DE LA PEUR
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courent avec le plus de vitesse : dans sa prévoyante sollicitude, la nature ainsi que nous l'avons vu , les a organisés en même temps pour la peur et
nour la fuite. . .
La crainte (timor) , que l’on a mal h propos confondue avec la peur est
ce sentiment d’inquiétude excité dans lame par 1 !dee d un ma que 1 on redoute, et dont on s’exagère les conséquences. Sentinelle pusillanime, la crainte prévoit le danger, donne l’éveil à l’organisme, qu elle stimule, mais elle n’ose pas avancer. Soldat inutile , la peur recule a la vue de 1 ennemi , ou tombe, et se laisse tuer sans presque opposer de résistance. La crain e des lois, ainsi que nous l’avons vu précédemment, est un ressort indispensable au mécanisme social : car si les gens de bien observent les lois parce qu'il est juste de les observer , les méchants ne s’y soumettent que parce qu’il y aurait pour eux du danger à ne le pas faire. Du reste, si la crainte du maître est esclavage, la crainte des lois est liberté.
U y a encore une espèce de crainte religieuse connue sous le nom de scrupule : c’est la plupart du temps un mélange de faiblesse d’esprit, d’orgueil et d’opiniâtreté. Quant au respect humain , né d’une mauvaise honte qui nous fait dissimuler notre foi, c’est un premier pas vers l’apostasie, et par conséquent une lâcheté.
Puissants auxiliaires de la peste , des conquérants et autres fléaux , la crainte et la peur naissent souvent l’une de 1 autre, lantôt elles agissent isolément, tantôt elles se confondent, et produisent deux caractères généralement méprisés, le poltron et le lâche , parce qu’on ne saurait compter ni sur le secours de l’un , ni sur la résistance de l’autre. Toutefois , le poltron
se bat bien lorsqu’il y est contraint , ou quand il est surexcité par la honte, l’orgueil ou la colère, tandis que dans les combats l’épée du lâche ne fil jamais grand mal. Il semble enfin que le caractère du poltron tienne plutôt à un excès de prudence, et celui du lâche à un manque de force ou d’énergie.
Gall fait dépendre la peur du défaut d’activité du courage, elSpurzheim, d’une affection particulière , de la circonspection. Cette divergence d’opinion ne vient-elle pas de ce que ces deux physiologistes ont confondu la crainte
et la peur ?
Je ne terminerai pas ces considérations sans dire quelques mots sur une vertu dont l’étude, liée au sujet qui nous occupe , me paraît encore incomplète. Le courage, comme les autres sentiments, doit être envisagé sous le rapport physique et sous le rapport moral : partant, deux sortes de courage.
Le courage physique , qui consiste dans le mépris du péril , n’est pas , comme la peur, un sentiment naturel, mais un calme habituel contracté par nos organes : il se développe avec l’âge , parla répétition fréquente des mêmes luttes, se fortifie au milieu des alarmes, s’amollit au sein de la tranquillité. La santé, la température, les aliments, la force musculaire, 1 énergic de certaines passions , l’avantage du nombre et des lieux , la supé-
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riorilé des armes, contribuent sans doute à le développer momentanément; mais l'habitude du bruit et du danger en est sans contredit la cause la plus directe et la plus puissante.
Le courage moral consiste dans l’empire de l'homme sur ses passions : il est le fruit d une éducation intellectuelle qui lui a donné de la modération dans ses désirs, et 1 habitude de mettre scs besoins en harmonie avec ses devoirs (1)
Ces deux courages ne procèdent pas nécessairement l’un de l’autre , comme on serait porté à le croire; ils s’entraident, se fortifient , mais ne s engendrent pas : leur réunion constitue le vrai courage. Cette trempe vigouicuse du corps et de 1 ame rend a la fois l’homme supérieur aux dangers qui l’environnent, comme aux passions qui l’assiègent.
S’il m’est permis de résumer ma pensée d’une manière plus physiologique, je dirai que le courage physique provient des nerfs de la vie intérieure; le courage moral , des nerfs de la vie de relation ; le vrai courage, de leur développement harmonique.
