CHAPITRE III
DE LA COLÈRE
Les corps infirmes et ulcérés sont blessés par le plus léger contact : aussi la colère n’est qu’un vice de femmes et d’enfants. Mais les hommes eux-mêmes en sont susceptibles !
c’est que les hommes ont souvent le caractère des femmes et des enfants.
Sénèque, De la Colère , liv. i. ch. 16.
Définition et synonymie.
Le mol colère dérive du grec ^oA»; , , parce que les anciens attribuaient
la colère à l’agitation de cefluide. Celte passion était donc, selon leurs idées, une passion bilieuse ; il n’y a même pas encore longtemps qu on la définissait « l’agitation d’un sang bilieux qui se porte au cœur avec rapidité. » Horace appelle la colère « une folie de courte durée, ira furor brevis. » Trois siècles avant lui , Philémon , poète grec , avait dit dans une de ses comédies : « Nous sommes tous insensés lorsque nous sommes en colère. » Selon Aristote, « la colère est le désir de rendre le mal qu’on nous a fait. »
Sénèque définit celte passion « une émotion violente de l’arae, qui, volontairement et par choix, se porte à la vengeance. »
« La cholere, dit Charron, est une folle passion qui nous pousse entièrement hors de nous , et qui , cherchant le moyen de repousser le mal qui nous menace ou qui nous a desja atteinct , faict bouillir le sang en nostre cœur , et leve en nostre esprit des furieuses vapeurs qui nous aveuglent et nous précipitent à tout ce qui peust contenter le désir que nous avons de nous venger. C’est une courte rage , un chemin à la manie. »
D’après de La Chambre, « la colère est une passion mixte , composée de la douleur que l’on souffre pour l’injure reçue , et de la hardiesse que l’on a pour la repousser. »
Je définis la colère : un besoin excessif de réaction , déterminé par une souffrance physique ou morale.
Cette passion , malheureusement si commune , et sujette à une sorte de périodicité , présente une foule de degrés , dont les principaux sont l’impaticncc, l’ emportement , la violence , la fureur, la haine cl la vengeance.
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L impatience est une disposition habituelle à prendre de l’humeur à la plus légère contrariété. Elle se décèle par une vivacité inquiète et impérieuse, par des paroles vives et coupées, accompagnées de trépignements et d'une rapide contraction des muscles de la face. Au physique comme au moral , l’impatience est un signe de faiblesse. Il s’est grossièrement trompé celui qui a cru pouvoir appeler la patience la force des faibles: car il faut être bien fort pour être toujours modéré, toujours patient.
L' emportement est une propension à s’irriter au moindre obstacle, et à se. livrer par accès à de violents éclats de voix, à des gestes menaçants , à des mouvements convulsifs accompagnés d’injures et de menaces.
La violence ne s’en lient pas aux menaces; plus fougueuse que l’emportement, elle s’abandonne à des actes de brutalité envers ceux qui nous blessent ou qui nous contrarient.
La fureur est le summum de la colère. De toutes les réactions de lame qui ont pour but de nous porter au-devant du mal afin de le repousser, c’est sans contredit la plus impétueuse et la plus excentrique. La violence peut encore calculer le danger, la résistance à vaincre; la fureur est tout à fait aveugle, elle ne sait que se précipiter sur son ennemi , quelle que soit sa supériorité, ou revenir contre elle-même lorsqu’elle ne peut pas l’atteindre : la folie conduisit Ajax au suicide ; la fureur l’avait conduit à la folie.
La haine , qu'il ne faut pas confondre avec l’antipathie, est une colère prolongée , une colère chronique. Moins agitée en apparence que la colère, cette passion ne fermente pas avec moins de force , et celui qui l’éprouve ne tarde pas à ressentir tous les effets de la douleur morale.
