‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 53 sur 128 · III. Boulimie congéniale (faim canine de naissance · texte numérisé non relu

III. Boulimie congéniale (faim canine de naissance

Lhermina (Anne-Denise), naquit à Noyon , le 23 février 1786, de Charles-Antoine Lhermina, exerçant l’état de vannier, et de .Marie-Antoinette Boussclle , son épouse légitime. J’insiste à dessein sur ces détails biographiques, qui m’ont été donnés par la sœur aînée de Denise, parce que celte dernière déclara comme auteurs de ses jours des personnes pour

(1) Broussais mourut le 17 novembre 1858, à la suite d’une longue et douloureuse maladie du rectum.

(2) Les anciens appelaient boulimie (flc,\jUp.oi , grande faim , faim, de bœuf) une faim insatiable et si pressante, qu’elle produit la défaillance si elle n’est promptement satisfaite Ils nommaient cyroncxie (/.wopeÇis , faim canine) l’appétit vorace, accompagné de vomissements des aliments peu après leur ingestion. Enfin, ils donnaient le nom de (lycorcxie Auxope? , faim de loup) à l’augmentation morbide de l’appétit , avec des déjections alvines semblables à de la bouillie grisâtre , et accompagnées de vives tranchées. Les modernes confondent ces trois aliénions sous le nom de boulimie. — Au rapport de Brassavole, la boulimie régna épidétniqucment à Ferrare en 1538; à plusieurs époques, il s’est également

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qui la chasteté est particulièrement un devoir, cl qu’elle ne craignit pas de donner de la publicité à ses odieuses calomnies. Mise en nourrice auprès de sa marraine, mademoiselle Legras, alors tourière de l’hôtcl-Dieu de Noyon, Denise devint l’objet des soins de celte femme respectable, qui , pendant nos troubles politiques, la garda dans sa maison , où elle tenait une école de petites filles. Dès les premiers moments de sa vie, Denise s’etait fait remarquer parsa voracité, épuisant ses nourrices, et mangeant plus que quatre enfants de son âge. Vers sa septième année, à la suite d’une violence exercée sur elle, eut lieu l’évacuation des menstrues, qui se prolongea pendant plusieurs semaines, et avec cette fonction se développèrent bientôt tous les attributs de la puberté. Les années suivantes, elle fut affectée d’une teigne que l’on traita trois fois par la douloureuse méthode de la calotte.

Cependant Denise louchait à sa dixième année, et sa gloutonnerie , qui augmentait avec l’âge, l’obligea deux fois de quitter sa marraine , souvent contrainte de la punir, parce qu’elle mangeait le pain de tous les enfants de l’ecole. Errant alors de village en village, l’infortunée se nourrissait de legumes crus et de pain, qu’elle recevait de la charité publique. Revenue à Noyon pour la troisième fois, elle y tint avec quelques succès une petite école, montrant elle-même à lire aux enfants, et , pour unique paiement , n'exigeant que du pain, dont elle consommait alors environ dix livres par jour. Mais, quittant bientôt une profession qui ne pouvait plus subvenir à son appétit, elle alla à Saint-Quentin rejoindre sa sœur aînée, qui la plaça en service chez un jardinier, où elle faisait assez maigre chère , et ensuite chez un aubergiste, où elle trouva enfin une ample nourriture.

Une chute qu’elle fil l’ayant blessée au mamelon gauche, elle se rend à Paris pour y être traitée. Mais avant d’entrer à l’hôpital, elle est deux fois arrêtée , dérobant chez les boulangers plusieurs pains, quelle dévore à l’instant même. Conduite à Saint-Louis, elle est affectée, pendant sept mois,

manifeste, dans quelques points de l’Europe, des appétits extraordinaires, dont les historiens font mention.

Voici la liste des principaux ouvrages publiés sur cette maladie, que les nosologistes rangent parmi les névroses des organes digestifs :

Schrockius (Luc), de Bulimo, in-4°; Jenæ, 1669.

Carslenius (Carol. Gotli.), Disputatio de bulimo , in-4°; Jenæ, 1691.