Causes.
Causes prédisposantes. — La crainte est d’ordinaire compagne de la faiblesse physique: aussi l’observe-l-on plus fréquemment chez la femme que chez l’homme, chez l’enfant et le vieillard que chez l’adulte. Par la même raison, les personnes débiles ou malades, notamment les paralytiques et les hypochondriaques , y sont beaucoup plus disposées que les individus robustes , ou que ceux dont les viscères sont dans un parfait état d’intégrité. On a aussi observé qu’aux époques des menstrues, pendant la grossesse et 1 allaitement (2) , les femmes sont bien plus sujettes à la peur que dans les autres moments de leur vie. La solitude, l’obscurité , le silence de la nuit , exercent encore une influence notable sur la passion ou la maladie dont nous nous occupons; il en est de même des fatigues excessives et de la privation prolongée des aliments. Une température humide , un climat mou et relâchant, l’abus des purgatifs, des évacuations sanguines, des plaisirs de
(1} « Toujours du courage ! Sans cette condition il n’y a pas de vertu. Courage pour vaincre ton égoïsme et devenir bienfaisant; courage pour vaincre ta paresse et poursuivre toutes les études honorables; courage pour défendre ta patrie et protéger ton semblable dans toutes les circonstances ; courage pour résister au mauvais exemple et à l’injuste dérision ; courage pour souffrir les maladies , les peines cl les angoisses de tout genre , sans te lamenter lâchement ; courage pour aspirer h une perfection à laquelle on ne peut atteindre sur la terre , mais à laquelle néanmoins il faut aspirer, selon la sublime parole de l’Evangile, si nous ne voulons perdre toute noblesse d’âme. « (Silvio Pellico, des Devoirs des hommes , chap. 51 ; traduction de mesdames Woillez et d’Hollosy.)
(2) Plusieurs fois des nourrices, placées dans des maisons opulentes , ont vu tarir leur lait uniquement par la crainte qu’elles avaient de ne pas le conserver, et de perdre alors une position douce et lucrative.
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l’amour, des bains lièdes, un sommeil trop prolongé , la mollesse, la gourmandise, l’ignorance, sont encore autant de causes débilitantes qui prédisposent les individus à la peur, et qui conduisent les peuples a 1 esclavage.
Causes déterminantes. — Un bruit violent et inattendu, une lumière soudaine et trop vive, l'aspect , les cris d'une personnes effrayée ou jouant l’effroi , les histoires de bandits et de revenants, des menaces aussi ridicules que dangereuses, telles sont les principales causes qui déterminent chez les enfants ces violents accès de peur, dont les ravages laissent apercevoir leurs traces jusque dans un âge avancé, quelquefois même pendant toute la vie.
Toute faiblesse inhérente à notre nature doit cire franchement avouée par des hommes organisés pour en triompher. Ainsi la peur, quoique plus particulière à l’enfance , la peur , reconnaissons-le , est de tous les âges ; et l’homme le plus intrépide peut même avoir des moments où son courage habituel fait défaut. César, dont la valeur est passée en proverbe, ne voulait pas qu’on dît de lui « qu’il était brave, mais qu’il avait été brave tel jour. » Un de nos plus vaillants généraux, le maréchal de Luxembourg, dont la victoire suivit souvent les drapeaux, éprouvait de la fièvre et un relâchement de ventre tant que durait la mêlée : ce grand homme en faisait ingénument l’aveu, et disait que, « dans ces circonstances , il laissait faire à son corps ce qu’il voulait pour conserver tout son esprit à l’action.» Chez cet illustre capitaine il y avait à la fois jicur et courage , faiblesse physique cl force morale ; mais la volonté triomphait des organes.
Le prince Murat, dont la seule présence jetait l’effroi dans les lignes ennemies, éprouva lui-même les effets de la peur pendant un de nos combats en Italie. Plusieurs années après, il fut atteint d’une maladie nerveuse particulière au climat de Madrid , et durant ces accès , qui se renouvelèrent à plusieurs semaines d’intervalle, il se croyait environné d’Espagnols qui le menaçaient , le poignard à la main ; alors il criait , il appelait ses gardes pour le défendre: c’était pitié de voir un guerrier si brave trembler devant un danger imaginaire !
