances les plus propres à développer l’ivrognerie. Le marin, dont la vie se passe sur la mer, dans un isolement complet, exposé chaque jour au caprice des vents ou au feu de l’ennemi, n’a que les boissons spiritueuses pour s’étourdir sur les dangers qui le menacent. Le soldat, de son côté, est-il en campagne, pour exciter son courage et lut masquer le péril, on lui fait quelquefois distribuer du vin, de l’cau-de-vie, et , afin de rendre ces spiritueux encore plus actifs , on y ajoute , chez certains peuples, de la poudre à canon, du poivre, ou toute autre substance irritante (1). S’il est vainqueur, il ne croit pouvoir mieux célébrer sa victoire qu avec force rasades; vaincu, c’est encore le vin qui lui fait oublier sa défaite. Mais, nonobstant ces causes , n’en est-il pas d’autres encore plus puissantes? Le soldat n'est-il pas sans cesse exposé à toutes les intempéries de 1 atmosphère, à la pluie, à un froid glacial, comme à l’ardeur d’un soleil brûlant, au dénûmenlle plus complet, aux privations de tout genre, comme a une extrême abondance; et, lorsque la fortune lui sourit, comment pourrait-il user avec modération des faveurs qu’elle lui prodigue? Son bonheur, alors, c est le vin; avec le vin, il oublie ses rudes travaux , scs fatigues, tes dangers ; le vin , en cet instant , est tout pour lui , et il compte avec auint de bonheur et d orgueil les bouteilles qu’il a bues, que les batailles ;u il a gagnées. Est il, en temps de paix, relégué, séquestré dans une aserne, sa vie, jusqu alors si active, devient d’une monotonie fatigante ; lans son oisiveté, les jours lui semblent des siècles; et c'est encore avec le hn qu’il en abrège la fatidieuse durée.

Oisiveté. Une vie sédentaire et inactive engendre sans doute moins d i\ rognes qu une vie rude et pénible; cependant on rencontre encore un

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; cordial pour leurs soldats.

1 88 de l’ivrognerie.

assez grand nombre d'hommes dont les deux moitiés de la vie se passent , comme le dirait La Fontaine, l’une à boire, et l’autre à ne rien faire.

Revers de fortune. — Le passage brusque d’une grande fortune à une misère plus ou moins complète devcluppe aussi très-fréquemment la passion dont nous nous occupons. Pour faire diversion aux sombres idées qui l’assaillent, l’homme à qui la fortune a cessé de sourire cherche au fond de la coupe l’oubli des maux; et parfois une douce léthargie lui fait retrouver l’espérance et rêver le bonheur. Mais, lorsque le sommeil a disparu , un réveil affreux lui rappelle ses infortunes, et le souvenir en est d'autant plus déchirant qu’un instant il les avait oubliées ; de là , le fatal penchant à recourir souvent au breuvage qui peut endormir ses douleurs.

Influence des maladies. — Certaines maladies , en viciant l'organe du goût, sont quelquefois la source de la funeste propension pour les spiritueux. De même, chez quelques femmes, dans les premiers mois de la gestation surtout ; chez d’autres, lorsque l’uterus cesse d 'être le siégé de la congestion mensuelle, soit accidentellement, soit parle retour d'âge, il est assez commun devoir le goût se dépraver, et, chose singulière, celles qui auparavant avaient en horreur les boissons alcooliques, s’y adonner avec une sorte de fureur.

De l'exemple et de l'hérédité. — S’il est vrai de dire, dans beaucoup de cas, que de l’exemple naissent les vertus ou les vices, cest ici que cette remarque peut sourtoul trouver son application. Voyez, en effet, ces parents que dégrade la passion de l’ivrognerie : par une déplorable imprévoyance qu’on ne saurait trop flétrir , ils ne prennent pas même la peine de cacher à leurs enfants les honteux excès auxquels ils se livrent. Bien plus, arrivés à ce degré de l’ivresse où le vin excite les désirs et fait succéder à une sage réserve l’indiscrétion et le bavardage, des mots obsenes viennent fiapper de chastes oreilles, qui conserveront à tout jamais ces paroles échappées à la passion : car, il ne faut pas l’oublier , 1 enfant (cette cire qui reçoit si facilement l’empreinte du vice) écoute avec une avide curiosité , et conserve dans son esprit les choses mêmes auxquelles on croit qu il ne prête aucune attention. Voilà donc les modèles qui doivent régler sa conduite ! voilà les leconsqu’il en reçoitl Et comment ne naîtraient pas chez lui, et 1 iviogncric, et les autres passions compagnes ordinaires de ce vice, pour le développement duquel l’hérédité était déjà une cause prédisposante?