La vengeance est en quelque sorte la crise de la haine. Funeste conseillère, elle ronge le cœur du malheureux dont elle s’est emparée , jusqu’à ce qu’il ail l’horrible jouissance de voir son ennemi succomber sous ses coups. Il n’est pas rare de rencontrer des hommes tellement dévorés de la soif de la vengeance que , pour l’assouvir , ils bravent jusqu’à l’échafaud. Comme l'envieux , le vindicatif se reconnaît à son air sombre , à son teint livide, et souvent à la maigreur générale de son corps, lorsque sa passion tarde trop à se satisfaire.
Il est encore une espèce de petite vengeance, honteuse et pusillanime, que l’on observe plus particulièrement chez les enfants, les femmes et les vieillards, c’est la bouderie , état de lame attristée par l'impuissance sentie de réagir contre une supériorité physique ou morale.
Une personne qui se serait quelquefois livrée à l'impatience, à l’emportement ou à la vengeance , ne doit pas pour cela être considérée comme impatiente , emportée ou vindicative : ces épithètes entraînent avec elles l'idée de l'habitude de se livrer à ces funestes penchants. C’est une remarque que je fais seulement ici pour les étrangers.
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Causes.
Causes prédisposantes. — La constitution , le sexe , l’âge, le climat, les professions, la santé ou la maladie, exercent une influence notable sur le développement de la passion dont nous nous occupons. Voici ce qu une longue série d’observations permet de donner de plus constant a cet égard.
Les sujets bilieux, bilioso-sanguins et nerveux, sont en général plus portés à la colère que les personnes qui vivent sous la prédominance lymphatique : aussi dit-on vulgairement de ces dernières quelles sont d’une bonne pâle.
La femme, douée d’un système nerveux plus impressionnable que celui de l’homme, est par cela même plus disposée que lui à contracter cette passion , qui fane si vite chez elle la fleur de la beauté.
Habituellement , la colère des femmes a plus de vivacité que de force ; mais, lorsqu’elle est poussée jusqu’à la fureur, dans la jalousie, parexemplc, « aucune, dit Montaigne, n’est si pleniere , ni si terrible ; »
. . . No tunique furens quid fouina possit.
Eu égard aux âges , on a remarqué que les enfants sont naturellement impatients ou boudeurs, et les jeunes gens, emportés ou violents.
L’influence du climat et de la chaleur sur la colère ne saurait non plus être révoquée en doute; qu’importe l’objection que Pierre le Grand a été violent et Titus pacifique? Cette observation particulière ne peut pas infirmer l’observation générale , qui démontre que les habitants du Nord sont bien moins irascibles que ceux des pays méridionaux. Les froids secs, et surtout les grandes chaleurs , disposent aussi bien autrement à la colère que les temps doux et pluvieux. On sait que le duc de Guise , Charles Pr et Louis XVI, furent mis à mort pendant un froid rigoureux , et que le soleil ardent de juillet et d’août a éclairé nos plus grands bouleversements politiques.
Quant à l’influence des professions , on a signalé que les soldats , les marins notamment , sont en général brusques, emportés ou violents, tandis que les littérateurs et les artistes sont plutôt impatients ou haineux.
Ainsi , aucun âge, aucun lieu , aucune contrée , aucune profession , n’est tout à fait exempte de colère, la plus universelle, et certainement aussi la plus contagieuse de toutes les passions : la plupart , en effet , n’attaquent que les individus isolément ; la colère se communique en un instant à tout un peuple.
La maladie, comme tout le monde a pu l'observer, nous rend pour l’ordinaire moroses cl irascibles; il en est de même du malheur, des veilles ex-
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cessives , de la faim et de la soif. J’ai vu beaucoup d’individus , habituellement doux , devenir d’une violence extrême aussitôt qu’ils tombaient malades, et , plus d’une fois, l’altération de leur caractère m’a fait pronostiquer chez eux l’invasion prochaine d’une maladie , alors même que leurs fonctions organiques s’exercaient encore avec régularité. On rencontre aussi des personnes souffrantes qui sont d’une humeur insupportable pendant tout le temps que dure leur digestion : de ce nombre était le maréchal Augereau , qui, pendant la première heure après son dîner, aurait volontiers tout exterminé, amis comme ennemis.
