‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 73 sur 128 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

DE L AMOÜR.

L’amour n’est pas une seule passion : il éveille et réunit toutes les autres.

Madame de Souza.

Définition et synonymie.

Dans son acception la plus étendue , l'amour est ce charme irrésistible qui attire tous les êtres , celte affinité secrète qui les unit , cette étincelle céleste qui les perpétue : en ce sens, tout est amour dans la création.

Considéré sous le rapport moral , c’est un penchant de l’àme vers le vrai, le beau , le bien.

Sous le point de vue religieux , Dieu est amour, et l'amour est tonte sa loi. Ainsi, amour de Lieu , souverain bien et créateur de toutes choses; amour des hommes , ses plus nobles créatures , telle est , en résumé , la théorie chrétienne de l’amour.

De l’amour de Dieu, qui est l'amour dans toute sa plénitude , dérive la loi harmonique de l’amour des hommes, qui comprend successivement la famille, la patrie et Yhumanité , celte grande famille qui a Dieu pour père et le monde pour patrie.

Je me borne à mentionner ici ces divers sentiments, ainsi que l’égoïsme et l’amour-propre, l’un la plus exclusive, l’autre la plus vivace de nos affections, et je vais uniquement m’occuper de l’amour considéré dans les sexes.

« Il est difficile, assure La Rochefoucauld, de définir l’amour : ce qu’on en peut dire, selon lui , est que dans l’âme c’est une passion de régner ; dans les esprits, c’est une sympathie; et dans le corps , ce n’est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l’on aime après beaucoup de mystères. » La Rochefoucauld confond ici la galanterie avec l’amour : le véritable amour ne songe guère à régner ; il compose son bonheur du bonheur de l’objet aimé, et souvent même de sa propre soumission.

DK L AMOUR.

« Connaissez-vous, dit Bernis, ce feu qui prend toutes les formes que le souille lui donne, qui s’irrite, qui s’affaiblit selon que l’impression de l’air est plus vive ou plus modérée? Il se sépare, il se réunit, il s’abaisse, il s’élève; mais le souille puissant qui le conduit ne l’agite que pour l’animer et jamais pour l’éteindre : l’amour est ce souille, et nos âmes sont ce feu.»

Cette définition est sans doute fort spirituelle , mais je crains qu’elle ne paraisse un peu longue et surtout beaucoup trop alambiquée.

Je crois devoir m'abstenir de citer celle de Chamfort, qui m’a paru aussi précise qu’originale, mais un peu trop cynique.

Pour les physiologistes, l’amour est ce penchant impérieux qui entraîne les sexes l'un vers l’autre, et dont le but providentiel est la reproduction de l’espèce. Hâtons-nous d’ajouter que chez la brute l’amour peut bien n'êlre qu’un besoin physique , qu’une impétuosité passagère, mais que chez l’homme , et surtout chez l’homme civilisé, on ne saurait le considérer séparé d’un besoin moral, d’un sentiment qui en augmente beaucoup le charme et la durée : ce sentiment est Y amitié , que j’appellerai volontiers la moitié de l’amour, mais sa moitié la plus pure, la plus belle, la plus durable.

Aussi celte passion, que Buffon et d’autres écrivains ont par trop matérialisée, et que l’on regarde généralement comme la plus simple de toutes, me paraît, au contraire, l’une des plus complexes, étudiée chez l’homme. En effet, que d'éléments divers n’y découvre-t-on pasl D’abord l’amour physique, ou besoin des sens, instinct propagateur excité par la beauté, et par la grâce, encore plus séduisante; puis le besoin d’affection , d’attachement, fondé davantage sur l’appréciation des qualités morales , des vertus; vient ensuite l’amour-propre, qui se glisse partout; souvent aussi un peu de coquetterie et de curiosité; un peu de crainte, parlant une pointe de jalousie; et , au milieu de tout cela , l’imagination , celte enchanteresse dont le prisme trompeur multiplie les qualités séduisantes de l’objet aimé , et souvent en fait paraître là où une raison plus saine n’apercevrait que des défauts.

