DF. L IVROGNERIE
Au moral , les facultés intellectuelles se détériorent , l’imagination devient obtuse, les idées se confondent, la mémoire s’abolit, enfin l’hébétude et l’abrutissement viennent terminer ces tristes prodromes. Une seule idée domine alors toutes les autres, préside à tous les actes: c’est le désir de boire, désir qui suggère encore les moyens desatisfaire ce besoin impérieux et d'en bâter le moment. Plus lard apparaissent des accès passagers d’épilepsie , qui dégénèrent bientôt en un tremblement général, en paralysie, en hypochondrie chez l’homme, en hystérie chez la femme, en manie et en démence chez tous les deux. Peu à peu la nutrition s’altère, et l'on voit survenir le marasme , l’anasarque et l'hydropisie. Chez quelques individus qui font une grande consommation de bierre, chez ceux dont la table est chargée chaque jour de mets succulents , on voit se développer une obésité dégoûtante, un embonpoint tel qu’il leur faudrait, comme on l’a dit trivialement, une brouette où ils pussent mettre leur ventre. Les fonctions de la respiration , de la circulation et de la peau s’altèrent; le poumon, forcé d’élaborer des quantités énormes d’alcool, se fatigue et s’engorge : de là les congestions, les pneumonies, l’asthme et diverses hypertrophies. La peau , comme on le sait, est le siège d’une perspiration abondante que l’air froid auquel on s’expose supprime brusquement; ce qui peut déterminer une foule de maladies plus ou moins graves, la mort même : aussi, que de fois n’a-t-on pas vu des malheureux, surpris par le froid à la sortie d’une orgie, tomber sur la route pour ne plus se relever 1 La loi s’est-elle assez occupée des mesures à prendre pour prévenir de semblables accidents, en sévissant avec force contre les cabaretiers qui , dans un sordide intérêt , donnent à boire outre mesure à des êtres complètement dénués de raison?
Chez l’ivrogne il n’est pas rare de voir les maladies syphilitiques devenir incurables. Quel médecin n’a pas observé des chancres empirer sous 1 influence d’une orgie , désorganiser une étendue énorme de téguments , cl produire ces ulcères vastes et ichorcux qui ont servi de texte auxeflrayantes descriptions des auteurs?
Par suite de l’abus des spiritueux, les fonctions génératrices s'affaiblissent chaque jour; la femme devient sujette aux hémorrhagies utérines; l’homme perd la faculté reproductive, ou donne le jour à des êtres faibles, chétifs, prédisposes à l’aliénation mentale , et qui , pour comble de malheur , hériteront probablement d’un vice dont on ne craindra pas de leur montrer l’exemple.
Les éruptions, les ulcères de quelque nature qu ils soient, les plaies faites accidentellement ou par le chirurgien , se détériorent chez les buveurs, et présentent une résistance opiniâtre à tous les moyens curatifs. Chaque jour nous voyons des cicatrices déjà avancées se rouvrir tout à coup sous l’influence de l’ivresse, puis marcher de nouveau vers la guérison lorsque la cause a cessé d’agir. J’ai donné autrefois des soins à un ancien militaire
de l'ivrognerie. 1,/0
affecté d’un ulcère variqueux occupant la malléole interne de la jambe gauche, qui avait été rebelle h tous les moyens employés par deux médecins de la capitale : il ne guérit qu’après que je fus parvenu a détourner le malade de l’ivrognerie, en le menaçant d’une amputation qu’il rendait volontairement inévitable. Mais lorsque, par suite d’une vieille habitude, il lui arrivait de faire le moindre excès de boisson, sa plaie se rouvrait presque aussitôt , et elle ne se cicatrisait que quand il rentrait dans les bornes de la tempérance.
Les viscères abdominaux éprouvent aussi de nombreuses alterations. Les différentes sécrétions se font d’une manière anormale; les propriétés des sucs sécrétés dégénèrent; le foie se convertit souvent en un tissu dur, boursoufflé ; il perd sa couleur, ses granulations, et passe à l’état qu’on a appelé graisseux. Les intestins de 1 ivrogne sont le siège de phlegmasies ordinairement chroniques, qui deviennent quelquefois aiguës; leur piopriété assimilatrice diminue, les ganglions du mésentere s engorgent, la prédisposition aux hémorrboïdes augmente; les reins ne peuvent plus sulfire à la sécrétion de l’urine, qui devient trouble, sédimenteuse, et se chai ge d’une grande quantité d’acide urique qui produit souvent des calculs des reins et de la vessie, ainsi que les atroces douleurs de la goutte.
