‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 52 sur 128 · II. Suite funeste de la gourmandise chez sept convalescents · texte numérisé non relu

II. Suite funeste de la gourmandise chez sept convalescents

Il , a quelques années , enlrèrenl au Val-de-Gràce, dan, le service de Broussais , senl soldats d'une constitution robuste , pour j etre traites de la gastro-entérite. La plupart d'entre eux présentaient les symptômes les plus graves et les mieux caractérisés : cependant , apres un traitement antiphlogistique dirige avec sagesse , et dont la moyenne fut environ de vingt jours, ils avaient été amenés à convalescence. La diète avait été absolue, les saignées locales plusieurs fois répétées; depuis deux jours pour les uns, trois, quatre jours pour les autres, on avait prescrit le bouillon coupe, et tou faisait présager l’issue favorable de la maladie, lorsque, malheureusement pour eux, il furent visités par des camarades , auxquels ils demandèrent avec instance des aliments. Ceux-ci, n’imaginant rien de plus propre a calmer cet appétit qu’une nourriture éminemment réparatrice, jetèrent pardessus le mur du Val-de-Grâce des pâtés et du pain frais, que d’autres camarades officieux portèrent en toute hâte aux convalescents. Les pâtes et le pain furent bientôt engloutis par ces hommes, que stimulait une faim excessive , si peu en harmonie avec leurs forces. Une grande quantité d’aliments indigestes par eux-mêmes eôt été infailliblement la source d une indisposition grave pour ces infortunés, lors même qu’ils eussent joui d’une santé parfaite : quelles terribles conséquences ne devait-elle donc pas produire sur des corps qu’une maladie longue avait débilités 1

Le premier effet de leur imprudence fut , comme il arrive d’ordinaire, une sorte de bien-être général , une tendance irrésistible au sommeil , ou plutôt à une somnolence que vinrent bientôt troubler un sentiment d angoisse inexprimable, et des douleurs dans 1 estomac , douleurs si atroces, que les tinsse tordaient en tout sens, en proie a une suffocation imminente. Chez les autres, les vomissements survinrent mêlés de stries de sang; chez d’autres se manifesta une véritable hémalémese; chez tous, la face était fortement injectée, les lèvres et les ailes du nez violacées, la respiration haute et pénible, le pouls petit, serré, fréquent. Enfin, le jour même, pour quatre d’entre eux, le lendemain pour les trois autres, la mort termina cet état effrayant.

Frappé de ce malheur, dont il ne tarda pas à connaître la cause, Broussais, d’accord avec l'administration, voulut en prévenir le retour. 11 fil placer le long du mur donnant sur le Champ-dcs-Capucins une sentinelle chargée de veiller à ce que personne ne put désormais faire passeï de nourriture aux malades; précaution sage, sans doute, mais qui seule ne suffit pas. La faim, en effet, comme les autres besoins animaux, a ses retours périodiques; elle est aussi entièrement sous l’influence de 1 habitude: alors elle se présente avec tant d’exigence, que les mesures employées dans

DE LA GOOHMANDISE.

les hôpitaux , la surveillance la mieux exercée, se Irouvent la plupart du temps en défaut : il est des parents, des amis, d’une condescendance coupable, des infirmiers plus criminels encore, qui, par l’appât d’une sordide et honteuse récompense, sont la cause des rechutes mortelles qu’on observe journellement.

Nous le répétons, on ne saurait trop recommander aux personnes qui environnent un malade d’éviter de prendre leurs repas devant lui, car tout le monde sait que la vue seule des aliments peut réveiller l’appétit endormi , et le rendie désordonné. Voici à ce sujet une nouvelle observation, non moins curieuse que la première.

Après la triste expérience dont le célèbre médecin du Val-de-Grâcc avait été témoin, il fut lui-même atteint d’une gastro-entérite grave, qui fut jugée au bout de quelques jours d’un traitement actif. La convalescence était franche, toute trace de phlegmasie avait disparu, lorsqu’on apporta un plat de lentilles pour le dîner de la garde qui le veillait. Qui le croirait! malgré la terrible épreuve qu’il avait vue dans son service, et qui, dans ses leçons, lui a souvent servi de texte sur le danger du passage brusque d'une alimentation légère à une alimentation ordinaire, Broussais éloigne sa garde sous un prétexte frivole, se glisse aussitôt à bas de son lit, se traîne en se cramponnant aux objets qu’il peut saisir, s’empare du plat de lentilles tant convoité, puis, comme un enfant gourmand, le dévore, et se remet au lit sans rien dire. Le lendemain, la maladie reparut plus violente que la première fuis, et si Broussais échappa à la mort, il ne dut quelques années d’existence qu’à la force de sa constitution , et aux soins ultérieurs dont on l’entoura pour prévenir une nouvélle rechute (IL

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