La plupart des moralistes semblent avoir pris à tâche de confondre la galanterie avec l’amour; aussi doit-on à celte confusion le désaccord qui règne dans ce qu’ils ont écrit sur la passion dont nous nous occupons. Et cependant, quelle différence! .Moins vive, moins sérieuse , mais plus clairvoyante et plus sensuelle que l’amour, la galanterie recherche plutôt la beauté physique que la beauté morale. L’amour nous attache uniquement , généreusement et sans réserve à l’objet de notre affection ; la galanterie a , si je puis m’exprimer ainsi, le cœur banal , il entre chez elle quelque peu de friponnerie et beaucoup d'égoïsme. Rarement un véritable amour est suivi d’un second, plus rarement encore d’un troisième: le sentiment ne pourrait pas suffire à une pareille dépense. Chez beaucoup d’individus , les galanteries sont innombrables ; souvent même elles ne sont qu’un passe-

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temps, qu’une habitude, qui dégénère en un honteux et avilissant libertinage.

L’amour improprement appelé platonique (1) , c est-à-dire dégagé de tout désir érotique, ne doit pas , si l’on veut s’entendre, conserver le nom d amour : c’est de l’amitié , c’est même quelquefois son extase. Ce sentiment peut, il est vrai , exister entre deux personnes d’un sexe différent; mais , pour être durable, il exige tout à la fois un grand calme dans les sens et une grande pureté dans le cœur. Sans celte double condition , il serait par trop dangereux d’avoir une amie qui réunirait les grâces de la jeunesse et les charmes de la beauté. Sans doute , chez l’adolescent , chez l’adulte non corrompu , le premier amour est d’abord entièrement idéal , et peut exister ainsi pendant quelque temps sans qu’aucune idée sensuelle vienne en altérer la pureté; mais , dans notre pauvre nature, le physique servant d’organe au moral , le sentiment se matérialise peu à peu , et bientôt, à l’exemple des âmes, les sens finissent par s’enflammer et se confondre.

Quant à la coquetterie , mal à propos aussi confondue avec la galanterie, c’est un mot d’origine française, par lequel on désigne toute ruse d’amour ou de vanité cherchant à faire naître des désirs par une provocation indirecte et même par une fuite simulée : c’est , chez la femme, un travail perpétuel de l’art de plaire dont on trouve des vestiges jusque chez les femelles des animaux. « Dans leurs amours , dit Rousseau , je vois des caprices , des choix ,des refus concertés, qui tiennent de bien près à la maxime d’irriter la passion par les obstacles. Deux jeunes pigeons, dans l’heureux temps de leurs premières amours , m’offrent un tableau bien différent de la sotte brutalité que leur prè enl nos prétendus sages. La blanche colombre va suivant pas à pas son bien-aimé,el prend chasse elle-même aussitôt qu’il se retourne. Reste-t-il dans l’inaction, de légers coups de bec le réveillent; s’il se retire , on le poursuit ; s’il se défend , un petit vol de six pas l’attire encore : l’innocence de la nature ménage les agaceries et la molle résistance avec un art qu’aurait à peine la plus habile coquette. Non, la folâtre Galatée ne faisait pas mieux , et Virgile eût pu tirer d’un colombier l’une de ses plus charmantes images. »

(I) Platon n’a jamais prétendu que l'amour dût être tout à fait idéal , purement métaphysique ; seulement il veut que l’homme de bien préfère les qualités île l’âme, source intarissable de plaisirs délicats, aux avantages du corps, si pauvres, si monotones, si passagers. « J’appelle homme vicieux, dit-il, cet amant populaire qui aime le corps plutôt que l’âme; car son amour ne saurait être de durée, puisqu’il aime une chose qui ne dure point. Dès que la fleur de la beauté qu’il aimait est passée, vous le voyez qui s’envole ailleurs, sans se souvenir de scs beaux discours et de toutes ses belles promesses. Il n’en est pas ainsi de l’amant d’une belle âme : il reste fidèle toute la vie ; car ce qu’il aime ne change point.» (Traduction de M. Cousin.)

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