Mais la compagne la plus terrible de l’ivrognerie, ou plutôt la terminaison ordinaire de ce vice dégoûtant, c’est l’apoplexie. Plus d’une fois, on le sait, des festins ont été suspendus par un événement funeste ; plus d’une fois des buveurs ont été terrifiés de voir un de leurs compagnons, frappé avec la rapidité de la foudre, tomber au milieu d’eux pour ne plus se relever (1). Si l’on ouvre le cadavre de ces malheureux, on trouve assez souvent l’estomac gorgé de liquides et d’aliments qui ont forcé le sang à refluer vers le cerveau , et ont ainsi détermine la rupture des vaisseaux de cet organe.
D’ordinaire, la mort est moins prompte : plusieurs attaques ont vainement annoncé la fin prochaine de l’ivrogne, et ce n’est guère qu’après avoir eu plusieurs coups de sang qu’il succombe. Dans ce cas, la masse du sang, la proportion de fibrine qu’il contient, ont été augmentées, ainsi que la force d’impulsion du cœur, et la mort est, comme dans le cas d’apoplexie foudroyante, déterminée par la rupture des vaisseaux de l’encéphale.
— Les effets sociaux de cette passion ne sont pas moins funestes.
Au rapport de M. Stone, qui , pendant plusieurs années, a dirigé l’hos-
(1) L’empereur Jovien et Septime-Sévère moururent ivres, à la suite d’un grand dîner, \udehcrt, roi d’Angleterre, eut le même sort; et, de nos jours, le sultan Mahmoud II dut sa fin prématurée à un delirium tremens, produit par l’abus effrayant qu’il faisait des liqueurs alcooliques. Voir le récit dramatique de la mort de ce prince dans l’ouvrage intitulé : Deux années de l’ histoire d’Oricnt (1839-1840), par J1M. de Cardavène et E. Barraull; Paris, 18i0„ 2 vol. in- 8".
1 CE l’ivrogneme.
pice de Roston, c’est l’ivrognerie qui a amené dans cet établissement les sept huitièmes des pauvres.
M. Cole, juge de police d’Albany (New-York), a attesté que, dans une seule annee, 2,500 personnes ont été traduites devant son tribunal, et que, sur 100 délits, 96 étaient le résultat de l’intempérance.
D après N\ il lan , cest à l’excès des spiritueux consommés à Londres quil faut attribuer la moitié des morts subites qui surviennent à l’âge de vingt à vingt-cinq ans. Selon le même observateur, la moitié des aliénés, ses compatriotes, seraient également redevables de leur dégradation morale à 1 ivrognerie. En France, ce vice étant beaucoup moins commun qu'en Angleterre , nos relevés statistiques offrent un résultat different. Ainsi , en lisant le Compte rendu de M. Desportes, sur le service des aliénés traités à la Salpêtrière et à Bicêtre , de 1825 à 1833 , on trouve que , sur 8,272 individus affectés d aliénation mentale, 414 seulement ont été réduits en cet état par suite d’abus de liqueurs alcooliques.
Il résulte du relevé des cas nombreux de medecine légale que j’ai été appelé a constater, de 1818 à 1838, dans le quartier de l’Observatoire, que le quart des morts subites, et le sixième de suicides, ont eu lieu pendant l’ivresse.
En 1832, j ai été aussi à même d'observer, comme tous mes confrères, que le choléra, surtout à son début, faisait incomparablement plus de victimes chez les ivrognes que parmi les individus tempérants.
Voici le relevé des morts accidentelles constatées en France par le ministère public, du 1" janvier 1835 au 1er janvier 1842, et celui des individus dont la fin subite n’a pu être attribuée qu’à l’ivrognerie.
Années.
Morts accidentelles.
Morts par ivrognerie.
En 7 années. .
Résumons les funestes effets de cette passion, en les considérant sous le triple rapport des maladies, de la religion et des lois.