Struvius (Joann. Christ.), Disputatio exhibons œgrum bulimicum , in--'»*; Jenæ, 1695. 7 ’

Hennisch (Aug. Frid.) , de Famé canina , in-4»; Wiltemb., 1699.

Lefebvre (Philip.), de Bulimo , in-l»; Basileæ, i703.

Halàf I747^ark H u finit a scu nimia ciborum appetentia , in-4»;

Waller (Aug. Frid.). Diss. deobesis et voracibus, corumquc vitœ incomniodis ", "nV*#’ *'IPsiæ’ ^54. Cette dissertation se trouve dans le quatrième volume an jjeiechis opusculorum medicorum., collectas a Joanne Petro Frank, in-12 p. 2o6; Lipsiæ, 1791. ’ ’

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d’un écoulement sanguin , par l’endroit de sa blessure. Malgré cette hémorrhagie, que les soins de l’art ne peuvent tout à fait arrêter , les menstrues paraissent souvent et en abondance. Un vomissement de sang, auquel elle est sujette depuis quelques aimées , continue d’avoir lieu périodiquement. (Prescription : bains sulfureux , sudorifiques , pain et lait à discrétion. Point de mieux.) Transférée à l’hôpital du Midi, elle y subit sans aucun succès un traitement mercuriel. A sa sortie de cet établissement , elle offre ses services à plusieurs maîtres, qui se hâtent de la congédier aussitôt qu’ils s’aperçoivent de sa boulimie et des attaques d’épilepsie auxquelles elle est sujette depuis l’âge de sept ans, à la suite de la violence exercée sur elle par un individu qu’elle prétendit être son père. Abandonnée à son malheureux sort, elle erre dans Paris, vivant d’aumônes , et mangeant les rebuts d’aliments qu’elle trouve aux portes. Les secours qu’on lui donne ne pouvant suffire à calmer sa faim , elle entre dans une maison de prostitution , d’où elle est tirée par les soins d’une personne charitable, à la recommandation de laquelle plusieurs médecins tentèrent , mais inutilement, une foule de moyens pour lui rendre la santé.

A cette époque, Denise est placée à la Salpêtrière , dans la division des épileptiques, où elle reçoit les soins de MM. Esquirol et Amussal. Sa faim habituelle est alors satisfaite par huit à dix livres de pain ; elle se promène ou tricote, s’inquiétant peu de sa position. Son sommeil est très-court ; elle ne boit presque pas, si ce n’est pendant les accès d’épilepsie. Une éruption de petits boutons paraît à la tète pour peu que la malade laisse croître ses cheveux. Scs selles sont rares, et parfois sanguinolentes. Les vomissements de sang (hématémèse périodique) ont lieu deux ou trois fois par mois. Sa (frandc faim la prend à peu près aussi fréquemment : elle mange alors , pendant la nuit, jusqu’à vingt-quatre livres de pain. Au commencement de l’accès, elle perd connaissance ; dès qu’elle l’a recouvrée, elle se jette sur son pain , et devient tellement furieuse , si on la contrarie dans ce besoin impérieux, qu elle mord ses vêtements, scs mains meme, et ne retrouve la raison qu’après avoir tout à fait apaisé sa faim. Dans ces moments , 1 épigastre est le siège d’une douleur que la pression augmente : la malade sent aussi monter, dans le trajet de l’œsophage, un corps qu elle compare a une large feuille d'arbre. Il lui semble qu’elle est fortement serrée vers les mamelles; une sueur froide la mouille; elle fait des efforts pour rejeter le corps qui l'oppresse ; puis cette feuille descend dans 1 estomac , et remonte bientôt plus ou moins haut ; enfin, des vomissements d un sang noir pris en caillots, nageant dans un sang plus clair , dépourvu d aliments , soulagent celte malheureuse, et l’appétit reprend son cours habituel jusqu à ce que les mêmes accidents viennent de nouveau se manifester. Ces accès la ramenèrent souvent à l’infirmerie, où M. Roslan lui fit suivre plusieurs traitements antiphlogistiques. La glace qu il lui administra à 1 intérieur,

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au mois de juillet 1819, parut lui procurer quelque soulagement jusqu en janvier 1820.