On a remarqué depuis longtemps que les animaux faibles et chétifs sont beaucoup plus enclins à la colère que les êtres robustes et fortement constitués. En cela l’on doit encore admirer la prévoyance du Créateur , qui leur a donné cette tendance comme une arme défensive, puisqu’elle produit subitement chez eux une exaltation vitale qui les empêche d’être sans cesse victimes du plus fort. Il en est , du reste , de la faiblesse morale comme de la faiblesse physique : les personnes d’un esprit étroit et sans instruction sont généralement plus portées à la colère , leur volonté n’ayant pas toujours l’énergie nécessaire pour maîtriser les mouvements déréglés de cette passion. Cette remarque s’applique surtout aux idiots (1), dont les emportements vont souvent jusqu’à la fureur. Enfin, de nombreuses observations, que j’ai été à même de faire, me donnent la conviction que la prédisposition à la colère peut être transmise par l’hérédité et même par l’allaitement.
Causes déterminantes. — Le sentiment de la justice et celui de la pitié ont sans doute fait naître plus d’une fois la colère dans des âmes généreuses cl sensibles ; mais les obstacles opposés à nos désirs , les blessures faites à notre amour-propre, à notre vanité , l’ivresse, et surtout l'instinct de conservation, qui nous porte à repousser les dangers qui nous menacent , voilà les causes qui déterminent le plus ordinairement en nous cette terrible réaction de l’àme, dont nous allons étudier les symptômes et les effets.
Avant d’aller plus loin , je crois devoir signaler une dernière cause, sur laquelle la plupart des moralistes ne se sont pas assez arrêtés , et qui cependant produit de violents accès de colère dans le premier âge de la vie : je veux parler de la faiblesse qu’ont la plupart des parents d’accorder à leurs enfants tout ce qu’ils demandent avec des cris et des mouvements d’impatience. Une fois que l’enfant se sera servi avec succès de ce moyen pour obtenir ce qu’il désire, il continuera instinctivement de l’employer ; et, s’il y a souvent recours , comment plus tard pourra-t-on le corriger d’un vice dont l’habitude aura fait une seconde nature , mais qu’une éducation commencée au berceau eût sans doute détruit , ou beaucoup modifié ? On ne saurait donc trop se mettre en garde contre ce despotisme de la faiblesse.
(1) Sur 100 individus affectés d’idiotie, le docteur Belhomme en a trouvé 80 colères.
DE LA COLÈIîE.
Symptômes, effets et teriuEnalson.
Les symptômes de la colère offrent chez les divers individns des différences notables, qui paraissent dépendre en grande partie de la prédominance organique sous laquelle ils vivent.
Les observateurs ont distinguéla colère rouge ou expansive, et la colère •pâle ou spasmodique:iI en est unetroisième espèce, qui participe desdeux autres.
Les sujets robustes et sanguins ressentent-ils l’aiguillon de la colère , le sang , refoulé d’abord vers le centre du corps, en est bientôt chassé et repoussé vers la périphérie : le cœur bal avec violence, la respiration est accélérée , le visage et le cou se gonflent , rougissent, les veines se dessinent sous la peau ; les cheveux se hérissent , le regard s’anime, s’enflamme, et le globe de l’œil , injecté de sang , parait sortir de son orbite (1). En même temps, les narines se dilatent, et les lèvres, tiraillées par le muscle labial , laissent apercevoir les dents ; la voix est rauque , l’oreille devient sourde; la parole, presque toujours entrecoupée, est difficile ou exubérante; l’écume sort de la bouche avec l’injure, la menace, le blasphème; enfin, les forces sont prodigieusement développées, et la détente musculaire qui accompagne ce bouleversement de l’âme et du corps est violente, mais prompte ; la passion a réagi : elle est satisfaite.