1° L’ivrognerie abrège la durée de la vie; elle augmente le nombre et l’intensité des maladies, souvent même elle en rend la guérison impossible. 2° Sous le point de vue religieux, on remarque qu’en portant le désordre
de l' ivrognerie.
dans les organes , l’ivrognerie le porte aussi clans l’àme; quelle pousse l’homme au libertinage, à la colère, au meurtre , au suicide; qu cl e mu liplie toutes les tentations au mal, y rend infiniment plus accessible; et qu’cnfin , elle cause la perle d’une multitude d âmes.
3° Sous les rapports légaux et sociaux, il est démontré , par une longue et triste expérience, que ce vice augmente prodigieusement le nombre des crimes; qu’il est une des principales sources du paupérisme, qui entraîne avec lui un surcroît de charge pour les Etats. On doit aussi le signaler à l’attention des gouvernements comme la cause la plus fréquente de ccs terribles accidents que nous voyons chaque jour arriver à la chasse, dans les voitures publiques, sur les vaisseaux , à bord des bateaux à vapeur, sur les chemins de fer, dans les mines, etc. Enfin , combien de fois les administrations publiques, ou , pour mieux dire, les administrés , n’ont-ils pas ressenti les funestes conséquences de ce vice, qui a fuit commettre des fautes graves, irréparables, à des hommes chargés de fonctions importantes ? On rapporte à ce sujet qu’un des plus grands administrateurs que les Etats- Unis aient produits , Thomas Jefferson, le troisième président du gouvernement fédéral , disait quelquefois à ses amis : « L'habitude des boissons spiritueuses, chez les hommes en place , a fait plus de mal au service public et m’a causé plus d’embarras qu’aucune autre circonstance. Maintenant que je suis éclairé par l’expérience, si je recommençais mon administration, la première question que je ferais à l’égard de chaque candidat aux emplois publics serait celle-ci : Est-il adonné à l’usage des boissons spiritueuses ?»
Une dernière remarque, une considération grave , qui doit trouver sa place ici, et qui mérite de fixer toute l’attention des législateurs, des jurés et des directeurs spirituels, c’est que si l’ivresse pousse souvent l’homme au crime sans la participation de sa volonté , il est une foule de scélérats qui , par un calcul infernal , se plongent sciemment dans l’ivresse, pour ne plus entendre le cri de leur conscience, et se donner l’affreux courage dont ils ont besoin. M. Poynder, dans les renseignements qu’il a fournis au parlement d’Angleterre, déclare que beaucoup de criminels lui ont assuré qu’avant de se porter à des crimes d’une certaine atrocité , il leur fallait , de toute nécessité , avoir recours aux boissons spiritueuses, et qu’ils se gardaient bien d’oublier celte précaution.
De V Ivresse considérée dans ses applications médico-légales. — Si l'intention du législateur français eût été d’élever l’ivresse au rang des excuses, il l’eût bien certainement mentionnée; et il ne l’a fait nulle part. D’un autre côté, l’article 64 du Code pénal dit formellement que « il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action. » Or, il n’est aucun médecin légiste qui puisse hésiter à ranger l’ivresse complète parmi les lésions de l’entendement. En effet, « comme
*•'8 DE l’iVROGXEBIE.
la démence , dit Marc, elle est une affection du cerveau , passagère, il est vrai; comme la démence elle modifie pathologiquement les conditions normales de l’intelligence, quelle exalte d’abord , puis quelle obscurcit, et quelle trouble ensuite complètement.
«Résulte-t-il de là que, dans ses investigations sur l’aliénation mentale transitoire produite par l’ivresse, le médecin doive être en désaccord avec la loi ? Loin de moi cette pensée; le législateur ne pouvait agir autrement qu’il ne la fait. Nous lavons vu plus haut, l’ivresse ne pouvait être explicitement considérée par lui comme cause d’atténuation , et encore moins d’excuse; c était moins 1 effet que la cause qu’il avait à prévenir, et l’ivresse considérée en elle-même ne devait pas exclure l'imputabilité, puisque le pouvoir ou l’imprudence de s’enivrer ne l’exclut pas.
«Toutefois, le médecin chargé de statuer indirectement sur la moralité et la valeur des actions incriminées ou entachées de nullité, en tant que les causes de ces actions peuvent se rattacher à l’état physique de l’agent; le médecin, dis-je, chargé d’envisager, non collectivement , ainsi que le législateur , mais individuellement , ainsi que 1 avocat , le juré , et même , sous un certain point de vue, le magistrat, les circonstances que présente l’espèce, devra donc, dans ses recherches , faire abstraction de la loi écrite, et puiser uniquement les motifs de ses conclusions excusantes, atténuantes ou non , dans les circonstances qui auront précédé , accompagné ou suivi l’ivresse.
