I. Colère habituelle, guérie par la crainte de la mort
Vers la fin de l’hiver de 1821 , M. D***, l’un des premiers artistes de la capitale , arrive chez moi , la figure toute bouleversée , me suppliant de me rendre auprès de sa femme , qui venait de tomber dans un profond évanouissement. Nous montons aussitôt en voiture, et, quelques minutesaprès, nous étions chez la malade. Madame D*** , que je ne connaissais que de nom , avait environ quarante-cinq ans; sa complexion était très-délicate, sa constitution nerveuse, et son teint habituellement décoloré. Le pouls, à mon arrivée, donnait HO pulsations par minute; il était extrêmement faible et irrégulier, avec intermittence; les yeux étaient encore fermés, les lèvres pâles et légèrement violacées; une sueur froide baignait tout le corps. Quelques cuillerées d’une potion antispasmodique que je préparai moimême , et des frictions que je pratiquai sur les membres à l’aide d’une brosse , rendirent bientôt à madame D*** l’usage de ses sens. Son air embarrassé à ma vue, une glace fendue du haut en bas, et plusieurs éclats de vases de porcelaine, me donnèrent à penser que la femme de Socrate pouvait bien avoir son pendant à Paris. Ma conjecture ne tarda pas à se changer en certitude , lorsque je sentis le pouls retomber par degrés à 80 pulsations, les conjonctives restant encorefortement injectées, et la lèvre inférieureagilée, par intervalles , d’un tremblement convulsif. Lorsqu'elle fut tout à fait revenue à elle-même , ses premières paroles furent pour me demander si son mari ne m’avait pas dit la cause des accidents nerveux qu’elle venait d’éprouver. « Non , madame , lui répondis-je; monsieur votre mari était tellement affecté de votre étal, qu’il n’a pas articulé un mot pendant le court trajet que nous avons fait ensemble. Mais, du reste, il n’est pas difficile de reconnaître que vous devez à un violent accès de colère la longue et douloureuse syncope que vous venez d’éprouver. — Docteur , je vous avouerai que j’ai surtout en ce moment une frayeur extrême de la mort. — Cela ne m’étonne pas , madame, puisque vous avez une maladie organique du cœur qui inspire assez ordinairement cette crainte ; mais ce qui me surprend , c’est que vous aggraviez encore celte affection en vous laissant aller à de pareils emportements. Pour peu que les accès en soient fréquents, vous prenez le moyen le [dus propre à abréger vos jours. — Mais serait-il possible que l’on mourût dansune syncope de la nature de celle que je viens d’avoir? — Oui , madame ; et les exemples n’en sont pas rares. Chez vous, par exemple, la mort aurait probablement lieu par une rupture du cœur. — Mais enfin, elle n’arriverait sans doute pas subitement ; j’aurais au moins le temps de me reconnaître? — Non, madame fia mort surviendrait en quelques secondes. »
DE LA COLÈRE. ■£*'
Madame D*“ resta quelque temps pensive et comme stupéfaite. Puis, rompant tout à coup le silence: « Docteur, reprit-elle avec le plus grand calme, je vous remercie de m’avoir dit la vérité. Jusqu ici mes principes religieux n’avaient pu seuls m’empêcher de me livrer de temps en temps à des transports de colcre dont je gémissais ensuite ; mais la crainte d une mort subite me fait prendre une iorte résolution de me maîtriser désormais ; toutefois, je compte sur vos bons conseils pour rendre ma lâche plus facile. »
Mon premier soin fut de changer complétementlerégimedemadameD‘*\ Je proscrivis d’abord le bœuf rôti , le mouton , le gibier surtout , qu’elle aimait beaucoup , et fis remplacer ces aliments trop substantiels par des viandes blanches et des légumes herbacés. Je lui interdis aussi l’usage du vin pur, du café et des liqueurs; en même temps je lui conseillai de prendre pendant un an une tasse de lait d’ânesse pour son premier déjeuner. Ces moyens, suivis avec la plus scrupuleuse exactitude, calmèrent de jour en jour le système nerveux de madame D*** ; mais la crainte de mourir subitement exerça sur son esprit une influence encore plus salutaire. Aussi , après quinze mois d’une lutte, d’abord assez pénible, avec elle-même , celte dame parvint à se maîtriser tellement, que pendant plusieurs années qu’elle vécut encore , son mari eut la satisfaction de ne plus la voir se livrer au moindre emportement , même envers ses domestiques , dont la plus âgée , depuis longtemps à son service , la mettait à de rudes épreuves par son impertinence et son entêtement,
II. Colère impuissante terminée subitement par une congestion pulmonaire et cérébrale, mortelle. (Médecine légale.)
Au mois d’août 1830, nous fûmes requis, le docteur Devilliers et moi , par le commissaire de police du quartier de l’Observatoire , à l’effet d’aller constater le genre de mort d’un ouvrier, d’une stature athlétique, qui avait succombé la veille, dans une lutte violente avec un jeune compagnon maçon.
