DE L’AMOUR
C'aii*c*.
La cause primordiale de l’amour est sans contredit dans l’instinct de reproduction , « instinct puissant , dit Alibcrt, que le Créateur a mis en nous pour perpétuer son ouvrage , nous chargeant de réparer les ravages de la mort par une continuelle transmission de la vie. «Chez l’homme, dans l’état complètement sauvage , cette passion est presque réduite à un besoin physique ; chez l'homme civilisé, il s’y joint, comme je l’ai déjà dit, un sentiment affectueux , qui ajoute à ses douceurs et en prolonge beaucoup la durée. Ce sentiment possède un tel attrait , qu’il peut exister longtemps , sinon sans désirs, du moins sans jouissances matérielles; il peut même vivre de privations , et ces privations ne font qu’alimenter son ardeur.
L’amour, ainsi que l’amitié , naît assez fréquemment par sympathie , mot fort bien trouvé pour expliquer ce qu’on ne comprend pas. Un écrivain a dit que, dans ce cas, l’on ne faisait que chérir sa propre ressemblance (1). Cela ne me paraît pas exact : j’ai au contraire observé que la sympathie est presque toujours une affinité, une harmonie secrète entre deux natures, entre deux caractères différents, qui, en s’unissant, se tempèrent et se complétée’ (2).
La beauté, la grâce, les qualités morales , sont ensuite les premiers excitateurs de l’amour, passion que , dans l’étal social, viennent augmenter et que souvent font naître les avantages de la fortune , de la gloire ou du rang. Il faut aussi mentionner, comme causes auxiliaires, parfois assez puissantes, les pièges de la coquetterie, le prestige de la toilette, de la musique, de la danse, enfin , pour une classe d êtres assez voisins de la brute, le plaisir de la table, et surtout les fumées du vin.
« Il n’est pas rare , dit le célèbre physiologiste Burdach , qu une sorte d’amour naisse encore d’une illusion de la vanité. L homme , persuadé qu’une femme ne saurait lui résister, qu elle admire ses qualités, et qu elle brûle en secret pour lui, croit quelquefois son honneur intéressé à répondre au prétendu appel qu’on lui adresse, et trouve de la grandeur d ame à faire le bonheur de celle qui lui semble languissante d amour, De son côté , la
(1) Quelques physiologistes pensent qu’on peut, dans certains cas, attribuer
la sympathie à une simple ressemblance, et meme a la qualité de lalranspt-
, at(Tu ne preuve que le cœur humain cherche dans l’amour un double accord par antagonisme , c’est qu’en général on voit les hommes petits aimer tes grandes femmes et celles-ci préférer les hommes d’une taille médiocre. Quant au moral , l’homme vif on emporté se sent plus attiré par une femme dont la qualité dom>inute est la douceur tandis que la femme douce choisit plutôt un niai t dont le caractère annonce de la résolution et de la fermeté. J ai fait aussi la même j-cmarque sur le croisement des constitutions ou tempéraments.
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femme esl aussi très-disposée \ voir une preuve d’amour dans la démonstration la plus insignifiante de l'homme, et , flattée de l'effet qu a produit son amabilité, elle jette un regard de bienveillance sur celui qui lui donne une si grande preuve de tact. »
La constitution , le sexe , l'âge , le climat , les professions et les habitudes , sont autant de causes prédisposantes qui exercent aussi une influence notable sur le développement de celle passion.
Les sujets sanguins et les sanguins-bilieux y sont , sans contredit , plus enclins que les individus doués d’une autre constitution ; viennent ensuite les personnes qui vivent sous la prédominance du système nerveux. Enfin, d’après les observations des phrénologistes , les individus qui ont un cervelet volumineux seraient beaucoup plus portés à l’acte générateur que ceux chez lesquels cet organe présente peu de développement.
Plus impressionnable et plus affectueuse que l’homme , la femme est , par cela même , plus véritablement amoureuse : en amour , l'homme se prête , la femme se donne. On demandait un jour à une femme d’esprit ce que c’était qu’aimer. « Pour l’homme, répondit-elle, c’est être inquiet; pour la femme, c’est exister. » Aussi , le plus ordinairement , l’amour donne à la femme l’esprit qui lui manque , tandis qu’il fait perdre à l’homme celui qu’il a. Chez l’homme, il peut marcher de front avec une autre passion (1), chez la femme , il esl presque toujours exclusif. Quoi qu’il en soit, on a remarqué que la coquetterie sauve assez souvent les femmes des grandes passions, et que le libertinage en garantit la plupart des hommes. On a aussi observé qu’en fait d’amour physique, la femme a plus de précocité, l’homme plus de longévité.
Dans l’importante affaire du mariage, dit encore Rurdach , l’homme recherche plutôt la beauté physique, la femme la beauté morale. L’amour de l’homme est, par cette raison , plus sensuel , plus jaloux , plus passager, tandis que celui de la femme est plus affecluenx , plus confiant , plus fidèle.
L’hommeaime beaucoup plus avant le mariage, la femme après; l’homme exige le premier amour de sa compagne , elle veut son dernier.