1 «Ainsi l'ivresse ne pourra pas exclure la responsabilité, toutes les fois que, pendant son existence, l’esprit aura conservé la direction qui lui aura été donnée vers un crime prémédité. Encore, cette maxime ne peut-elle, selon moi, s’appliquer qu’au premier et tout au plus au second degré de 1 ivresse. » ( De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires.)
« Est-il des circonstances, dit M. Roesch , où l’ivrognerie doive fortifier les motifs d’atténuation et même d’excuse? La question est grave; mais il n’est pas impossible de la résoudre.
«Lorsque l’ivrognerie est le résultat d’une habitude vicieuse, et qu’on ne lui reconnaît pas pour origine une cause pathologique , on doit, dans le sens moral , la considérer comme un vice punissable, lorsqu’elle conduit à des actions illégales et qui ont évidemment pour motif un intérêt personnel préexistant à l'ivresse. Il n’en est pas ainsi lorsque l’ivrognerie, qui mérite alors plus justement le nom de dipsomanie , est le résultat d’un état de maladie qui , par cela même, réclame de l’indulgence (1). »
(I ) De Valus des boissons spiritucuscs , considérées sons le point de vue de la police médicale et de la médecine légale, excellent mémoire inséré dans le tome XX des Annales d’IIggienc publique cl de Médecine légale. — On peut encore con-
DE l’ivrognerie. 199
A ces considérations, j’ajouterai que l'homme habituellement sobre, qui aurait été enivré par l’ingestion malveillante d’alcool dans ses boissons, ne saurait, en matière criminelle, être responsable des actes qu’il a pu commettre pendant l’ivresse.
Traitement.
Traitement de l’ivresse. — L’ivresse est-elle légère, on fera prendre quelques tasses de thé ou de café, du sirop (l’orgea étendu d’eau, ou mieux encore dix à douze gouttes d’ammoniaque dans un demi-verre d’eau. S'il y a des nausées accompagnées de vertiges, on facilitera le vomissement en administrant de l’eau tiède, quelques grains d’ipécacuanha , ou encore en titillant la luette avec une longue plume dont on aura trempé les barbes dans de l’huile. On combattra ensuite la soif avec de la limonade, ou toute autre boisson acidulée, que l’on pourra rendre légèrement laxative en y ajoutant un peu de crème de tartre.
Existe-t-il brisement des membres, et forte congestion de l’encéphale, on pratiquera une ou deux saignées, suivant l’exigence; on appliquera des sangsues derrière les oreilles, aux tempes, à l’anus de préférence, s’il y a habituellement fluxion hémorrhoïdaire. Dans les cas d’apoplexie , on promènera en outre des sinapismes à la partie interne des cuisses, on appliquera des vésicatoires , etc. En même temps, on tiendra la tète du malade élevée; on le placera dans un air pur et frais, en ayant toujours soin de débarrasser le cou de tout ce qui pourrait y gêner la circulation.
Dans l ivresse furieuse et convulsive, après s’être rendu maître de l’individu , que 1 on fera tenir au lit par des hommes calmes et vigoureux , on lui assujettira le tronc et les cuisses avec des draps passés en travers, et dont on fixera les bouts au milieu du lit ; on lui liera les pieds, en se bornant à contenir les mains, et Ion s’efforcera de provoquer le vomissement, en le faisant boire à laide dun vase qu’il ne puisse pas briser entre les dents. Mais on devra, dans celte sorte d’ivresse, s’abstenir d’administrer 1 émétique, qui pourrait avoir de funestes résultats; on ne fera même usage de 1 ipécacuanha que si leau tiède, les corps gras et l’oxymel scillilique, avaient été donnés sans succès.
délicate , Rayer , Mémoire sur le Delirium tremens;
’ c°,‘s!frl’e* enm le. rapports médical , hyylénique e( mccUco- Cramer «L VJ Prudes d' Hygiène, t. XXII, p. 98; - Bruhl-
t radar- desJ,u.lssons fortes et sur une Méthode rationnelle de les enfin M rvJVn 81?’ El’clmann> Annales de Hcnke, vol. supplém. VIII; — villes) t 'l( ; 1840^2 toI. d^0ereuses dc la population dans les grandes
200 de l’ivrognerie.