Chez les individus faibles, chez ceux qui vivent sous la prédominance du foie ou du système lymphatique, le sang, également refoulé vers les viscères, semble y séjourner : les battements du cœur sont à peine sensibles; le pouls est petit, serré et fréquent ; la respiration , difficile et suffoquante ; une sueur froide se répand sur tout le corps ; le visage se décolore entièrement; les yeuxsont fixes elles mâchoires serrées ; un tremblement convulsif agite les membres. Ecrasés, pour ainsi dire, sous le poids de leur colère , ces malheureux quelquefois ne peuvent ni remuer ni articuler une parole; mais leur immobilité et leur silence sont bien plus à redouter que l’agitation , les cris et la violence des sanguins : la crise de celle rage impuissante n’est en effet que retardée. Chez quelques âmes nobles et généreuses, on la voit à la vérité se transformer en indignation et en mépris; mais, le plus fréquemment, la passion, qui n’a pas réagi, passe à l’état chronique, devient haine, et la haine , pour peu qu’elle soit surexcitée, se termine presque toujours par la vengeance (2).
(1) Si l’on ajoute à ce fait, que la rougeur produite par la colère commence ordinairement par les yeux , on concevra mieux pourquoi l’ophthalmie chronique est incurable chez les personnes qui se livrent à de fréquents emportements, tandis qu’elle finit par disparaître chez celles qui ont le courage de dompter leur caractère.
(2) La vengeance est comme endémique dans la Corse : ce département présente le nombre proportionnel le plus élevé de crimes contre les personnes, et
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La différence de physionomie que présente la colère, observée dans ces deux classes d’individus, tient à ce que , chez les premiers , la passion réagissant subitement se montre tout excentrique, tandis qu’elle reste concentrique chez les seconds, qui sont ordinairement privés d’une suffisante énergie de réaction.
La colère des bilieux-sanguins participe de ces deux états : concentrique dans le premier temps de l’accès, elle devient excentrique dans le second, où elle met tout le corps en feu : c’est la poudre, dont l'explosion est d’autant plus terrible qu’elle a été plus comprimée, ou bien l’arc, dont les traits portent d’autant plus loin que la corde a été plus fortement tendue.
Enumérons maintenant les effets morbides que peut produire un pareil bouleversement de toute l’économie.
Immédiatement après un accès de colère , il n’est pas rare de voir survenir des déjections ou des vomissements bilieux , quelquefois même l’ictère et l’hépatite, ainsi que des hernies plus ou moins volumineuses. L’influence de cette passion sur le foie est tellement grande que plusieurs nosologistes, prenant l’effet pour la cause, ont avancé que la colère avait constamment son origine dans cet organe.
L’influence de la colère sur le cerveau n’est ni moins forte ni moins dangereuse : la syncope, les convulsions, l’épilepsie, l’apoplexie, la paralysie, l’encéphalite et la manie furieuse , ne sont que trop souvent le résultat de cette funeste passion. Cette terminaison a surtout lieu chez les femmes irascibles, après une brusque suppression de menstrues, des lochies ou du lait.
Enfin, dans de violents accès de colère, on a vu plusieurs fois les artères et le cœur devenir anévrysmatiques, se rompre, et déterminer subitement la mort (1) ainsi que l’avortement chez les femmes enceintes.