Influence du climat, de la température et de la civilisation. « L ixrognerie , dit Montesquieu , se trouve établie par toute la terre, dans la proportion de la froideur et de l’humidité du climat. » Le climat et les saisons exercent sans doute sur ce vice une influence très-marquée , mais moindre peut-être que celle qu’on leur attribue généralement. Pour moi, je suis convaincu que le degré de civilisation et l’état moral des peuples influent plus sur le développement de l’ivrognerie que la nature du climat. Si , en cfk t,

DE LIVROGSERIE. lo-'

on élndie comparativement la fréquence de l’ivrognerie chez les différentes nations, on verra que les sauvages de l’Amérique , qui occupent des lieux fort différents sous le rapport du climat, poussent presque tous celte passion jusqu’à la frénésie; que, chez les Russes , dans les classes é!e\ées , dont la civilisation a déjà poli les mœurs , elle devient de plus en plus lare ; on constatera enfin que chaque jour elle diminue en isspagne , en Italie , en Suisse, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Irlande, et même en Angleterre.

Ceci posé, déterminons quelle est l’influence véritable des climats. Eu général, ce sont les peuples du Nord qui supportent le mieux les exces de boisson. On pourrait même dire que les habitants de ces contrées , pour résister au froid , et pour sortir de l’espèce de torpeur qui en est la suite , ont besoin d'une certaine quantité de liqueurs spirilueuses ou fermentées. C’est ainsi qu’on voit le lumiss du Tarlare , le braga et le quass des indigènes de la Sibérie, liqueurs qui, à faible dose, produiraient chez nous une ivresse complète , ne déterminer chez le Ilu-se qu’une légère excitation , propre à augmenter sa vigueur et son courage. Par l’effet de l’habitude , la dose nécessaire pour s’exciter modérément devient chaque jour plus forte ; aussi ces peuples, à un certain âge, absordent-ils une effrayante quantité d’alcool. Cette habitude, qu’ils contractent de bonne heure , il faut savoir en tenir compte dans leurs maladies , et c’est pour n’avoir pas satisfait à cette indication, qu’en 1815 les médecins français perdirent la plupart des Russes qu'ils avaient à traiter, tandis que les médecins russes en sauvèrent un grand nombre.

De nos jours, l’ivrognerie est encore très-commune en Angleterre. Un observateur a calculé que, malgré les sociétés de tempérance , chaque samedi malin , de cinq à deux heures, il entre chez un certain marchand d’eau de-vie de Manchester au moins deux mille personnes, dont la [dus grande partie se compose de femmes. Il a également constaté que les quatre principaux débitants d’esprit de grain à Londres reçoivent chaque semaine 142,458 hommes , 108,598 femmes, et 18,391 adolescents, chiffres qui présentent un total de 269,447 buveurs. Le nombre des marchands de liqueurs spirilueuses est vraiment prodigieux dans cette capitale ; il excède de beaucoup celui des boulangers , des bouchers et des poissonniers réunis (1).

L’ivrognerie est beaucoup moins commune en France qu’en Angleterre; elle l’est toutefois assez pour être considérée comme l’une des principales

(I) On a calculé que l’ivrognerie tue en Angleterre 30,000 hommes annuellement. La moitié des aliénés, les deux tiers des pain res, et les trois quarts des criminels de ce pays, se trouvent parmi les gens adonnés à la'boisson. — Pendant les deux années 1839 et 1840, à Londres et â Middlesex, 37,774 individus ont été arrêtes en état d’ivresse sur la voie publique ; sur ce nombre on comptait 24,615 hommes et 13,159 femmes.