Plusieurs mois après , la malade sortit de la Salpêtrière, et éprouva les mêmes crises jusqu'au mois de février 1823, époque à laquelle elle vint me consulter. Elle ressentait alors un prurit insupportable au nez , au nombril et à l’anus ; elle avait la pupille très-dilalée ; le pouls était régulier, nullement febrile; la peau fraîche, la langue chargée, la bouche amère. Je lui demandai si elle avait quelquefois rendu des vers : sur sa réponse négative, je me bornai à lui conseiller deux onces d’huile de ricin , avec une once de sirop de limon. Le lendemain elle m’apporta plusieurs fragments de tænia , qu’elle avait rendus dans les selles , et m’annonça en même temps la cessation des symptômes qu’elle éprouvait depuis quelques jours. A dater de ce moment, la faim de Denise diminua d’une manière sensible; elle ne consommait plus qu’environ cinq livres de pain et deux ou trois fortes soupes par jour, La grande faim qu’elle éprouvait périodiquement le 9 février, depuis cinq ans, avorta cette fois, et n’eut plus lieu qu’en 1828.

Denise avait donc, à ma connaissance, trois sortes de faim : sa faim, qui, de 1820 à 1822 , était apaisée par douze livres d’aliments en vingtquatre heures; ses faims, qui avaient lieu trois ou quatre fois par mois, plus souvent encore si elle était contrariée, et pendant lesquelles elle mangeait de vingt à vingt-quatre livres de pain ; puis sa grande faim , qui eut lieu pendant cinq ans de suite , le 9 février, et une autre fois le vendredi saint, parce qu’elle avait pensé au jeûne: dans cette dernière, elle dévorait, en vingt-quatre heures , trente à trente-deux livres d’aliments , tant pain que soupe; mangeant, et vomissant tour à tour le sang , jusqu’à ce quelle tombât épuisée de fatigue. Se trouvant , le 9 février de je ne sais quelle année , dans la cuisine de madame la marquise de La Tour-du-Pin, l’une de ses bienfaitrices, Denise fut prise de sa grande faim, et engloutit en quelques instants le potage destiné à vingt convives , plus douze livres de pain. Reconduite à son domicile, elle continua de manger pendant une partie de la nuit, et presque toute la journée du lendemain.

Comme je l’ai dit plus haut, depuis le mois de février 1823 l’appétit de Denise était considérablement diminué, ce qui doit être attribué en partie à l’expulsion du tænia : je dis en partie , car , dès ce moment, la malheureuse fit un abus effrayant des liqueurs alcooliques. Visitant alors trèsassidûment ses protecteurs, et se plaignant sans cesse de sa faim canine, qui, à son dire, la tourmentait plus que jamais, elle obtenait d’eux, de M. le duc d’Angoulême surtout, des secours qui pendant cinq ans l’aidèrent à se plonger dans un état d’ivresse continuelle. D’après les détails qui m’ont été donnés par des personnes dignes de foi , elle prenait toutes les deux heures un verre de vin ou d’eau-de-vie, prétendant que les liquides la soutenaient mieux que les solides. On conçoit facilement combien d’accidents

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furent produits par de pareils écarts de régime. Le plus fâcheux de tous fut la suppression des menstrues, qui eut lieu en 1826, et à laquelle il fallut souvent suppléer par des saignées locales et générales, qui n’apportaient qu’un soulagement momentané. D'un autre côté, la malade, dont l’estomac était toujours surexcité par des boissons stimulantes, commença à avoir des goûts bizarres. Ainsi, de temps en temps , elle mangeait du mou cru, et sc dégraissait souvent les dents en allant à la Glacière brouter de l’herbe, qu’elle digérait ordinairement assez bien.