(1) « Quand l’amour et l’ambition se montrent ensemble, dit Pascal ces passions ne sont grandes que delà moitié de ce qu’elles seraient s’il n’y avait que 1 une ou 1 aut-re. » Puis il ajoute : « Quand on aime une dame sans égalité de condition, 1 ambition peut accompagner le commencement de l’amour ; mais en peu de temps il devient le maître. C’est un tyran qui ne souffre point de compagnon ; il veut etre seul ; il faut que toutes les passions ployent et lui obéissent... Un avaricieux même qui aime devient libérai, et il ne se souvient pas d’avoir jamais eu une habitude opposée.» (Fragment inédit de Pascal ), publié par AI. Cousin dans la Revue des deux Mondes (septembre 1845). C’est dans ce liagment , intitule '.Discours sur les passions de l’Amour, discours que Pascal a compose lorsqu il était encore livré aux plaisirs du monde, qu’on trouve cette étrange exclamation : « Qu’une vie est heureuse quand elle commence par l’amour et qu elle hmt par 1 ambition ! Si j’avais à en choisir une, je prendrais celle-là. »
DE LAMOOII.
De tous les âges, la jeunesse, ce printemps de la vie , est celui uù l’on goûte le mieux l'amour dans la plénitude de ses illusions : quand nous éprouvons ce sentiment à une époque avancée de notre carrière , il se montre moins ardent, mais beaucoup plus vivace : à vingt ans, on adore , à quarante, on aime. Du reste, il y a longtemps qu’on l’a dit, l’amour n’a point d’âge ; il est toujours naissant ; c’est pour cela que les poètes le représentent sous l’emblème d’un enfant.
Il est des contrées où l'amour semble régner de préférence; ce sont , en général , celles où la nature est plus riche , plus belle , plus riante : un Portugais, un Italien, un Provençal , naissent amoureux , comme l’Asiatique polygame naît pour ainsi dire jaloux.
Les individus de toutes les classes et de toutes les professions sont sans doute susceptibles d’éprouver celle passion avec toutes ses douceurs , ses inquiétudes , scs agitations , ses fureurs ; mais les poètes et les artistes , dont les travaux demandent et accusent une imagalion vive et brûlante, y sont sans comparaison beaucoup plus enclins que les savants , et surtout que les mathématiciens. L’amour étant aussi la maladie habituelle des âmes délicates et oisives , il n’est pas étonnant de l’observer si fréquemment dans les palais des grands, séjour ordinaire du luxe, de la mollesse et de 1 ennui.
Une chose digne de remarque dans cette passion, est la diversité des goûts qui l’engendrent chez l’homme. Celui-ci , avide de jouissances matérielles , recherche une femme qui compte le plaisir pour tout ; celui-là ne veut qu’une nature inerte, pour se donner le plaisir de l’animer ; cet autre aime les contrastes, et se laisse séduire par les caprices d’une coquette , qui ne l’accepte que comme une fantaisie. Enfin , un seul charme , un simple agrément suffit pour développer une violente passion , que n’eût pas fait naître la beauté réunie aux qualités du cœur et de l’esprit : aussi peut-on dire que c’est surtout en amour que l’homme se montre parfois l’être le plus bizarre et le plus inexplicable.
Caraetèrc et symptômes, effets et terminaison.
Caractère et symptômes. — L’amour ne présente pas un caractère aussi bien déterminé que les autres passions , et cela parce qu’il s’identifie davantage à l’esprit , aux travers, aux vertus ou aux vices de ceux qui le ressentent , ou pour qui on l’éprouve. Sombre et soupçonneux chez le ja loux, exigeant et tyrannique chez l’orgueilleux, tour à tour grossier, sensuel et froid chez l’égoïste, bizarre et inconstant chez l’homme qui ne recherche que la satisfaction des sens, il se montre timide, tendre cl délicat , chez celui qui possède, ou du moins qui sait apprécier les qualités du cœur et de l’esprit; et que de nuances encore dans ces variétés mêmes . De toutes les passions, c’est donc sans contredit la plus difficile à décrire, parce qu elle
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offre dans les individus autant de ditTérence que 1 un en remarque dans leurs traits, ou plutôt dans leurs physionomies. •
Si chaque homme donne son propre caractère à l’amour , on observe encore que ce sentiment présente chez les diflerents peuples, pris collectivement , un caractère tout à fait tranché : ainsi , la passion de 1 Africain est bridante cl cruelle , celle du Lapon froide et brutale ; chez le Français , peuple aussi aimable que léger, presque tout, naguère, se faisait par amour, ou pour l’amour, mais ce sentiment durait peu.