— « Quel doit estre , dit Charron, l’estât de l'esprit au dedans, puisqu il cause un tel desordre au dehors 1 La cholere du premier coup en chasse et bannist loing la raison et le jugement, afin que la place luy demeure toute entière; puis elle remplit tout de feu, de fumée, de lenebres et de bruict , semblable à celuv qui mist le maistre hors la maison , puis y mist le feu, et se brusla vif dedans; et comme un navire qui n’a ny gouvernail, ny patron, ny voiles, ny avirons, et qui court fortune à lamercy des vagues, vents et tempestes, au milieu de la mer courroucée.
c’est d’ordinaire la vendetta qui en est la cause déterminante. Sur 116 accusés traduits en 1841 devant le jury de ce département, 95 étaient poursuivis pour crimes contre les personnes, et 23, seulement, pour crimes contre les pro-
Pri(l)éSylla, Valentinien , Nerva, Venceslas, Isabeau de Bavière, moururent à la suite d’un accès de colère. De nos jours, le furibond Marat avait le pouls constamment fébrile, et Robespierre éprouvait des hémorrhagies nasales qui inondaient son lit presque toutes les nuits.
DE LA COLÈRE
»Ses effecls sont grands, souvent bien misérables et lamentables. Premièrement elle nous pousse à l’injustice, car elle se despile et sesguise par opposition juste, et par la cognoissance que Ion a de scslre courroucé mal à propos. Elle s’esguise aussi par le silence et la Iroideur , par où 1 on pense estre dédaigné et soi et sa cholere; ce qui est propre aux femmes, lesquelles souvent se courroucent afin que l’on se contre-courrouce, et redoublent leur cholere jusqu’à la rage, quand elles voyent que 1 on ne daigne nourrir leur courroux. Ainsi se montre bien la cholere estre bcsle sauvage, puisque ny par defense ou excuse, ny par non-defense et silence, elle ne se laisse gagner ny adoucir. Son injustice est aussi en ce qu’elle veust estre juge et partie, et s’en prend à tous ceux qui ne luy adhèrent. Secondement pour ce qu’elle est inconsidérée et estourdie, elle nous jette et précipité en de grands maux, et souvent en ceux mesmes que nous fuyons ou procurons à autruy , dut pœnas dum exigit (1). Cette passion ressemble proprement aux grandes ruines, qui se rompent sur ce quoy elles tombent : elle desire si violemment le mal d’autruy , quelle ne prend pas garde à esviter le sien. Elle nous entrave et nous enlace, nous faict dire et faire des choses indignes, honteuses et messeantes. Finalement elle nous emporte si outrement, qu’elle nous faict faire des choses scandaleuses et irréparables, meurtres , empoisonnements, trahisons, dont aprez s’ensuivent de grands repentirs : lesmoin Alexandre le Grand, aprez avoir tué Clylus, dont disoil Pylhagoras que la fin de la cholere estoit le commencement du repentir. »
— Si nous envisageons la colère dans ses rapports avec la criminalité, nous trouvons que, sur 1,000 crimes d’empoisonnement, de meurtre, d’assassinat et d’incendie, 264 ont eu pour motifs la haine ou la vengeance ; 143 les dissensions domestiques, les haines entre les parents; 113 les querelles au jeu ou dans les lieux publics; 94 enfin , les querelles et rencontres fortuites, résultat effrayant, et que l'on ne saurait trop mcltresous les yeux des personnes qui ne s'attachent pas à modérer la violence de leur caractère.
Pendant la seule année 1838, les cours d’assises du royaume ont eu à juger 238 accusations de crimes ayant pour cause la colère, la haine, la vengeance , savoir :
(I) « Pour se préserver de la colère, dit Sénèque, à qui Charron emprunte celle citation , il laut souvent se représenter les maux qu’elle entraîne à sa suite , et songer qu 'elle se punit presque toujours en voulant se veni/er. D’ailleurs , ajoute-t-il, avec nos égaux, la vengence est incertaine; avec nos supérieurs c est une loue ; avec nos inférieurs, c’est une bassesse. »
Empoisonnements
Incendies .
Assassinats
Meurtres
Homicides involontaires . .