Le 1er juillet 1828, s’étant rendue à son pâturage favori , Denise cueillit un panier d’herbes et de boulons d’or ( ranunculus acris) , quelle mangea pour son souper. Elle fut tourmentée de coliques violentes , qu’elle essaya vainement , pendant la nuit , de calmer avec du vin chaud et de l’eau-devie. Le lendemain cependant, et les jours suivants, les douleurs diminuèrent assez pour qu’elle put sortir: mais , forcée bientôt de reprendre le lit , elle me fit appeler le 42 juillet dans la matinée.

Je trouvai la malade affectée d’ictère; l’hypochondre droit était légèrement douloureux à la pression, le ventre ballonné, le pouls petit, misérable ; il y avait en outre œdème des extrémités supérieures et inférieures, amaigrissement considérable du corps, inappétence. Je prescrivis une décoction de chiendent nitrée, édulcorée avec du sirop de guimauve, des fomentations émollientes sur toute l’étendue du ventre, des lavements avec une décoction de pavots et de pariétaire, et la diète la plus sévère. Ce traitement, observé tant bien que mal pendant quelques jours, fut suivi d’uri mieux sensible, dont la malheureuse profita pour se gorger de vin pur et d’eau-de-vie. Le 5 août, ayant bu près d’une bouteille de cette dernière liqueur, elle parut éprouver momentanément un mieux marqué : l’œdème et le ballonnement du ventre disparurent ; elle espérait, selon son énergique expression, se raccrocher à la vie; mais le délire survint bientôt, et la mort eut lieu vingtquatre heures après.

Ouverture du corps. — L’estomac était d’une petite dimension; sa menbrane muqueuse présentait çà et là , ainsi que celle des intestins , quelques points enflammés. Nous n’y avons trouvé aucune espèce de vers. Le foie, très-volumineux , présentait la dégénérescence jaune et grasse; la vessie et l’utérus étaient très-peu développés : Denise n’avait pas eu d’enfant. Les organes contenus dans la cavité thoracique paraissaient dans l’état sain. La tète n’a pas été ouverte. Le crâne, que je conserve, présentait l’organe de l’alimentivité développé d’une manière excessive, et les condyles de l’os maxillaire inférieur presque entièrement détruits, ce que l’on concevra facilement, en songeant que la mastication a été permanente pendant près de quarante-deux ans.

Pour compléter celte observation, je crois devoir ajouter sur cette femme ÆXtraordinaire quelques détails qui ne me semblent pas dépourvus d’intérêt.

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Denise clail d’une laiile et d’un embonpoint médiocres; sa constitution était éminemment sanguine, quoique ses membres fussent d’un blanc pâle et d’une mollesse qui indiquaient l’excès du tissu cellulaire plus que la force des muscles. Sa démarche, sa voix, ses gestes, tenaient plus de l’homme que de la femme. Ses yeux, petits et d’un bleu clair, avaient quelque chose de ceux de l'hyène.

Sa conversation, brusque, décousue, roulant presque toujours sur sa faim, n’était guère qu’un tissu de mensonges. Denise, en effet, comme nous l’avons vu, donna longtemps des détails aussi odieux que faux sur les auteurs de scs jours, sur scs différentes professions, et sur la quantité d’aliments qu’elle prenait. Elle soutenait avoir mangé jusqu’à soixante-douze livres de pain en vingt-quatre heures, tandis que, d’après les renseignements les plus exacts, j’ai la conviction quelle n’a jamais pris plus de trente-deux livres d’aliments, y compris les soupes. Elle disait avoir l’habitude de boire tous les matins un petit verre d’absinthe, tandis qu’elle se gorgeait continuellement de liqueurs fortes. Enfin, pour capter la bienveillance des personnes charitables qui la soutenaient depuis sa sortie de la Salpêtrière, ancienne maîtresse d’école, elle fit semblant d’apprendre à lire ; élevée jusqu’à quinze ans par une religieuse, elle se laissa expliquer le catéchisme pendant plusieurs mois, et joua le rôle de première communiante.

Elle aimait assez les petits garçons, mais ne pouvait suffrir la vue des petites filles, avec qui, m a-t-elle dit souvent, elle aurait craint d’être renfermée.