Dans l’ivresse causée par les opiacés, on aura recours à la saignée, aux boissons acidulées, aux élhers. On pratiquera des frictions sur diverses régions du corps, avec des brosses ou des linges rudes; on prescrira des lavements irritants; enfin, on emploiera tous les moyens conseillés dans l’empoisonnement par les substances narcotiques.
Traitement de l'ivrognerie ; moyens préventifs employés par quelques législateurs. — Chez les Juifs, qui étaient naturellement sobres, la loi est muette sur tout ce qui a rapport à l'ivrognerie; de nos jours encore, ce peuple conserve une telle aversion pour ce vice, qu on voit chez lui fort peu d'individus s’y abandonner.
Dracon, chez les Athéniens, punissait l’ivresse de mort; Lycurgue, à Sparte, faisait, à ce que l’on assure , enivrer des esclaves , pour inspirer à la jeunesse le dégoût du vin. Mais , voyant 1 inutilité de son remede, il ordonna d’arracher toutes les vignes; sur quoi Plutarque remarque que « ce législateur eût mieux fait de laisser croître les vignes, mais d en approcher les Nymphes, c’est-à-dire d’ordonner le mélange de l’eau avec le vin, et qu’ainsi il aurait contenu la fougue de Bacebus à l’aide d’une divinité plus sage. »
Pitlacus, roi de Mitylène, avait rendu une loi qui infligeait une peine double à celui qui avait commis un crime pendant l’ivresse : la première était pour son crime; la seconde, pour s’être mis, par intempérance, dans le cas de le commettre.
Zaleucus, roi et législateur des Locriens, ne permettait l’usage du vin qu’aux infirmes, sur l’ordonnance des médecins, et il le défendait à tous
ses autres sujets, sous peine de mort.
Pythagore, comme on le sait , interdisait aussi l'usage du vin à ses disciples, assurant que celte boisson était l’ennemie de la sagesse, et amenait une disposition prochaine à la folie.
Une ancienne loi romaine prescrivait à tout citoyen de bonne famille de ne boire de vin qu’à trente ans, et encore avec modération. (Plin., xiv, 13 et LV.) La même loi interdisait entièrement aux femmes 1 usage de cette liqueur. Equatius Metellus tua sa femme pour l’avoir surprise buvant du vin au tonneau, et il fut absous. Fabius Pictor fait aussi mention d’une dame de qualité que ses parents firent mourir de faim, parce quelle avait forcé le coffre dans lequel étaient les clefs de la cave. Mais, dans la suite, on se borna à priver de leur dot les femmes qui enfreignaient la loi, cl, plus tard , on leur permit l’usage du vin fait avec des raisins secs. Enfin , vers la décadence de la république, l’abus de cette liqueur devint fort commun, et même , s’il faut croire ce que dit Horace :
Narratur et prisci Calonis Sœpc mero caluissc virlus :
DE L’iVROGNERIE.
La vertu du vieux Caton ,
Chez les Romains tant prônée,
Etait parfois, nous dit-on,
De falerne enluminée.
Chez les Arabes, qui ont perfectionné l’art de distiller, l’ivrognerie était tellement répandue que Mahomet crut devoir proscrire entièrement le vin. Par malheur, l’usage de l'opium , chez les Turcs , et le bouang ou pust , que l’on prépare en Perse, ont bien aussi leurs funestes résultats , et, en définitive, les Mabométans n’ont pas beaucoup gagné à cette défense.
L'Espagne et le Portugal ont eu peu besoin de ces lois répressives dont sont remplis les codes du Nord.
Quant à la France, ses rois furent souvent dans la nécessité de mettre des entraves à son excessive consommation de vin , soit par des impôts proportionnés qui devaient en même temps servir à alléger les charges de l'Etat , soit par des voies de rigueur qui sont toujours tombées en désuétude. François Ier publia , en 1536 , un édit très-sévère contre les ivrognes : les coupables étaient , la première fois , condamnés à la prison , au pain et «à l’eau ; la deuxième, ils étaient fouettés; la troisième, ils recevaient ce châtiment en public , et , en cas de récidive, ils étaient bannis, après avoir subi 1 amputation des oreilles. Charles IX fil arracher les vignes. Louis XIV eut aussi recours à des voies rigoureuses pour réprimer les excès de boisson auxquels se livraient les seigneurs de sa cour.