Si l’on étudie l’amour dans les annales de notre histoire , on trouve qu’il reflète la physionomie morale des principales époques , auxquelles il imprime lui-même une puissante modification. Rude et sensuel pendant les premiers siècles de la monarchie, il se montre en quelque sorte idéalisé sous le double règne de la beauté et de la chevalerie : c’était alors une sorte de religion qui mil un frein utile à l’impétuosité et à l’outrecuidance de ces preux , tant renommés par leur vie avantureuse. Turbulent et conspirateur sous la Fronde; devenu plus souple , plus intrigant, plus puissant sous Louis XIV , l’amour régna en despote dévergondé pendant la Régence; il occupait toutes les têtes, il était partout, il était tout : c’était réellement une monomanie érotique universelle. Mais bientôt la littérature, qui jusque-là n’avait guère attaqué que le ridicule, commença à vouloir s’emparer de la puissance, en s’occupant de hautes questions philosophiques et sociales. On vit alors l’amour , véritable Prolée, s’envelopper du manteau de la philosophie, puis s’en débarrasser, pour se faire successivement patriote, soldat, banquier, industriel. Nous en sommes là aujourd’hui... l’argent a remplacé l’amour.
Considérée spécialement chez les femmes, l’influence du climat donne le résultat suivant, que j’emprunte à un habile observateur ; « Les Espagnoles, les premières des femmes, aiment fidèlement; leur cœur est sincèrement attaché , mais elles portent un stylet sur le cœur. Les Italiennes sont lascives. Les Anglaises sont exaltées et mélancoliques , mais elles sont fades et guindées. Les Allemandes sont tendres et douces , mais fades et monotones. Les Françaises sont spirituelles, élégantes et voluptueuses ; mais elles mentent comme des démons.» Une autre remarque du même écrivain 7 c’est que les femmes qui aiment à monter à cheval ont rarement beaucoup de tendresse : «Ce sont, pour la plupart, des Amazones, auxquelles il manque une mamelle. »
— L amour se développe pour l’ordinaire chez l’homme avec la puberté. Ce n est d abord qu une agitation vague , un ennui , une tristesse de cœur, qui le porte a désirer un objet qu’il ignore , et qu’il cherche dans sa pensée comme à travers un nuage. Désireux de tout ce qu’il croit pouvoir jeter quelque lumière sur son état, il interroge ses souvenirs et tout ce qui l’entoure. icnl-il à être éclairé, il souffre plus encore, il désire avec plus d’ar-
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Jour, cl la première femme qui paraît s’occuper de lui est celle à laquelle il s’abandonne, si rien ne vient à temps modérer son transport.
A celle première passion, succède presque toujours un sentiment plus calme, et, par cela même, mieux raisonné. L'homme étant essentiellement né pour la société, il lui faut une compagne, une amie, une autre lui-même, qui s’associe à son existence, qui partage ses joies et ses douleurs. S’il est honnête et délicat, il cherchera des sentiments analogues aux siens, et son amour contribuera à le rendre heureux. Mais si , égaré par ses sens, il se livre au seul attrait qui les aura frappés, ou à ces liaisons coupables que les lois et la religion flétrissent, il ne trouvera guère que d’amères déceptions, la ruine de sa santé , de sa fortune et de son honneur.
Tantôt l’amour s’empare brusquement des âmes et y brûle avec rapidité ; tantôt il s’y insinue furtivement , et se développe par degrés insensibles. En vain comptons-nous sur le calme de nos sens ou sur la retenue de notre imagination (1) : tyran astucieux , il se rit d’une confiance qui rend ses surprises plus faciles ; et souvent nous croyons encore nous appartenir , quand tout à coup nous apercevons les chaînes dont il a su nous enlacer depuis longtemps. On peut soupçonner, avec Joseph Frank, l’existence cachée de l’amour, si quelqu’un prononce plus fréquemment, ou plus rarement que de coutume, le nom d’une personne d'un sexe différent, soit sans nécessité, soit à la place d’un autre; si ce nom prononcé détermine une rougeur subite ou un resserrement de poitrine qui éclate par un soupir; si les mains, presque à l’insu de l’esprit, en tracent souvent les initiales sur le papier ou sur le sable ; si l’individu s’occupe davantage de sa toilette, et qu’à cet effet il choisisse certaines couleurs de préférence à d’autres; si ses gestes habituels sont changés et remplacés par ceux de l’autre personne; si la même chose a lieu pour le choix des mots; si certains individus pour lesquels on était indifférent deviennent chers, et ceux qui étaient chers, indifférents; si l’on s’acquitte mal ou nonchalcmmenl de ses devoirs; si les animaux domestiques, naguère objet d’une tendre sollicitude, ne sont plus qu’un sujet d’ennui; si, dans sa demeure, on fait des changements que ne réclame pas la commodité ; si, dans la promenade et dans les affaires, on n observe plus les mêmes heures ou le meme chemin ; si le caractère se modifie tellement, que de gai il devienne triste, ou que de triste il devienne gai; si la physionomie, le regard surtout , sont en harmonie avec ce changement; si une même image s’oflre toujours en songe; si l’on éprouve des palpitations de cœur; si l’on verse des larmes involontaires; enfin, et ce trait est surtout caractéristique, si on laisse apercevoir des mouvements de jalousie.
Les signes d’un amour effréné sont , au physique : la maigreur, la pâleur,
M) Il est à remarquer que les amours les plus violents naissent en général chez les individus dont les mœurs sont les plus pures.