Les fleurs avaient pour elle un attrait irrésistible; plusieurs fois elle suivit pendant des heures entières des personnes qui en portaient.

Active, obligeante, charitable, Denise donna quelquefois de l’argent aux pauvres; mais du pain, jamais.

Chargée souvent par des personnes de ma connaissance d’aller recevoir des sommes assez considérables, et de faire en même temps quelques emplettes, Denise montra toujours la fidélité la plus scrupuleuse dans ces diverses commissions. Sa probité n’était pas ébranlée à la vue de l’or, mais elle défaillait devant un morceau de pain. Un malin qu’elle traversait la rue des Postes, elle aperçut un maçon qui, occupé à satisfaire un besoin pressant, avait déposé son pain sur la borne près de laquelle il était accroupi. Denise avait de 1 argent sur elle et du pain dans son panier; elle dérobe cependant le pain de ce pauvre homme, et se sauve à toutes jambes. Quelques joui s apres, elle vint me raconter son action, et me demanda si elle ne lerait pas bien d envoyer cinq francs au maçon, dont elle connaissait la demeure :j approuvai fort son intention, et l’engageai à joindre un j>nin à son envoi, en remplacement de celui quelle avait pris. A ce mol, scs ti ails s altèrent, se tuméfient , sa lèvre inférieure tremble de colère, son rc-

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gard devient étincelant, une salive écnmeuse s’écoule de sa bouche : « Je lui enverrai dix francs, me dit-elle d’une voix émue, quinze francs, si vous le voulez; mais il n’aura jamais de moi une bouchée de pain! »

Sa sensibilité, naturellement exaltée, l’était encore plus depuis qu’elle s’était adonnée à l’ivrognerie ; elle changea de logement parce qu’un chat avait, de dessus le toit, regardé une soupe qu’elle avait mis refroidira sa fenêtre. Une autrefois, son potage s’étant en partie renversé dans le feu. pour ne pas en perdre le reste, elle l’avala bouillant, ce qui lui occasionna dans la journée cinq vomissements de sang.

Se trouvant un jour enfermée avec mademoiselle D'** dans la bibliothèque de l’église Sainte-Geneviève, son premier soin est de regarder dans le panier qu’elle portait habituellement , et, n’y voyant qu'environ une livre de pain, la frayeur d'en manquer s'empare d’elle à tel point qu’elle tient les discours les plus étranges, ne sachant, disait-elle, à quelle extrémité la faim peut la conduire... Déjà elle commençait à grimper aux murs pour atteindre une fenêtre assez élevée, lorsqu’à son grand contentement , et surtout à celui de la demoiselle D**'*, on vint leur ouvrir la porte.

Un autre jour que je lui pratiquais chez moi une saignée, un énorme morceau de pain, quelle tenait sous le bras, étant tombé dans la cuvette qui recevait le sang, elle l’en retire avec précipitation, et le dévore tout sanglant.

En résumé, l’on peut dire que celte femme a essentiellement vécu pour la digestion. Il est en effet difficile de trouver dans sa vie entière quelques instants qui ne soient pas consacrés à cette fonction. Dans les premiers mois de sa naissance, elle épuise plusieurs nourrices; enfant, elle dévore le pain de ses camarades; adulte, elle mange jour et nuit; devenue moins vorace, elle se plonge dans une ivresse perpétuelle; frappée à mort, elle vent se raccrocher à la vie pour manger; enfin, quelques moments avant de mourir, ne pouvant plus manger de pain, parce que, disait-elle, le pain avait mal au cœur, elle force sa sœur à manger près d’elle, presque dans sa bouche, cl meurt en disant ; Puisque le bon Dieu ne veut plus que je mange, que j’aie du moins le plaisir de voir manger !