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causes de maux qui accablent la classe ouvrière; c’est cliez elle une véritable plaie dont il serait bien à souhaiter qu’on pùt la guérir (1). C’est surtout dans nos provinces du nord que l'habitude des liqueurs fortes est le plus répandue : il est certaines villes de ces contrées où , même dans la classe bourgeoise, un maître ou une maîtresse de maison croirait être fort incivile si elle n’offrait le petit verre aux étrangers ainsi qu’aux nombreux amis qui lui rendent visite.

«C’est une grave erreur, dit Marc , d’accuser les Allemands pris de boisson d’être plus querelleurs que les Français. Ils le sont autant le uns que les autres, boivent autant les uns que les autres, du moins les gens du peuple. S'il y avait quelque différence à établir entre eux, ce serait celle-ci : généralement le Français boit parce qu'il est content ;l’ Allemand est content parce qu’il boit.

Symptômes , marche, effets et terminaison.

Portrait de l’ivrogne. — L’ivrogne est lourd et gauche, sa démarche pesante et gênée; des végétations s’élèvent çà et là sur son visage bàlé et cuivreux; son nez surtout apparaît rouge et bourgeonné; ses yeux sont ternes et languissants , son haleine fétide , ses lèvres bouffies, pendantes et agitées par un frémissement continu. La peau a perdu sa couleur; elle est devenue d’un jaune particulier, elle est flasque et couverte de rides prématurées. Les muscles , atrophiés , sont sans force ; des tremblements auxquels il ne peut se soustraire, surtout le malinet le soir, rendent ses mouvements incertains. Chez lui, la mémoire est en partie détruite; le jugement, aboli; les perceptions, obscures et confuses : il ne peut rassembler deux idées. La télé, honteusement baissée vers la terre, semble dénoter l’abjection et l’abrutissement de l’ivrogne. Indifférent pour tout ce qui n’est pas boisson, il mange peu, néglige de se vêtir, ou bien se couvre de sales baillons, et c’est alors qu'on peut appliquer à cet état ignoble le mot énergique des Latins, crapula !

Symptômes de l'ivresse à ses divers degrés. — Dans un festin on voit les premières rasades faire naître une douce chaleur; h physionomie se déride, les traits s’épanouissent, la joie, les bons mots , viennent égayer la conversation ; une excitation légère et pleine de délices s’empare des convives. Plus tard , en môme temps que les libations se multiplient et que les coupes se

(I) Il est constaté depuis longtemps que les admissions dans nos hôpitaux sont bien plus nombreuses les lundis que les autres jours de la semaine; ce qui doit iMre attribué aux excès auxquels une grande partie de la classe ouvrière à l’habitude de se livrer le dimanche. Cette remarque n’a malheureusement été que trop conlirmée à Paris pendant toute la durée du choléra.

DE L 1VR0GNEKIE.

vident, l’imagination devient plus vive, plus pétulante : alors les madrigaux, les chansons qui célèbrent Bacchus et V’énus , les idées ingénieuses, les saillies spirituelles, se succèdent avec la rapidité de l’éclair; l’amant craintif trouve assez de hardiesse pour hasarder d’amoureuses paroles, cl la femme pudique les écoute avec moins de courroux ; l’amitié s’établissant promptement entre gens inconnus que le plaisir rassemble, on devient confiant, communicatif; de toutes parts la vérité éclate, l’homme circonspect même laisse échapper son secret. Bientôt la sensibilité s’accroît encore : on offre volontiers ses soins , sa bourse à celui qui en a besoin. En ce moment, le chemin de la vie a perdu ses ronces et ses épines : c’est une prairie émaillée des fleurs les plus variées, où chacun ne voit, ne rêve que bonheur ; c’est alors que le buveur se dit : Je suis le roi de la terre !

