IV. Colère héréditaire terminée par un suicide
Jacques-Alphonse B*“, né à Paris, dans le quartier des halles, devait la
DK LA COLÈRE. -I*J
vie à des parcnls d’une constitution éminemment sanguine , et dont le caractère était si violent, qu’il se passait peu de jours sans que 1 un ou 1 autre se livrât à des accès de colère souvent portés jusqu à la fureur. Le pèie d’Alphonse, surtout, bien que possédant un excellent cœur, ne savait mettre aucun frein à ses emportements (1).
Héritier, ainsi que ses frères, de celte funeste disposition , que l’éducation ne vint pas modifier, Alphonse , dont nous nous occuperons uniquement ici, annonça, dès ses premières années, une violence qui surpassait même celle de son père , et, comme il était d’une force athlétique qui le rendait redoutable, il devint, en grandissant , la terreur de tout le voisinage.
Ce jeune homme, néanmoins, n était pas dépourvu de qualités attachantes : un extérieur agréable , une grande franchise de caractère , une bienveillance naturelle qui le disposait toujours à obliger, lui firent des amis, et il dut souvent à ces avantages personnels d’échapper aux dangers que lui suscitait son caractère violent.
Sa mère, restée veuve de bonne heure, était pour lui dune faiblesse dont il abusa pour ne pas céder à ses ordres, lorsqu’elle voulut 1 obliger à choisir une profession. Repoussant toutes celles qui lui étaient offertes , il se livra pendant quelque temps à une sorte de vagabondage , monta sur les tréteaux des saltimbanques, puis sur les théâtres des boulevards, et finit par s’abandonner à tous les égarements de la jeunesse la plus fougueuse.
Une rixe violente qu’il provoqua , et dans laquelle il terrassa tous ceux qui voulaient s’opposer à sa fureur, lui valut plusieurs mois de prison , qui le firent un peu rentrer en lui-même. Rendu à la liberté , il s’engagea dans les carabiniers ; mais , loin que la discipline militaire modérât scs emportements , elle parut les augmenter par les contrariétés fréquentes qu’elle lui donnait. Un jour, entre autres, qu’il était de garde, on lui commande d’aller en faction ; il résiste, s’exaspère peu à peu. Alors ses camarades l’entourent, et l’exhortent à obéir; au lieu de les écouter, il tombe sur eux , les culbute, les force de s’enfuir du corps de garde, et il les eut tous tués si les armes eussent été chargées, 11 passa encore trois mois en prison pour cette nouvelle équipée, et ne dut qu’à la bonté de ses chefs de n’èlre pas traduit devant un conseil de guerre.
(1) Un jour qu’il était dans un de ses accès , sa tille, âgée de quatorze ans, ne répondant pas assez vite à une question peu importante qu’il lui adressait , il la saisit avec violence , et allait la jeter sur des charbons ardents, lorsque, heureusement, sa femme parvint à l’arracher de ses bras. Peu de minutes après, il versait des larmes de repentir, et comblait de témoignages d’affection celle qui avait failli être, sa victime.
Sur cinq enfants qu’eut cet homme, quatre étaient excessivement irascibles. La jeune tille dont je viens de parler possédait seule une grande égalité de caractère, encore en était-elle redevable à l’éducation chrétienne qu’elle reçut. Tant il est vrai que nous sommes autant le produit de notre atmosphère physique et morale que de notre constitution primitive.
230 DE LA COLÎiRE.
Outre ces scènes violentes, qui se répétaient souvent d’une manière plus ou moins grave, Alphonse se faisait un jeu du duel, et il déployait une telle dextérité dans le maniement des armes , qu’on le redoutait généralement. Cependant , comme chez lui le repentir suivait toujours de près les accès de colère, et qu’il était d’un naturel généreux , on l’aimait , quelle que fût la crainte qu’il inspirât.
En 1832 (il servait alors dans le 1" régiment d’artillerie à cheval) , un accident vint tout à coup le forcer de renoncer au genre de vie qui n’avait pas peu contribué à exalter ses passions. Un coup de pied de cheval qu’il reçut obligea les chirurgiens de l’hôpital du Gros-Caillou à lui faire l’ainputation de la jambe droite; dans cette circonstance, comme dans beaucoup d’autres de sa vie, l’amputé se livra à des mouvements si frénétiques, qu’il souffrit des maux inouïs, et qu’il rendit longtemps sa guérison incertaine.
Retiré du service, et résolu de mener désormais une vie plus régulière , Alphonse se maria, et entreprit un commerce qui bientôt lui procura une honnête aisance. La femme qu’il avait choisie était jeune et très-agréable : il l’aimait beaucoup ; mais son affection n’empêchait pas qu’il ne la rendît fort malheureuse par ses emportements réitérés. Il les poussa même si loin , que la santé de cette personne s’altéra d’une manière grave. Le docteur Roy, à qui je dois les détails de cette observation , ayant été appelé par Alphonse , reçut de lui l’aveu sincère de ses torts, et contribua par ses bons conseils à arrêter pendant quelque temps les accès de fureur dont l’épouse avait eu tant à souffrir. Souvent même le malheureux Alphonse versait des larmes en s’accusant d’avoir causé le mauvais état de santé de sa femme ; il parlait aussi avec une vive sollicitude du garçon dont elle l’avait rendu père , remarquait avec inquiétude que le caractère de cet enfant, âgé seulement de trois ans , avait déjà quelque tendance à ressembler au sien , et il se promettait de le réprimer par tous les moyens qui seraient en son pouvoir. Ainsi , dans les moments de raison et de repentir, cet homme prenait avec lui-même les meilleures résolutions, et tout semblait alors faire espérer qu’il se corrigerait; mais ces résolutions disparaissaient toujours à la moindre occasion de rechute.
linfin , le 3 décembre 1838, il rentre le soir auprès de sa femme, après avoir bu dans la journée quelques verres d'eau-de-vie. Celte liqueur produisait ordinairement sur son cerveau une excitation dont il ne pouvait se rendre maître. Il n’était pas ivre cependant, et paraissait même d’un calme parfait. Trouvant le feu presque éteint, il veut le rallumer ; mais, pendant qu’il le souffle, le vent lui renvoie au visage quelques bouffées de fumée qui d’abord l’impatientent : il redouble d’efforts; les bouffées se multiplient, et sa colère augmente. Ecartant alors d’un seul mouvement les deux valves du soufflet, il les jette au feu, passe un moment dans la pièce voisine , tandis
DE LA COLÈRE. 251
que sa femme , saisie d’effroi , reste immobile dans l’attente de quelque nouvelle fureur. En effet , rentré dans la chambre où le soufflet brûle au milieu du foyer , l’insensé , à la vue de cet objet , ne peut plus contenir sa rage : se répandant contre lui-même en invectives, il renverse , il brise en éclats le couvert qui était dressé , et , dans sa lrénésie , il saisit un large couteau qu il se plonge dans l’abdomen...
Appelé sur-le-champ auprès de ce malheureux , le docteur Roy lui prodigua des soins empressés qui prolongèrent sa vie pendant quatre jours. Quelques minutes avant son agonie , Alphonse fit signe au médecin d’approcher, et lui dit : « Docteur, je suis un misérable. J’ai oublié que j’avais une femme, un enfantll... Je paie aujourd’hui le fruit de mes emportements ; mon ventre s’emplit (1).. . je suis perdu... Par pitié, veillez sur mon fils; faites que son caractère ne ressemble pas au mien. » Peu de moments après, il expira. Il était âgé de trente-trois ans.