‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 47 sur 128 · DE L IVROGNERIE · texte numérisé non relu

DE L IVROGNERIE

La troisième et la cinquième année qu’il s’était adonné aux boissons spiritueuses , il eut deux autres enfants du sexe masculin. Celle nouvelle charge n’arrêta pas son funeste penchant, et, à l’âge de cinquante-quatre ans, il était arrivé au point de boire chaque jour une bouteille d’eau-devie , outre plusieurs bouteilles de vin. Mais enfin , ce corps de fer se brisa ; L. tomba dans une espèce d’hébétude , de démence , et un jour on le trouva mort d’apoplexie dans une cabane de son jardin. L’autopsie ne fut pas faite.

Les enfants de L. furent élevés par un oncle, devenu leur tuteur à la mort de son frère. On fut tout étonné, lorsqu’ils parvinrent à lage de raison, de trouver en eux des goûts tout à fait differents. Les trois filles elle garçon que L. avait eus avant de se livrer à l’ivrognerie étaient très-sobres; les deux autres garçons , au contraire, l’un à lage de neuf ans, l’autre à sept ans, montraient un goût prononcé pour le vin. Le frère de L , que la passion de ce dernier avait profondément affligé, employa les précautions les plus sévères pour empêcher ce fatal penchant de se développer : il leur interdit l’usage du vin même à leurs repas ; il leur défendit d'en accepter , quelque part qu’ils seArouvassent , et, lorsqu’il venait à apprendre qu’ils en avaient bu , il les fustigeait de manière qu’ils conservassent longtemps le souvenir de leur désobéissance. A l’aide de ces moyens , il parvint à arrêter quelque temps leur prédisposition héréditaire ; mais à peine furent-ils en apprentissage, que toutes les précautions échouèrent : à l’âge de seize et de dix-huit ans, ils fréquentaient ensemble les tavernes, et plus d’une fois ils y passèrent la nuit sous les tables.

En 1828, l’aîné se maria à une femme robuste et bien constituée, de laquelle il eut plusieurs enfants. Les premières années de son mariage, on remarqua en lui une moins grande tendance à boire. Il exerçait alors l’état de jardinier; mais il lui vint en 1830 la pensée de tenir un cabaret. A partir de ce moment, sa passion pour le vin reparut avec son intensité première, et bientôt on disait qu’il consommait à lui seul plus que toutes ses pratiques réunies. Sa femme, sur ces entrefaites, ayant hérité d’une somme de dix mille francs, le contraignit à reprendre le jardinage; mais cette sage mesure fut inefficace. L. n’allait guère à ses travaux sans engloutir un demi-litre d’eau-de-vie et deux ou trois bouteilles de vin. Aussi, en 1832, il fut pris d’un tremblement général et d’une constriction spasmodique des muscles qui dura pendant trois jours. A dater de celle époque, scs lèvres et scs mains restèrent constamment tremblotantes, et il eut plusieurs atteintes d’hémiplégie. En 1835, un jour qu'il descendait à la cave, il fut saisi de vertiges, et tomba à la renverse; on le saigna, et il recouvra la santé. Enfin, le 21 août 1837, il fut pris d’une hémorrhagie nasale qui dura presque sans interruption pendant sept heures. En entrant dans la chambre où il gisait, le médecin qu’on appela fut suffoqué par une odeur

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d'alcool , d'urine el de sang; elle était tellement forte que le prelrc, qui ne vint qu’après qu’on eut ouvert la fenêtre, faillit aussi tomber en syncope. Le lit était imprégné d’urine ayant une odeur fortement alcoolique. On trouva dans une pièce voicine une cruche d eau-de-vie pouvant contenir environ un litre, mais à peu près vide; le malheureux venait encore de boire. L'hémorrhagie l’avait affaibli au point quil n avait plus la force de se retourner dans son lit. La face était pâle, la peau froide , le pouls à peine sensible. Le médecin pratiqua tout de suite le tamponnement des fosses nasales, et conseilla de le transportera l’hôpital. A son entrée,- on lui prescrivit des sinapismes aux jambes et des fomentations émollientes sur le ventre. La percussion deda poitrine donnait de la matité à droite ; en arrière et à la partie moyenne, l'auscultation faisait percevoir du râle crépitant. Le second jour, le tronc et les membres se couvrirent de larges ecchymoses violacées, laissant entre elles six h huit ponces d'intervalle. Le troisième jour, le malade fut pris de délire, de soubressauts dans les tendons. La figure était hideuse à voir; les muscles se contractaient spasmodiquement. Vers le soir, il éprouva un accès de frénésie pendant lequel il déchira avec les dents les rideaux de son lit , et se meurtrit les mains ainsi que la tête; on lui mit alors la camisole de force. Le quatrième et le cinquième jour se passèrent de même. Le sixième, il tomba dans un état de prostration et d'adynamie complètes. Les yeux étaient constamment à demi fermés et larmoyants, le gauche plus fermé que le droit. Le membre supérieur gauche perdit sa sensibilité, les urines et les selles devinrent involontaires, la respiration quelque peu stertoreuse; enfin , le quinzième jour il mourut (1).

Le plus jeune des fils de L., à l’âge de vingt el un ans , se fit remplaçant dans l’armée, moyennant 1,700 francs, et, au bout de quelques mois, il avait dissipé la totalité de cette somme dans les tavernes. Cité au régiment

(1) Ouverture cadavérique. — En découvrant le corps quelques heures après la mort , on reconnaît une odeur d’alcool très-prononcée. Les ecchymoses persistent.

Crâne. — Le ventricule gauche du cerveau est pointillé de rouge ; il contient une assez grande quantité de sérosité sanguinolente. Les méninges et le rachis ne présentent rien de remarquable.

Thorax. — Le poumon droit est hépatisé au premier degré inférieurement ; un peu au-dessus, il est au degré d’hépatisation grise, mais dans une petite étendue. Les deux poumons offrent de larges plaques mélaniques envoyant de nombreuses ramifications dans le parenchyme , divisé en lobules très inégaux. Les ganglions bronchiques ont la môme teinte à un degré très-prononcé. Le cœur ne présente rien d’anormal , si ce n’est un caillot fibrineux très-adhérent à l’endocarde, et distendant le ventricule droit.

Abdomen. — La muqueuse stomacale est d’un rouge noirâtre, velouté; elle s’enlève au moindre frottement. A l’orifice pylorique elle laisse voir une injection assez vive; les vaisseaux, distendus , sont rouges et la soulèvent. Les intestins offrent des traces d’entérite aiguë dans quelques points , d’entérite chronique dans d’autres.

Les appareils biliaire et génito-urinaire ne présentent aucune lésion appréciable.

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