L ivrognerie tient une telle place dans les habitudes anglaises; elle y est la source de tant de désordres, que la loi ne pouvait manquer d’en faire un délit, qui est puni de 40 schellings d’amende ou de quelques jours de prison, au choix du magistrat. En France, le Code pénal ne mentionne même plus 1 ivrognerie , qui, d’un autre côté , a le privilège d’être presque toujours considérée comme une circonstance atténuante. Ce vice cependant nous parait produire assez de ravages pour devoir attirer l’attention du goulernement, et le déterminer a prendre des mesures de police générale (1), et surtout de police hygiénique. Ces dernières mesures devraient principa-
(1) A Rome, tout individu rencontré ivre sur la voie publique est immédiatement mis en prison. C’est une mesure fort sage, qui diminue le nombre des ivrognes en meme temps qu’elle pourvoit au maintien de l’ordre et à la sûreté des citoyens. — En Angleterre, la police n’arrête pas dans tes rues tous les individus qui donnent des signes d’ivresse ; elle se borne à mettre sous les verroux ceux qui commettent quelque désordre ou qui paraissent tout à fait privés de 1 usage de leur raison A Londres et à Middlesex, non compris la Cité, 12,588 ivrognes, dont 4^50 femmes, ont été arrêtés pendant la seule année 1842. Cette 5,876 lvroones ont été mis en prison à Liverpool. « Ces mesures Fe.”a!®s ; . , un savant statisticien, conçues dans un but moral, ont porté toutemn.fji J? fruits. Dans une contrée aristocratique comme l’Angleterre,
j. *ü i 01 ”e,fait Pas acception de personnes , ce sont les magistrats qui introduisent les distinctions. Il arrive presque toujours, si l’homme que la police a
202 DE l’ivrognerie.
lement porter sur l’altération et la sophistication des vins , dont la classe ouvrière est plus particulièrement victime.
Moyens curatifs. — Ces moyens peuvent se réduire à deux systèmes tout à fait opposés : l'uri interdisant subitement l’usage des boissons spiritneuses , l’autre ne procédant à leur suppression que d'une manière lente et graduée. La première manière de faire, appliquéeen 1826 parla Société de tempérance américaine, sur un grand nombre d’individus, aurait eu, d’après le rapport de M. lîaird, des résultats fort avantageux (1). Toutefois, dans beaucoup de cas, ce système n’est pas praticable; car la suppression brusque d’une affection chronique (et l’ivrognerie en est une) peut déterminer d’autres maladies excessivement graves. Une distinction pratique paraît ici nécessaire. Si, par suite d’affections morales ou de quelque dérangement physique, le goût des boissons enivrantes ne faisait que de se manifester, on devrait mettre tout en œuvre pour en retrancher entièrement l’usage; l’habitude n’étant pas encore enracinée, une suppression brusque n’olfrirait alors aucun danger; mais si la passion est ancienne , si elle est devenue une seconde nature, nous prendrons en considération qu’elle s’est développée graduellement , qu’elle a dû passer par plusieurs périodes , et nous suivrons une marche qui n’occasionnera aucune secousse dangereuse à l’organisme. Partant donc de ce point de vue , nous diminuerons faiblement chaque jour la quantité de vin ou d’alcool; ensuite , à des intervalles assez rapprochés, nous substituerons à ces liqueurs spiritueuses d’autres boissons qui le sont moins. Enfin , lorsque la maladie décline , pour tromper l’œil et le goût, nous fe-
trouvé ivre a de la fortune , qu’il en est quitte pour payer une faible amende ; mais s’il est pauvre, il expie sa faute par la prison. Là, un ouvrier qui n’a que ce moment d’oubli à se reprocher se trouve ie plus souvent confondu avec des malfaiteurs, et ce déplorable contact devient pour lui ou un supplice qu’il u avait pas mérité , ou une cause de dépravation. » ,
(1) Si l’influence exercée aux Etats-Unis et en Angleterre par les sociétés de tempérance est aussi grande que l’annonce M. Baird, on ne tardera pas a constater dans ces deux pays une diminution sensible du paupérisme, des maladies et des crimes, dus en grande partie à l’abus des liqueurs alcooliques.