Mais , à mesure que les bouteilles se vident, une soif de plus en plus ardente gagne les convives ; le choc des verres se fait avec bruit ; le vin n'est plus dégusté, il est englouti sans que les gourmets en aient seulement distingué la saveur. Peu à peu les sens s’engourdissent, la tête s’appesantit , le visage devient rouge et enflammé ; les yeux , ternes et sans expression , restent à demi fermés ; la langue s’épaissit , les mouvements des lèvres sont difficiles ; on veut parler, on balbutie ; tout le monde prend la parole à la fois; les voix s’élèvent mêlées au tintement des verres; on crie , on hurle pour se faire entendre ; on se querelle , et souvent des rixes sanglantes viennent couronner l’orgie. En même temps , toute retenue a disparu : tel était décent qui se montre effronté, iibertin ; le pusillanime devient insolent , l’homme paisible est saisi d’accès de fureur ; les passions érotiques sont surexcitées, mais avec impuissance de les satisfaire. Les objets apparaissent doubles ; on veut saisir ce qui est éloigné ; le verre que l’on porte h la bouche glisse des mains , et se brise ; veut-on se lever , la jambe est flageolante , on chancelle , on roule sous la table. Un sommeil de plomb , un torpeur générale s’empare alors de l’homme ivre ou plutôt ivre-mort : les matières fécales et les urines s’échappent involontairement , les vomissements surviennent, et quelquefois c’est dans ces restes dégoûtants de l'orgie que l’on voit l’ivrogne cuver et digérer son vin 1

Marche. Rarement l’ivrognerie existe à un haut degré dès le principe : ce n’est que peu à peu , et par l’effet de l’habitude, quelle atteint ses dernières limites. Chaque jour l’excitation passagère que détermine la boisson devient moindre, cl cependant chaque jour l’estomac se fatigue , s’affaiblit : on éprouve des douleurs , des crampes d’estomac , un malaise général qui va en augmentant. Alors, pour rappeler une jouissance qui s’enfuit , et pour eloigner ses souffrances, le buveur augmente graduellement les doses du fatal liquide. A une période plus avancée, le vin , l’alcool même à 36° , ne sont plus capables d’exciter certains ivrognes; on en a vu qui allaient jusqu a avaler de l’eau de Cologne , de l’éther, de l’acide nitrique étendu;

192 de l'ivrogneiue.

enfin, le goût se détériore tellement, et le besoin d’excitation devient si impérieux, qu’il en est qui se délectent en se gorgeant de Lierre, de cidre, de vinaigre ou d’hydromel corrompus. La progression incessante de l’ivrognerie provient donc de deux causes : la première, de la perte de sensibilité qu’occasionnent les spiritueux; la seconde, de la souffrance qu’ils déterminent, et qu’on cherche à écarter ; c’est là ce qui perpétue le proverbe qui a bu boira.

L’ivrognerie est quelquefois continue ; mais le plus souvent elle n’est qu’intermittente. Il est , en effet, des individus qui ne s’enivrent qu’au printemps ou qu’en hiver ; d’autres ne le font que certains jours du mois ou de la semaine. C’est une remarque dont j’ai profité pour le traitement de cette passion ; et j’ai pu, assez souvent , faire mentir le proverbe, en tenant beaucoup plus compte de celte intermittence qu’on ne l’a fait jusqu’ici.

Effets et terminaison. — On a dit d’une manière absolue que dans les pays chauds l’ivresse fait tomber l’homme en frénésie , et que dans les pays froids elle le rend stupide. Je ne pense pas que cette différence dépende entièrement du climat ; elle tient aussi à la constitution des individus, à la quantité de boisson prise , et surtout à sa nature. Un habile observateur anglais, M. Poynder, a effectivement signalé depuis longtemps les effets différents de la bierre et de l’eau-de-vie. « La première, selon lui, rend d’abord lourd , puis hébété , puis enfin insensible ; l’homme devient plus ivre avec la bierre qu’avec l’eaude-vic; il se vautre davantage, il s’affaisse jusqu’à rouler dans les rues ; mais son abrutissement fait la sécurité des autres. » L’cau-de-vie concentre beaucoup plus son effet ; elle ne rend pas aussi stupide ; elle excite les passions , elle rend violent , agde , et plus capable d’exécuter les crimes ; toutefois, prise en grande quantité , elle finit aussi par produire la stupeur : c’est un fait que j’ai observé longtemps chez un chiffonnier , qui , après avoir englouti le matin un litre d’eau-dc-vic , ronflait le reste du jour , couché entre deux bornes de la rue, la tète sur le pavé , et les membres allongés avec une sorte de roideur cadavérique. Hogarth a aussi saisi d’une manière frappante la différence qui existe entre l’ivresse produite par la bierre et celle produite par 1 eau-de-vie , dans les caricatures qu’il a publiées sous ce titre : Ginlanc and ale alley. Son ivrogne de bierre est gros, comme on représente John Bull, et l’ivrogne d’eau-de-v.e maigre , désespéré , furieux. Quant à l’ivresse causée par le vin , elle est plus gaie et moins nuisible , tant au buveur qu’à ceux qui l’entourent. Le célèbre Hoffmann croyait l’usage du vin indispensable pour la poesie ; aussi cette liqueur, qui du reste contient toujours un quinzième au moins d alcool , a-t-elle été appelée le Pégase des poètes, tandis que la bierre et le cidre