Quatre témoins oculaires de ce triste événement le racontèrent à M. le commissaire dans les termes suivants : « Hier au soir , nous étions , avec le petit Michel , assis autour de la table sur laquelle est le cadavre, nous amusant paisiblement à faire une partie de cartes , lorsque Bras-dc-Fer arrive auprès de nous , et essaie à plusieurs reprises de brouiller notre jeu. Nous prenons d abord la chose en plaisantant; à la fin , cependant, Michel 1 invite sérieusement, quoique avec calme , à ne pas nous interrompre plus longtemps. A partir de ce moment , Bras-de-Fer ne cesse de tourmenter Michel ; il 1 insulte , il le pousse, et va même jusqu’à lui tirer les oreilles avec violence. Michel alors commence à se fâcher, et le prie instamment de finir ses méchancetés , s’il ne veut qu’il l’y contraigne. A ces mots, Bras-dc-
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Fer recommence de plus belle; il enlève Michel de dessus son banc, el, le tenant par les oreilles, le laisse retomber brusquement, puis, lui donne sur le nez de si rudes chiquenaudes, que le sang en jaillit avec force. A celle vue, le petit Michel est hors de lui , il s’élance de sa place, s’écriant d’une voix terrible : « Tu es venu chercher ton maître 1 grand lâche 1 ch bien 1 tu «vas le trouver. — Roquet! «riposte Bras-de-Fer en souriant de pitié. Mais à l’instant il se sent enlacé par Michel, qui, lui tenant les bras fortement serrés contre les côtes, l’empêche ainsi de pouvoir les employer à sa defense. Bras-de-Fer s’épuise en efforts inutiles pour dégager ses bras; son dépit se change alors en fureur ; il grince des dents, il écume ; et, abaissant sa tête sur celle de Michel , il lui mord les cheveux , qu’il arrache avec un lambeau de peau. « Scélérat! s’écrie Michel, dont le visage est baigné de sang, lu veux donc que je serre encore plus fort , » et ses bras d’Hercule redoublent leur étreinte. « Grâce 1 » murmure alors Bras-de-Fer d’une voix etouffee. Bans un dernier effort , Michel enlève de terre son puissant adversaire, dont les yeux sont rouges de sang, el dont la langue est sortie de la bouche ; il le tient pendant quelques secondes dans cet état , et le laisse retomber â terre dès qu’il ne sent plus aucune résistance. Bras-de-Fer était mort. »
C’était la première fois de sa vie que Michel se battait ; il ne connaissait pas ses forces, et pleura toute la nuit la mort de son adversaire.
Ouverture. — A l’ouverture du corps nous trouvâmes, le docteur Devilliers et moi , les poumons gorgés d’un sang noir , les méninges fortement injectées, et la substance cérébrale pointillée à plus d’un pouce de profondeur. D'après ces lésions pathologiques, et les signes commémoratifs que nous avons recueillis de la bouche des témoins de cette lutte , nous crûmes devoir déclarer , dans notre rapport annexé au procès-verbal , que la mort subite était le résultat d’une violente congestion pulmonaire et cérébrale, produite moins par la compression exercée sur les côtes que par la colère impuissante à laquelle Bras-de-Fer s’était abandonné , colère qui , dans plusieurs cas, avait suffi pour amener cette funeste terminaison.
Michel ne fut pas même arrêté,
III. Mélancolie avec fréquents accès de fureur, produite par une plilegmasie aiguë passée à l’état chronique.
La jeune Caroline , douée d’une grande activité et d’une force athlétique, se faisait surtout remarquer par la douceur , l’enjouement et l’égalité de son caractère. De quatorze à dix-neuf ans , les soins du ménage et les exercices champêtres étaient pour elle une occupation aussi agréable que salutaire. Elle s’amusait, en outre, à labourer la terre et à conduire des chevaux , quelle montait non en amazone, mais en véritable écuyer; ou bien,
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piéton infatigable, elle faisait dix à douze lieues dans sa journée, et le lendemain reprenait gaiement ses rudes travaux.
Par suite d’un changement survenu dans la fortune de ses patents , -a roline fut forcée de quitter ce genre de vie , qui lui était si favorable, et , de dix-neuf à vingt-quatre ans, elle se livra avec assiduité a la coulure. Dès lors, ses membres, naguère si robustes, s’atfaibbrcnt de jour en jour, et l'appareil de l’innervation devenant bientôt prédominant aux dépens du système musculaire, elle éprouva de la cardialgie , des sueurs abondantes , de l’insomnie, et un léger tremblement convulsif accompagne de courtes impatiences.
Mariée à l’âge de vingt-cinq ans, elle ne tarda pas à devenir enceinte , et commença dès ce moment à prendre en aversion , par jalousie , une fille de cinq ou six ans que son mari avait eue d’un premier lit.