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Les mêmes motifs ont déterminé 243 crimes en 1839 , 246 en 1810 , et 231 en 1841. Dans ces quatre nombres annuels ne sont pas compris les crimes résultant de rixes au cabaret et au jeu, ainsi que de rencontres et querelles fortuites, lesquels s’élèvent, pour 1838 , à 103, pour 1839, à 119, pour 1810, à 112, et pour 1811, à 105. Le Compte général de l'administration de la justice criminelle en France pendant cette dernière année signale aussi 6 suicides provoqués par un accès de colère , 3 chez l’homme , et 3 chez la femme (1).
— « De toutes les passions innées , dit Marc à ce sujet , il n’en est pas dont les actes occupent plus souvent les tribunaux que ceux dont la colère est la source. En effet , aucune passion ne donne plus aisément lieu à une perturbation prompte de tout l'organisme , ne fait plus ressembler à un maniaque, que celui qui en est atteint à un haut degré : ira furor brevis, a dit Horace, et cette maxime a traversé les siècles sans qu’on ait songé à la contester. En conséquence, les actes produits par la colère sont le plus souvent accomplis avec absence de la liberté morale; mais , pour bien juger la réalité de cette absence, il faudra avoir égard à toutes les circonstances qui auront précédé, accompagné et suivi la perpétration de l'acte. Ainsi , il faudra s’enquérir de la constitution de celui qui l’a commis , afin de savoir s’il est naturellement enclin à la colère; il faudra examiner les motifs qui ont déterminé la passion, et si leur gravité est proportionnée au degré d’exaltation de celle-ci ; savoir si l’exécution de l’acte a suivi aussitôt le développement des sentiments passionnés ; connaître quelle a été la situation morale et physique de l’inculpé après l’acte; enfin, saisir toutes les circonstances internes et externes capables de faire apprécier l’imputabilité.
«Lorsque la haine est motivée, dit encore ce savant médecin-légiste, plus ses motifs sont plausibles, moins les actes criminels qu’occasionne celle passion permettent d’admettre ce degré de lésion de la volonté qui peut les rendre excusables. Ils se confondent alors avec les effets de la vengeance, qui n’admet guère le bénéfice de l’excuse lorsqu’elle est provoquée par des
(l) Il est h regretter que nos Comptes annuels de l’administration de la justice militaire ne signalent pas les motifs des délits commis dans l’armée : c’est une lacune qu’il serait bien important de remplir. En l’absence de documents positifs, je me bornerai à extraire du dernier Rapport au ltoi les chiffres de certains délits dont la colère est, sans contredit, la cause la plus fréquente. Pendant la seule année 1859, l'insubordination , qui comprend depuis le refus formel d'obéissance jusqu’aux voies de fait envers les supérieurs, l’insubordination, dis-je, a amené devant les conseils de guerre 579 prévenus, sur lesquels 252 ont été condamnés. C’est à la fois I sur 12 du total des hommes mis en prévention comme du total des condamnés. Relativement à l’effectif de l’armée, c’est I prévenu sur 855, et 1 condamné sur 1,252. Sur les 4,567 militaires mis en jugement pendant cette même année, on en trouve 17 accusés de meurtre, 25 d’assassinat , 85 de coups et blessures volontaires, 5 d’homicide ou de coups et blessures involontaires. (En 1859, l’armée française se composait de 317,578 hommes , y compris la garde municipale et les sapeurs-pompiers de la ville de Paris )
DE LA COLÈRE
passions acquises plutôt qu’innées. » ( De la Folie considérée dans ses rapport, avec les questions médico-judiciaires. )
Traitement.
Moyens moraux. — Nous avons vu précédemment que toute colère provient de faiblesse : fortifions donc d’abord notre corps et notre esprit , 1 un par l’exercice et la tempérance , l’autre par l’étude et la réflexion. Quand nous aurons acquis des membres robustes et un jugement sain , nous serons
rarement dominés par cette fougueuse passion.
En second lieu , fermons avec soin toutes les avenues de notre cœur à la colère , en évitant les occasions qui peuvent l’exciter : ce n’est pas quand l’ennemi est entré dans la place qu’il faut songer à le repousser.