IV. Le gastronome théoricien, ou la manie de l’art culinaire.

Un cuisinier en traitement à l'hôpital Saint-Louis, vers la fin de 1829, disait emphatiquement à un artiste distingué (1) qui peignait son portait : «Actuellement, monsieur, on fait la cuisine comme on gâche le plâtre; cet art est retombé dans l’enfance. Pour moi . je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas pouvoir faire à ma patrie le cadeau de mes connaissances avant de mourir. Oui, je l'aime, ma patrie; jugez-en, monsieur: j’avais jadis

(1) M. Delcstrc , auteur des Etudes des pas. ions appliquées aux beaux-arts.

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cent casseroles à queue chez le prince de Conde , et je n ai pas voulu

émigrer!» „

La rencontre de Montaigne avec le maître d’hôtel du cardinal Caratle

est aussi trop curieuse pour ne pas servir d’introduction à cet article, destiné à faire oublier les dégoûtantes peintures que nous a présentées l’observation précédente. « 11 m’a fait, dit l’auteur des Essais, un discours de ceste science de gueule, avccquea une gravité et une contenance magistrales, comme s'il m’eust parlé de quelque grand poinct de théologie. 11 m’a déchiffré une différence d’appelits, celui qu’on a à jeun , qu’on a aprez le second et tiers service ; les moyens lanlosl de luy plaire simplement, lanlost de l’esvciller et picquer; la police des saulces... Aprez cela, il est entré sur l’ordre du service, plein de belles et importantes considérations, et tout cela enflé de riches et magnifiques paroles, et celles inesrne qu on employé à traicter du gouvernement d’un empire. »

Tel était le plaisant personnage dont je vais parler, avec cette différence que, n’exercant pas la profession de maître d hôtel , il paraissait infiniment plus ridicule. C’était un certain M. de M**\ contrôleur des contributions directes à Pignerol , en 1810, homme bien né et de beaucoup d’esprit , mais qui avait à un tel point la passion de 1 art culinaire , qu il en faisait 1 objet unique de ses pensées, et ne pouvait s empêcher de montrer a tout propos l’enthousiasme qu’il lui inspirait.

« On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur, »a dit l’auteur de la Physiologie du goût : M. de M*** était né à la fois rôtisseur et cuisinier. Aussi personne ne s’entendait mieux que lui dans 1 art de faire rôtir un filet de bœuf piqué avec des lanières d’anchois , mets pour lequel il avait inventé une sauce dont le secret eût fait la fortune de plus d’un cordon bleu.

11 n 'était en France si petit endroit que ce nouvel Archestrale (1) n’eût visité, pour peu qu’il se recommandât par la production ou la confection de quelque succulent comestible.

N’allez pas croire, cependant, que son érudition se bornât à une simple connaissance de la carte gastronomique de la France; il avait aussi beaucoup étudié l’histoire sous un point de vue spécial , et il savait à ne jamais l’oublier tous les fruits que les Romains avaient recueillis de leurs victoires. 11 savait que ces fameux conquérants, ou, si vous aimez mieux, ces grands voleurs de nations, avaient enlevé l’abricot et le canlaloup aux Arméniens ,

(1) L’Athénien Archestrale, poète grec d’une époque incertaine , voyagea pendant plusieurs années pour étudier la cuisine de différents peuples, et publia le premier poème gastronomique dont il soit fait mention dans l’histoire. Quoique grand mangeur, il était tellement maigre que le vent , dit-on , l’emportait. Sa légèreté était passée en proverbe : Léger comme Archestrute. Les fragments qui nous restent de son poème ont donné à Berchoux l’idée du sien : ils prouvent qu’Archestrate possédait à un égal degré l’art de cuire et l’art d’écrire.

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lu poche et les noix aux i eiscs , les citrons aux Modes, cl la cerise 3 Mithridate; il avait encore retenu que les figues avaient été cause indirecte de la descente de Xerxès en Grèce, ainsi que de la destruction de Carthage; et qu’enfin , Vitcllius avait eu le courage d’aller lui-même chercher la pistache en Syrie.