Depuis longtemps, l’ivrognerie des Irlandais passait pour incurable : celait une maxime reçue qu’il faudrait que l’Irlandais changût de nature pour renoncer au whiskey. «Deux Irlandais, disait-on, ne pouvaient pas se rencontrer sans s enivrer d’abord et sans se battre ensuite. Pour un verre de whiskey, un Irlandais se chargeait de commettre un meurtre , et il remplissait sans hesiter cet abominable engagement. « Depuis quatre ans que le père Mathieu a commence- à parcourir l’Irlande en missionnaire, ce déplorable état de choses est notablement changé. Il est , en effet, constaté qu’en Irlande le débit du whiskey et le nombre des crimes ont diminué dans une grande proportion. En 1840, ce^ pays avait consommé 8,51 1 ,634 gallons de whiskey ; en 1 84 1 , la consommation s est redi nie de 2,400,000 gallons, et celte réduction s’est encore accrue en 1842. yuant au budget du crime , il suffit de dire que le nombre des meurtres a, d l’autre, diminué de moitié. Enfin, c’est le père Mathieu qui 1 a dit devant un auditoire anglais : « l’Irlande , ce pays pauvre, ne présente plus au môme degic que Londres , cette capitale de la richesse , l’aspect d’un peuple en haillons » Jusqu’ici, il faut l’avouer, le vénérable apôtre de la tempérance na pas oper. en Angleterre les mômes prodiges qu’en Irlande.
DE l’ivrognerie. 203
rons prendre pour boisson ordinaire une décoction de queues de cerises fortement colorée , et aiguisée avec de l’eau de Seltz : celte pratique a réussi plusieurs fois. Nous conseillerons aux personnes aisées , dont la vie est sédentaire, l'exercice, l’équitation, les voyages, les distractions de bon goût. Chez quelques autres , nous tâcherons de développer, dans certaines limites, quelque besoin antagoniste ; à tous, nous recommanderons , delà manière la plus expresse, de fuir la société des buveurs; car on a souvent vu la résolution la plus ferme échouer par la funeste contagion de l’exemple. Pour rendre ces moyens plus efficaces, nous agirons en même temps sur le moral : nous effraierons les uns par le tableau des crimes , de la misère et des infirmités que ce vice amène à sa suite ; aux autres , nous dépeindrons le dégoût et le mépris qu’il inspire. Enfin , à un père ou à une mère qui a encore quelque affection pour sa famille, nous répéterons souvent qu’il n’est pas rare de voir tomber dans l’aliénation mentale les enfants nés de parents adonnés à l’ivrognerie.
Quant au régime alimentaire , il devra consister en viandes légères et peu épicées, en fécules, et en légumes herbacés.
On a aussi employé avec avantage d’innocents artifices pour guérir de l’ivrognerie, en provoquant le dégoût des liqueurs. C’est ainsi que M. Fournier en a tout à fait debarrassé deux femmes, en faisant mettre à leur insu du tartre slibié dans tous les spiritueux dont elles abusaient chaque jour. Dégoûtées par les vomissements continuels que leur occasionnaient de tels breuvages , ces malheureuses ne lardèrent pas à renoncer à un plaisir devenu pour elles un véritable supplice.
Observations.
I. Ivrognerie héréditaire observée chez deux enfants après la mort de leur père.
Le nommé L., habitant une petite ville du département de la Meuse , était resté sobre jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, époque à laquelle il éprouva des pertes d’argent assez considérables, il avait alors quatre enlants , avec lesquels il se plaisait à passer la plus grande partie de scs soirées. A dater du moment où la fortune lui fut contraire, la société de sa femme et de ses enfants lui devint insupportable; son caractère , jusqu’alors aimable et enjoué , parut sombre, taciturne , et bientôt on le vit se livrer avec fureur à la passion des liqueurs fortes. D’adroits fripons profitèrent de ses moments d ivresse pour lui faire souscrire des marchés onéreux qui délabrèrent de plus en plus ses affaires. En vain on lui représenta la pet le prochaine du peu qui lui restait , et la misère dans laquelle il allait plonger sa famille : aigri par ses nouvelles perles, L, continua de boire, cl finit par devenir un ivrogne achevé.