Toutefois, ces occasions se présentent-elles inopinément, et commençonsnous à ressentir les premiers aiguillons de la passion, tachons, si cela est possible , de changer une conversation devenue trop animée , ou , ce qui est encore plus prudent , retirons-nous promptement à l’écart ; la solitude , le repos et la réflexion auront bientôt arrêté le cours de cette fièvre, qui eût pu dégénérer en véritable frénésie.
Le remède le plus efficace contre la colère est le délai : défendons-nous donc de juger sur de simples soupçons , et de croire légèrement les rapports accusateurs : tant de gens mentent pour tromper , et tant d’autres parce qu’ils ont été trompés ! Faisons-nous surtout une loi de ne jamais prendre de résolution pendant la passion : c’est une mauvaise conseillère , qui fausse également l’esprit et le cœur. Un sage avait engagé l’empereur Auguste , dès qu’il se sentirait impatient , à ne rien dire, à ne rien faire qu’il n’eût prononcé toutes les lettres de l’alphabet. Je demanderai beaucoup plus de temps pour la réflexion , et j’engagerai les personnes qui seraient irritées, même pour de justes motifs, à ne prendre aucune détermination avant de s’être livrées aux douceurs du sommeil. On dit avec raison que la nuit porte conseil ; rien , en effet, ne redresse mieux le jugement que le repos, le silence et l’obscurité.
Défendons-nous enfin de tout sentiment de haine et de vengeance, en considérant que l’offenseur est presque toujours plus véritablement à plaindre que l’offensé; et que d’ailleurs, haïr et méditer vengeance, c’est s’avouer blessé , c'est vouloir perdre sa supériorité morale (1) : Moïse et Lycurgue , David et César, n’auraient pas été aussi grands s’ils n’eussent su pardonner.
Soyons donc supérieurs aux injures et aux outrages, en les dédaignant ,
(1) « Ultio doloris confessio est... Non est magnus animes quem incurvât in l'juria ; ingens animus et verns æstimator sui non vindical injuriant , quia non «sentit. » (Sencc., cle Ira, lib. ni, cap. 5.)
DE LA COLÈBE.
wu , mieux encore, en les pardonnant , ainsi (pie nous le prescrit une religion toute d’amour. C’est sans doute une belle victoire que de se vaincre soimême ; mais , pour que le triomphe soit complet , il faut encore s’efforcer de gagner le cœur de son ennemi par des bienfaits. Comment Lycurgue se vcngca-l-il du méchant qui lui avait crevé un œil? Il l’instruisit, et en fit un citoyen vertueux. Chrétiens, tâchons au moins d’imiter le législateur de Sparte !
De toutes les passions, la colère est peut-être celle sur laquelle une éducation habilement dirigée peut exercer la plus salutaire influence. Si l’on me demande a quelle époque de l’enfance il faut commencer cette éducation , je répondrai , dès le berceau , et même avant la naissance. Cette opinion, qui peut d'abord paraître paradoxale, cesse d'être considérée comme telle, quand on songe aux accidents nombreux survenus au fœtus , par suite de 1 influence physique et morale exercée par la mère sur l’enfant qu’elle porte. On ne voit aussi que trop souvent le lait des nourrices colères produire d’atroces coliques ou de dangereux vomissements chez leurs nourrissons, auxquels elles transmettent ainsi l’impatience avec la douleur. Albinus rapporte qu’un enfanta la mamelle succomba pour avoir pris le sein de sa mère , qui venait de se mettre en colère : peu d’instants avant de mourir , il lui survint des hémorrhagies par les yeux , les oreilles , le nez, la bouche et l’anus. J’ai soigné une nourrice sujette à de violents emportements, à la suite desquels elle éprouvait des hémorrhagies ou des attaques de nerfs épileptiformes : les trois enfants qu’elle avait allaités sont morts dans des convulsions , avant l’époque où l’on aurait pu attribuer ces accidents à la dentition. Ces exemples, qui ne sont pas les seuls , peuvent utilement être cités aux femmes qui allaitent , et qui ont le malheur de s’abandonner à cette funeste passion. Si la leçon est perdue pour une nourrice à gages, elle ne le sera sans doute pas pour une bonne mère, et surtout pour une mère chrétienne.
