II. Effet subit de la peur sur les cheveux
On sait que , dans quelques parties de la Sardaigne, la chasse des nids d’aigles cl de vautours est l’une des principales ressources des paysans nécessiteux , et qu’ils s’y livrent avec autant d’audace que de persévérance.
En 1839, trois jeunes frères, qui exerçaient ce genre d’industrie , ayant aperçu dans les environs de San-Giovani de Domus-Novas un vaste nid d’aigle au fond d’un précipice, résolurent de s’en emparer, et tirèrent au sort à qui irait le chercher. Le danger n’était pas seulement dans la possibilité d’une chute de plus de cent pieds , mais encore dans l’agression des oiseaux de proie que pouvait renfermer cet abîme.
Celui des trois frères que le sort avait désigné pour une si périlleuse entreprise était un beau jeune homme d’environ vingt-deux ans , d’une force athlétique , et ne reculant jamais devant les difficultés. Ayant donc hardiment mesuré des yeux la profondeur qu’il doit parcourir , il se ceint d’une corde à gros nœuds, que ses frères se chargent d’abaisser ou de hisser à volonté; puis, muni d’un sabre bien affilé, il descend dans le précipice, et arrive heureusement jusqu’à l'interstice qui recèle le nid objet de ses vœux. Ce nid contient quatre aiglons à plumage isabelle-clair : c'est un trésor pour le jeune montagnard , et son cœur palpite de joie à la vue d’un si riche butin. Mais le plus difficile n'est pas accompli , il faut remonter avec cette proie, et c’est là surtout que se trouve le péril. Déjà la voix du jeune chasseur a retenti joyeusement dans les cavités sonores du précipice; déjà la corde se meut dans un mouvement ascensionnel, lorsque tout à coup il se voit assailli par deux aigles énormes, qu’il reconnaît à leur fureur et à leurs cris pour le père et la mère des petits dont il s’est emparé. Alors s’engage une lutte épouvantable : le sabre dont il se sert avec une grande dextérité suffit à peine pour le garantir de leurs coups ; pour comble de maux , la corde qui le soutient au-dessus des profondeurs de l’abîme est soudain ébranlée par un choc violent. Le malheureux lève les yeux, et s’aperçoit que dans ses évolutions multipliées le tranchant de son sabre a coupé une partie de celle corde ; comprenant alors l’iinmensité de son danger , il demeure un instant immobile de frayeur, un frisson glacial parcourt tout son corps, et l’on conçoit à peine comment, en proie à une telle émotion , il eut la force de continuer à se défendre. Cependant la corde monte toujours, et des voix amies l'encouragent, mais il est hors d’état de leur répondre , et quand il Atteint le bord du précipice avec le nid d’aigle qu’il n’a pas abandonné , ses cheveux, auparavant d’un beau noir d’ébène, sont devenus si complètement blancs que scs fières eux-mêmes ont peine à le reconnaître.
DE LA PEUB.