V. Colère et repentir d’un septembriseur
Vers le milieu de l’année 1826, je fus appelé chez un restaurateur sexagénaire, qui tenait le petit hôtel de Dijon, au n“215 de la rue Saint-Jacques. Ce malade, atteint d’une affection squirrheuse du foie, s’était en vain adressé aux premières notabilités de la médecine ; son mal avait augmenté d’une manière effrayante avec les années , et sous l’influence des violents accès de colère auxquels il se livrait presque tous les jours. Dès ma première visite, jugeant ce vieillard à la veille de succomber , je me bornai à lui prescrire du petit-lait laudanisé , une potion calmante, et un emplâtre d’opium sur l’hypocbondre droit. A l’aide de ces narcotiques, je parvins à calmer les douleurs atroces qu’il éprouvait , et à lui procurer une des nuits les plus paisibles qu’il eût passées depuis longtemps. Le lendemain matin , dans l’ivresse dosa joie, il me serrait affectueusement la main, m’appelait déjà son sauveur, et me promettait de suivre de tout point le moindre de mes avis : je déclarai toutefois à la famille que le danger était des plus imminents , qu’il ne fallait en rien se fier au mieux momentané qu’éprouvait le malade, mais en profiter pour lui faire mettre ordre à ses affaires. Vers six heures du soir , on revint me chercher en toute hâte, non pour le vieillard, mais pour sa femme, à qui il venait d'ouvrir le sein en lui brisant par colère une lasse de porcelaine sur la poitrine.
Apres avoir arreté 1 hémorrhagie et pansé cette pauvre femme, je me disposais à sortir , lorsque le mari , à qui je n'avais pas adressé un mot, m’arrêta par le pan de mon habit, me disant d’un air piteux : « Eh quoi!
(t) Tl succomba à une inflammation du péritoine avec épanchement.
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monsieur le docteur, vous vous en allez sans daigner seulement me regarder?— Pourquoi m’occuperais-je encore d’un malade que j’étais parvenu à soulager, et qui fait tout ce qu’il peut pour rendre mes soins inutiles ? Au reste, monsieur, ajoutai-je d’un ton sévère, j’ai appris que vous aviez grossièrement injurié vos deux premiers médecins, et que notre vénérable doyen , M. Portai , ne vous avait abandonné que parce que vous vous étiez oublié jusqu’à lever la main sur lui. A tous ces actes de violence, joignez la brutalité dont vous venez d’user envers votre femme, et jugez si je ne dois pas hésiter à vous continuer mes soins. — Vos reproches ne sont que trop justes, reprit le malade d’un accent pénétré; je suis surtout bien coupable d’avoir maltraité ma femme ! mais aussi , monsieur, si vous saviez ce qu’elle exigeait de moi ! Ne voulait-elle pas que je fisse appeler un prêtre, moi qui les ai toujours eus en horreur! — L'inteniion de voire femme n’avait rien que de louable : en vous proposant de mettre en paix votre conscience, elle vous donnait une nouvelle preuve de son affection, et si cela était opposé à vos idées, vous deviez vous borner à un simple refus, et non la frapper. — Mais enfin , monsieur le docteur , vous qui êtes savant, que feriez-vous si vous étiez à m’a place, et qu’on vous proposât une pareille chose? — Moi, je n’hésiterais pas à mettre en paix ma conscience, d abord par conviction; en second lieu , parce que le calme de lame contribue puissamment à alléger nos souffrances, et même à dissiper la maladie. — C’est bien singulier, qu’ayant fait des éludes, vous ayez cette manière de voir! — Au contraire, mes convictions religieuses sont en grande partie le fruit de mes éludes. — Eh bien! reprit alors le malade, qu’on fasse venir un prêtre ; aussi bien, depuis longtemps, j’en ai lourd sur la conscience! » Heureuse de cette détermination inespérée, la pauvre femme envoie aussitôt chercher un des vicaires de la paroisse Saint-Jacques. A peine cet ecclésiastique est-il entré auprès du vieillard , que celui-ci lui dit d’une voix tremblante :« Tenez, monsieur, enlevcz-moi ce coutelas que j’avais rois sous mon oreiller. — Que vous êtes imprudent, mon ami! mais vous couriez risque de vous blesser! — Eh! monsieur labbé, je men étais armé pour vous le plonger dans le cœur si vous fussiez venu sans mon assentiment! Oui, ajouta-t-il devant tous les assistants, en septembre 93, j ai massacré dix-sept ecclésiastiques; et peu s’en est fallu que vous ne fussiez le dix-huitième! mais, rassurez-vous: Dieu a eu pitié de moi; un rayon de sa grâce a suffit pour m’éclairer. » Le vicaire alors s’empara de l'énorme couteau, et s’enferma avec ce malheureux, qui lui donna la plus douce satisfaction qu’il ait peut-être jamais goûtée dans l’exercice de son ministère. Déjà il se relirait , annonçant à la famille qu’il allait apporter au pénitent les derniers sacrements de l’Eglise, lorsque celui-ci s’écria dune voix étouffée par ses sanglots : « Revenez, monsieur l'abbé, revenez bientôt auprès de moi; j’ai bien besoin de vos consolations ; mais, je vous en conjure,
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n’approchcz pas de mes lèvres le divin Rédempteur , dont tout à l’heure encore je blasphémais le nom ; je suis trop indigne d’un tel bonheur ! — Dieu est rempli de miséricorde, lui dit le vicaire attendri; on répare scs fautes quand on les pleure amèrement, et votre repentir me paraît trop sincère pour que j’hésiste à vous administrer les sacrements , que réclame à l’instant même votre triste position. — Je les recevrai donc, monsieur l’abbé, puisque vous me l’ordonnez , reprit le nouveau centenier , mais seulement après avoir fait amende honorable devant ceux que j’ai autrefois scandalisés par mes forfaits. » Aussitôt il fait appeler deux voisins, ses anciens camarades, et leur demande pardon des affreux exemples qu’il leur a donnés à l’Abbaye et aux Carmes; puis il embrasse en pleurant sa femme, et reçoit à genoux le saint viatique avec la piété la plus édifiante. Son confesseur voulut alors qu’il se couchât ; mais il demeura en prière , appuyé sur le chevet de son lit. Pressé de nouveau de prendre la position qu’exigeait son état de faiblesse : « Je sens, dit-il , qu’il ne me reste que peu d’instants à vivre; je ne puis rien offrir à Dieu que mes prières et mes larmes ; laissez-moi du moins la consolation de mourir à genoux : c’est faire bien peu pour expier tous mes crimes 1 »
Vers minuit, il poussa un profond soupir, et s’endormit dans le Seigneur, toujours à genoux , elles lèvres appliquées sur un crucifix qu’il n’avait pas cessé de baigner de ses pleurs (1).
(1) Le lendemain matin , le visage de ce vieillard n’avait pas seulement perdu la laideur repoussante qu’il offrait pendant la vie, il était devenu d’une beauté remarquable, et l’on y voyait briller un air de sérénité et de bonheur, cachet ordinaire d’une conscience pure ou réhabilitée par le repentir.