Si , comme nous avons pu l’observer , la colère est héréditaire (1), si elle peut se transmettre avec le lait , elle peut aussi se communiquer par l’irifluence du mauvais exemple. L’instinct d’imitation est généralement trèsdéveloppé chez les enfants : ne contribuons donc pas à leur faire contracter un vice dont nous serions forcés de les corriger plus tard.
— Pour les enfants déjà colères, les préceptes généraux que l’on peut donner se réduisent aux suivants :
1° Ne leur jamais rien accorder de ce qu’ils demandent avec violence ou seulement avec bouderie ;
2° Les reprendre avec douceur lorsqu’ils se sont livrés à quelque emportement, et les punir de sang-froid quand ils seront devenus calmes ;
(1) Voyez ci-après la quatrième observation.
DÉ LA COLÈRE
3” Leur montrer , suivant le conseil des sages, toute la difformité de cette passion, en les contraignant de se regarder dans un miroir pendant un Bccès *
4° Exercer progressivement les plus impatients à des travaux, à des jeux qui demandent beaucoup d’adresse, de temps, d’ordre et de tranquillité;
5° Leur petite colère est-elle provoquée par la faim , qui est un véritable commencement d’irritation , si l’on ne peut , ou si l’on ne veut pas contenter à l’instant ce besoin , on l’apaisera pour le moment en leur donnant à boiie un peu d’eau pure ou sucrée. Ce conseil contre 1 impatience des enfants convient aussi aux adultes dont l’estomac est délicat , et qui , sans celle précaution, ne se livreraient pas toujours impunément à leur appétit quand ils ont trop attendu pour le satisfaire.
Quant aux personnes emportées ou violentes, elles devront éviter, autant que possible, de surchager leur esprit d’affaires, et de se livrer à des éludes trop sérieuses et trop longues; elles feront bien de se lier d amitié avec des hommes calmes, modérés , patients , et de fréquenter la société de femmes douces et spirituelles. Si cette fréquentation ne les corrige pas entièrement, elle tempérera au moins d’une manière sensible la fougue de leur caractère : il n’est pas jusqu’aux aliénés sur lesquels la douceur ne puisse avoir quelque empire.
Moyens physiques. — C’est surtout contre cette passion que les agents hygiéniques peuvent être employés avec le plus grand succès, soit comme moyens préservatifs, soit comme moyens curatifs.
Ainsi , la nourriture des individus colères, ou disposés à le devenir, devra en général être douce , végétale, lactée, entremêlée de viandes blanches et de substances grasses et acidulés. Ils devront aussi se priver de vin pur, de liqueurs , de café, de thé, et ne prendre pour boisson habituelle que de l’eau pure ou légèrement rougie. Il faudra toutefois bien se garder de faire boire de l’eau à la glace immédiatement après un accès de colère; ce moyen , préconisé par l’ignorance , a causé plus d’une mort subite par suffocation.
La pèche, des exercices champêtres , et surtout l’habitation à la campagne, sont encore de puissants auxiliaires dans le traitement de la maladie qui nous occupe.
De nombreux exemples attestent l’influence d’une musique douce et gracieuse pour tempérer l’irascibilité de certains sujets.
Des bains de rivière en été, des bains lièdes pendant l'hiver, doivent aussi être conseillés; ils amèneront presque toujours une amélioration sensible, tant au physique qu’au moral.
Des saignées générales ou locales, seront enfin pratiquées avec avantage dans les cas de pléthore ou de congestion imminente vers l’une des trois cavités splanchniques.
DE LA COLÈRE
Observations.