Désireux d’étendre la sphère de ses connaissances, M. de M*** avait lu plusieurs traités de physiologie; il s’était longtemps arrêté sur le phénomène de la digestion , sur les causes qui peuvent la favoriser , et il faisait à ce sujet des remarques aussi judicieuses qu’originales. « Savez-vous , disait-il un jour, pourquoi les personnes d’un âge avancé sont généralement moroses, silencieuses et pessimistes, c’est qu’elles n’ont plus de dents. Les dents, ajoutait-il avec chaleur, ne sont pas seulement l’ornement de la bouche, les auxiliaires d’une bonne prononciation ; elles sont surtout les ciseaux , les tenailles, la meule , le pressoir de l’estomac. Donnez-moi un bon dentier à un vieillard, et il redeviendra causeur, et ses idées, plus libres , perdront la sombre tristesse que leur imprimait l’embarras de les émettre, joint à la difficulté de digérer.

Une autre fois, il prétendait que la physiognomonie avait grand tort de ne pas insister davantage sur l’inspection des dents, parce que celte inspection pouvait fournir plusieurs données applicables à la politique. « Sagit-il, par exemple, d’élire un chef, s’il a de grandes incisives, rejelez-le : c'est un rongeur du peuple. A-t-il de longues laniaires , rejetez-le également, il le déchirerait. Le candidat que l’on porte à la députation s’avance-l-il muni de larges molaires, gardez-vous bien de lui donner votre voix : c’est un grand mangeur, et comme celte race d’hommes digère toujours, et que la digestion absorbe les facultés intellectuelles , il dormirait continuellement sur les bancs du centre, et ne se réveillerait que pour crier la clôture! afin de hâter l’heure de son dîner. Puis, terminant avec plus de calme, donnez au contraire votre suffrage à un citoyen dont les dents sont petites et bien rangées : celui-là est un homme sobre, ami de l'ordre et de la justice ; il ne vous grugera pas. »

L’histoire des voyages avait aussi été l’une des études favorites de M. de M*** , et il conservait une estime toute particulière pour les savants navigateurs qui nous ont importé le thé du Japon, le café d’Ethiopie, la vanille du Mexique, la canellc de Ceylan, le girofle et la muscade des îles Moluques, le poivre de Java cl de Sumatra, le piment des îles Caraïbes, et les câpres de Barbarie. Ainsi , par une étude simultanée des événements et des lieux qui en ont été le théâlre (choses qu’on ne devrait jamais séparer) , sa mémoire facile lui rappelait ail libitum les faits les plus curieux de l’histoire, et les endroits les plus intéressants du globe.

Cet historiographe de la friandise se rendait fréquemment a lurin, où il était fort répandu, cl où résidait son directeur. Un matin qu il s y trou-

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vait encore, quoique son congé fût expiré de la veille , il entre , la figure toute bouleversée, dans le cabinet de son clef. Celui-ci croit qu il vient pour s’excuser de n’être pas parti, et lui fait quelques reproches à ce sujet; mais, loin de l’écouter, M. de M*** s’écrie : « Il s’agit bien de cela , vraiment . Que viens-je de voir 1 C’est abominable! J'ai traversé votre cuisine , c’est a faire pitié ! J’ai vu des perdreaux, des poulets abîmés , massacrés. Et votre dinde truffée , quelle sotte tournure lui a-t-on donnée 1 Celait, ma foi, bien la peine que Jacques Cœur importât les dindons , en 14-50, pour les voir réduire en pareil étal ! Décidément , votre cuisinier n’y entend rien ! Vous avez aujourd’hui le préfet à dîner avec plusieurs personnes de la maison du prince Borghèse; votre repas sera détestable ; il va vous déshonorer ! »

Cette scène, faite avec le plus grand sérieux , parut si plaisante au directeur que , loin de s’en fâcher, il demanda a M. de M s il consentait a faire son dîner ce jour-là. Ce fut alors sur la figure de l’amateur un épanouissement de joie que rien ne saurait rendre. Il courut à la cuisine, s’empara des casseroles et des fourneaux , et Ion dit qu il se surpassa tellement, que les premiers cuisiniers du lieu ne purent s empêcher d envier la réputation qu’il se fit dans celte circonstance.