Comme la plupart des passions , la peur est éminemment contagieuse , surtout quand elle agit sur les masses. Aussi l’histoire nous montre-t-elle des armées victorieuses, atteintes de terreur panique, réaliser en quelque sorte cette fiction des Grecs, qui avait fait la Peur fille du dieu Mars.
Un général ne doit pas ignorer la possibilité de cette terreur, qui , du reste , sera fort rare , si ses troupes ne sont épuisées ni par une maladie épidémique, ni par des fatigues excessives , ni surtout parla privation des aliments. Cest par application de cette dernière remarque qu’un général anglais, qui se connaissait en courage, disait fort judicieusement : « Hâtons-nous de faire battre nos soldats pendant qu’ils ont encore le morceau de bœuf dans l’estomac. »
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Dans le temps où le prince Eugène de Savoie faisait le plus grand mal à la France, un habile observateur de la cour de Louis XIV s’écriait avec bien plus d’énergie que nous n’osons le répéter : « Oh ! que ne puis-je lui envoyer la diarrhée ! j’en aurais bientôt fait le plus grand pultron de l’Europe. »
Syniptonifs , marche , effets et termiuaisou.
Nous avons vu , en commençant cet article , que la peur est une passion essentiellement concentrique et débilitante : pour nous en convaincre , observons le peureux dans un de scs violents accès. Comme son visage est pâle et défait! comme ses traits sont tirés ! Sa bouche reste béante et son regard effaré; ses lèvres sont livides, ses narines immobiles. Dans leur rétraction, ses paupières chassenlen avant le globe de l’œil par leur ouverture agrandie. Ses sourcils, au lieu d’être agités, comme dans la crainte, demeurent élevés et fixes dans leur contraction. Quant au tronc , les muscles qui s’y insèrent ont perdu toute leur puissance de réaction : aussi, les genoux tremblent, fléchissent, et les bras se rapprochent de la ligne médiane. Par suite du retrait du sang vers le centre, un frisson glacial parcourt tout le corps; le cœur et le pouls battent irrégulièrement; la voix expire sur les lèvres, et souvent une longue syncope succède à cette violente concentration qu’on a vue quelquefois être suivie d’une mort subite, surtout dans la terreur, où l'on observe déplus l’horripilation , c’est-à-dire le redressement des poils et des cheveux , ainsi que la roideur musculaire , effets produits par la violence de la compression générale.
Observons maintenant la peur chez un de ces malheureux enfants à qui l’on s’est fait un plaisir de raconter les histoires les plus terribles de bandits , d’ogres ou de revenants. L’heure du sommeil est arrivée; on le met au lit ; on le laisse seul , ayant grand soin de retirer la lumière. Un léger bruit se fait-il entendre , un meuble vient-il à craquer, à l'instant même sa jeune imagination, pleine d’assassins , de cercueils et de fantômes, lui retrace les tableaux les plus monstrueux et les plus effrayants : il s’enfonce jusqu’aux pieds de son lit , et recouvre sa tête de son drap; en même temps il rapproche fortement les bras de la poitrine et les genoux du ventre ; ce n’est plus qu’une boule ; instinctivement , il se fait le plus petit possible pour présenter moins de surface à l’ennemi qu’il redoute. Dans cet état, le sang, brusquement refoulé de la périphérie au centre, fait battre le cœur avec violence; le poulsest fréquent, souvent irrégulier, la respiration courte et précipitée. L’enfant cherche à retenir son haleine, dans la crainte de se trahir ; puis , les yeux ouverts et fascinés , l’oreille tendue, le corps immobile, il reste l’esprit fixé sur l’objet de sa peur, jusqu’à ce qu’ayant épuisé toute sa puissance de contraction musculaire, il tombe dans une sueur de faiblesse,