ne paraissent pas avoir éveillé beaucoup de lyres.

Les effets de l’opium sont peut-être plus funestes que ceux qui résultent de l’abus des boissons alcooliques. Les traits languissants du fumeur d’o-

DE L IVROGNEUIE.

pium , scs yeux hagards, son visage blême et ridé , son sourire stupide , son corps amaigri, son apathie léthargique, sont en effet quelque chose de plus horrible encore que l’abrutissement de l’ivrogne. Ajoutons que la passion de l’opium est infiniment plus tyrannique que celle des boissons spirilueuses : l'habitude de celte substance une fois enracinée, il est presque impossible que la volonté soit assez puissante pour y faire renoncer. Peut-il en être autrementquand, toute résistance morale paralysée en quelque sorte par un véritable idiotisme, le malheureux fumeur d’opium , vrai squelette ambulant, est tombé peu à peu dans un état de stupide indifférence pour les aliments, pour sa propre famille , pour tout enfin, excepté pour la drogue vénéneuse qui est devenue son seul besoin , sa seule consolation , jusqu’à ce qu’elle l’ait conduit lentement au tombeau?

Dans l’ivresse arrivée à un certain degré, la passion dominante se montre ordinairement à découvert. Cette révélation du caractère s’observe aussi dans l’aliénation mentale et pendant le sommeil. Ces trois états offrent, sous ce rapport, une analogie frappante , et plus d’une fois la politique a su tirer un parti avantageux de leur indiscrétion.

Les passions dans lesquelles la circonspection joue un rôle important m’ont paru, en général, avoir une sorte d’antipathie pour l’ivresse. Ainsi l’avare, qui du reste ne vit que de privations, se garde bien de se mettre hors d’état de pouvoir surveiller son trésor. L’ambitieux , de son côté , qui se nourrit d’espérances , craindrait de dévoiler ses projets s’il abusait du vin, « ce grand délieur de langue, qui, comme le dit Montaigne, fait débonder les plus intimes secrets à ceux qui en ont pris outre mesure : » In vino veritas est un proverbe aussi ancien que vrai.

Cette manifestation forcée du caractère , cette révélation involontaire des pensées les plus cachées, qui paraît inexplicable au philosophe, ne l’est nullement pour le médecin physiologiste : c’est que, dans l’ivresse, les sensations n’étant plus en rapport avec les objets extérieurs, ni les idées avec les sensations, la circonspection s’évanouit, et les déterminations sont commandées par la passion prédominante : alors l'homme de la société disparaît, 1 homme de la nature se montre, et son cœur est à nu.

Les maladies que l’ivrognerie fait naître varient selon qu’elle est plus ou moins ancienne; selon les dispositions particulières des individus à contracter telle ou telle affection ; selon l’espèce et la qualité des boissons ; enfin , selon la quantité qu’on en absorbe , et le climat dans lequel on se trouve place. Ainsi , chez les uns l’estomac devient paresseux , les digestions sont longues et pénibles ; chez d’autres , il acquiert une susceptibilité telle qu .1 ne peut conserver la moindre quantité d’aliments; chez ceux-ci il v a une simple dyspepsie; chez ceux-là des gastralgies, des gastrites; plus tord des squirrhes au pylore. En général , on peut dire avec Hippocrate qu’un grand buveur n est pas en même temps un grand mangeur.

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