La vie culinaire de M. de M*** offre une foule de traits à peu près pareils. Il poussait si loin la manie gastronomique , qu’il engraissait de jeunes pigeons dans une marmite recouverte , afin que ces petits animaux , n ayant jamais pris d’exercice, ni des ailes , ni des pattes, eussent les chairs plus tendres, lorsqu’ils seraient appelés à l’honneur de paraître sur sa table.

Un jour, présentant quelqu’un a sa sœur , il ne lui apprit ni le nom , ni la qualité de l’individu , mais il lui dit : « Ma bonne amie , voilà monsieur que j’ai surpris il y a quelque temps a son dîner ; il avait sur sa table des perdreaux rôtis, piqués d’un côté, et non piqués de l’autre : cela est fort bien entendu , parce que chacun peut être servi selon son goût. »

L’historien de M. de M***, à qui nous empruntons une partie de ces détails, l’ayant revu à Paris après la chute de Napoléon , alla lui faire une visite , rue Neuve-des-Capucines , et le trouva dans une espèce de donjon , où il se livrait avec une nouvelle ardeur à sa science favorite. Le logement était divisé en plusieurs pièces , dont la principale était consacrée à la cuisine, ou plutôt au laboratoire. C’est là que le visiteur fut d’abord conduit. 11 raconte qu’en entrant , sa vue fut frappée d’un grand vase placé sur une table , et à moitié rempli d'une liqueur jaunâtre , où nageaient des oignons et des tronçons de carottes ; au-dessus descendait du plancher un cerceau suspendu par une ficelle ; autour du cerceau étaient attachés par le bec trois ou quatre oiseaux , qui trempaient à moitié dans la liqueur.

« Qu’est ce que cela ? » demanda-t-il au moderne Apicius (1). « C'est ,

(1) Nom de trois Romains célèbres dans les fastes de la gourmandise. Le premier, contemporain de Sy lia, chercha dans la bonne une chère une compensation

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lui répondit très-sérieuscracnt ce dernier, le problème du vanneau que je crois avoir résolu , et c’est une question fort délicate. Le vanneau , voyez- < vous , est un oiseau très-fin ; mais il a offert jusqu’ici de grandes difficultés. Ou le train de derrière est trop avancé, ou le train de devant ne l’est pas assez. J'ai réfléchi là-dessus, moi, et j’ai pensé qu’en faisant prendre au vanneau un demi-bain dans une saumure conservatrice, cela donnerait le temps à l’air d’agir sur les ailes, en proportion convenable, et qu’ainsi il serait également bon dans son entier. Si vous voulez venir demain dîner avec moi , nous verrons si je suis sur la voie. »

Une pareille invitation était trop séduisante pour n ôtre pas acceptée. I « Et voila pourquoi , ajoute le narrateur , je puis aujourd’hui proclamer, en toute justice, M.de M*** comme ayant résolu le problèmedu vanneau. »

aux violentes commotions de la guerre civile. Le dernier , qui vécut sous Trajan , trouva le secret de conserver les huîtres dans leur fraîcheur. Quant au second , qui est sans contredit le plus célèbre, on lui attribue un traité fort ancien. De Obsoniis et condimentis , sive de Artc coquinaria, Londres, 1705,in-8°, réimprimé à Amsterdam , 1709, in-12 , avec le titre De lie culinaria , sous lequel il parut pour la première fois à Milan en 1498 , in-4». C’est de cet Apicius que Sénèque, Pline, Juvénal et Martial ont tant parlé. Sénèque, dont il était le contemporain , nous apprend qu’il tenait une école de bonne chère , et qu’il avait ainsi dépensé deux millions et demi. Obligé enfin de mettre un peu d’ordre dans scs affaires , et voyant qu’il ne lui restait plus que deux cent cinquante mille i livres , il s’empoisonna, dans la crainte que cette somme ne lui suffit pas pour vivre. Telle fut la fin qui couronna dignement la vie d’un homme à jamais célèbre, pour avoir inventé des gâteaux qui portèrent son nom, et imaginé un nombre immense de sauces, parmi lesquelles se trouvait peut-être la saumure de M. de M***.

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