Au mois de mai 1836 , madame M*** accoucha d’une fille. Le travail, pendant lequel une forte hémorrhagie utérine se déclara , fut très-laborieux, et suivi d’une métro-péritonite si intense , que la santé de celle dame n était pas encore rétablie en février 1838, lorsqu’elle me fit appeler pour lui donner des soins.
A celte époque , la malade est encore pâle ; ses traits sont tirés ( faciès utérin); elle éprouve des douleurs continuelles à 1 épigastre et a la région sacro-lombaire; les digestions sont laborieuses , les selles rares et pénibles , les menstrues peu abondantes , l’utérus est douloureux. D un autre côté , celle personne , autrefois si enjouée et si douce , a le moral sensiblement influencé par l’état morbide des viscères abdominaux : une profonde tristesse la mine; elle est taciturne et sédentaire; elle fuit le grand jour, s’abstient même de regarder dans la rue, parce que la vue seule des passants augmente son dégoût de la vie; puis , tout à coup , sans aucun motif plausible , elle se livre à de violents accès de colère ou plutôt de fureur contre sa belle-fille , contre sa propre enfant , âgée de deux ans , contre elle-même. Un bonnet qu’on lui a apporté ne va-t-il pas à son gré, elle le met en pièces , trépigne dessus, ou bien , retirant brusquement ses souliers , elle les ploie en deux, et les mord convulsivement. Si sa belle-fille, témoin tremblant de ces emportements frénétiques, a le malheur de faire le moindre mouvement, elle lance sur elle un regard terrible, et serait tentée de la précipiter par la fenêtre, si la crainte des lois ne l’arrêtait ; elle se borne alors â la fustiger rudement. Sur ces entrefaites , entend-elle sonner à la porte , elle s’arrête saisie d’effroi : « Petite, s’écrie-t-elle d’une voix étouffée, si c’est ton père, ne lui dis rien , ou bien...! » Pendant le long intervalle que met celte malheureuse femme pour aller ouvrir , elle compose son visage et son maintien, mais son cœur bat longtemps avec violence, et elle éprouve au centre nerveux opisto-gastrique un spasme douloureux qui dure plus de douze heures , si des larmes abondantes ne viennent opérer une détente salutaire.
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Tels sont les accès de colère auxquels la malade est en proie, et pour la guérison desquels elle crut devoir recourir à mon expérience.
Diagnostic. — Métro-entérite chronique avec névrose du grand sympathique.—Mélancolie compliquée d’une légère jalousie et de fréquents accès de fureur.
Traitement. — Grands bains tièdes , lavements émollients, injections narcotiques, larges cataplasmes sur l’abdomen pendant la nuit, tisanes mucilagineuses édulcorées avec du sirop d’orgeat. — Bouillon froid , viandes blanches également froides. — Remplacer les cordons de taille, qui fatiguent 1 estomac, par des bretelles , qui ont l’avantage de mieux soutenir le jupon , et de ne pas comprimer les organes souffrants. — Exercice modéré , un peu de distraction.
Au bout d’un mois , je pus déjà remarquer une légère amélioration ; je conseillai donc de continuer les mêmes moyens, auxquels j'ajoutai des tablettes de magnésie et de bicarbonate de soude prises alternativement, ainsi que l’usage du pain de seigle à tous les repas.
Dix jours après celte seconde prescription, mieux beaucoup plus appréciable au physique comme au moral : la constipation habituelle a disparu , la malade est moins triste, moins irascible; toutefois, la présence de sa belle-fille me semble l’importuner. D’après mon conseil , l’enfant est mise en pension. Un mois s’est à peine écoulé depuis cette séparation, que la santé de madame M*** a éprouvé une entière métamorphose : sa physionomie est plus ouverte, parfois même riante; elle est plus affectueuse pour sa jeune fille ; enfin , pénétrée de honte et de regrets des mauvais traitements qu’elle a fait subir à l’enfant de son mari, elle va la visiter assez fréquemment , et la comble chaque fois de soins et de caresses. D’un autre côté , les digestions sont faciles; les évacuations alvines ont lieu tous les jours ; les menstrues viennent avec régularité et en assez grande abondance; l’utérus n’est plus sensible, non plus que la région sacro-lombaire; enfin l'épigastre, autrefois si douloureux , peut supporter une forte pression verticale; cependant, si on le comprime un peu de gaucheà droite, des pleurs involontaires s’échappent aussitôt.
Si madame M*** était en position d’aller habiter la campagne, et d’y reprendre progressivement ses anciens exercices, j’ai la conviction que sa guérison physique et morale ne laisserait rien à désirer. Je ne suis même pas éloigné de croire que sa constitution primitive viendrait bientôt remplacer la prédominance nerveuse sous laquelle elle a tant souffert, dès le moment où elle quitta les champs pour la ville, les chevaux et la bêche pour une chaise et une aiguille.