‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 75 sur 128 · SE LA MOU B · texte numérisé non relu

SE LA MOU B

des yeux Irès-cnfoncés sous les sourcils et habituellement fixes ou hagards ; un pouls qui , pendant l’absence de l’objet aimé , est inégal , petit , faible , mais qui devient fort et tumultueux h la vue , à la voix , au sou\enir même de cet objet ; un mouvement désordonné du cœur , avec tendance aux diverses hémorrhagies, ou bien une angoisse permanente a la région épigastrique , une vapeur brûlante qui part souvent de ce point , pour se répandre dans tous les membres; enfin une petite fièvre, décrite par Lorry sous le nom de fièvre érotique. Au moral, on observe une grande mobilité dans le caractère, un goût prononcé pour la solitude et la rêverie , une insouciance profonde pour tout ce qui lient à la conservation du corps, la négligence des affaires les plus importantes , le mépris des richesses , des honneurs , de 1 opinion publique , l’extinction du respect envers les parents , ou des devoirs envers les enfants ; enfin une perversion évidente du jugement , qui , sourd aux conseils et aux consolations de l’amitié, laisse ces infortunés obéir en esclaves à l’objet de leur passion , et s’exposer pour lui plaire à tous les périls , soit qu'il exige d’eux un crime, une action héroïque, ou une simple bagatelle. Tous ces signes diagnostiques, recueillis en grande partie par Frank, avaient été décrits par les anciens , notamment par Théocrite , Anacréon , Piaule , Virgile, Catulle , Tibulle , et Ovide , dont les peintures sont parfois licencieuses jusqu’à l’obscénité.

Si l’amour exerce une grande influence sur la destinée de l’homme , il régit tout à fait celle de la femme. On connaît ce mol de madame de Staël : « L’amour est l’histoire de la vie des femmes , c’est un épisode dans celle des hommes. » Oui , pour la femme, aimer , être aimée, voilà le bonheur, le bien suprême. Otez l’amour , tout se décolore, tout s’attriste autour d’elle ; c’est pour lui, c’est par lui quelle veut plaire : la beauté, l’esprit, les grâces, la jeunesse, n’ont de prix à ses yeux que parce qu’ils lui donnent le pouvoir de l’inspirer ; mais malheur à la femme qui perd ces avantages , et qui ne sait pas mettre sa raison à la place de son cœur , car alors la vie n’a plus pour elle que des amertumes.

Toutes les femmes , cependant , n’éprouvent pas le besoin d’aimer à un égal degré. Quelques-unes, aussi mobiles dans leurs sentiments que dans leurs idées , se livrent dès la jeunesse à la coquetterie , à de vains plaisirs , et vieillissent, presque à leur insu , au milieu d’un monde dont elles ont fait leur idole, et qui bientôt les délaisse. D’autres, bien plus estimables, ne comprennent l’amour que lorsqu’il peut s’accorder avec les principes d’honneur et de vertu dans lesquels elles ont été élevées ; aussi est-ce seulement parmi ces dernières qu’il faut chercher la fidélité conjugale et le véritable amour maternel.

Les femmes sont généralement moins portées que les hommes à l’acte de la reproduction ; chez beaucoup d’entre elles , cet acte , au bout de quelque temps d’union , est bien moins un besoin qu’un témoignage d’affection ac-

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curdé à l’exigence d’une passion qu’elles ne sentent plus guère que par le cœur. C’est surtout chez la femme devenue mère que le besoin des sens se fait le moins éprouver, parce que ses facultés aimantes se sont multipliées , et que tout son être suffit à peine à l’effusion du nouveau sentiment qui le remplit. Voyez une jeune épouse sourire à l’auteur de ses joies maternelles : ce sourire est encore plein d’amour; mais le désir en est banni , il ne peint guère que la volupté de l’àme. 11 est aisé de voir que je n’entends parler ici que des femmes élevées dans la modestie imposée à leur sexe. Quant à la femme livrée au libertinage , c’est , la plupart du temps, un assemblage hideux des vices qui déshonorent l’humanité.

— Source des jouissances les plus délicieuses, ou des peines les plus déchirantes, l’amour, selon qu’il est heureux , contrarié ou jaloux, est la plus douce, la plus pénible ou la plus affreuse des passions: aussi les modifications profondes qu’il imprime à l’organisme offrent-elles, dans ces trois cas, les différences les plus tranchées.

L'amour heureux , en réalité ou en espérance (espérer , c’est jouir) , répand dans tout notre être une chaleur douce et salutaire. A la vue , à la pensée de l’objet aimé, le cœur palpite, la circulation s’accélère, la respiration se développe, un léger incarnat se répand aussitôt sur le visage , et tous les traits s’animent d’une expression nouvelle : les yeux sont humides ou brillants, le regard est vif, doux ou langoureux. Sur les lèvres, légèrement tuméfiées , se peint le sourire du bonheur ; le timbre de la voix devient plus suave, le langage plus facile, plus animé, plus hyperbolique; ou bien, la voix ne pouvant plus rendre le trop plein de la pensée , le bonheur joint à l’admiration fait souvent naître Yextasc, attention excessive, mais délicieuse pendant laquelle Pâme reste en quelque sorte attachée à un cœur , qui est son univers , et dont tous les battements lui appartiennent.

L’amour contrarié ne larde pas à porter le trouble dans toute l’organisation : un frisson désagréable parcourt incessamment le corps, le pouls est petit et irrégulier , la respiration suspireuse , la digestion difficile , un poids permanent oppresse la région précordiale. La tristesse est habituellement empreinte sur le visage ; le teint se décolore; 1 œil , ce miroir de 1 ame , est fixe , terne cl languissant. Dominé par une pensée exclusive, 1 amant malheureux semble privé d’intelligcnet , ses sens mêmes lui deviennent pour ainsi dire inutiles : il entend sans comprendre, il regarde sans voir ; il veut parler, ses idées se troublent, sa langue s’embarrasse, sa voix est faible et plaintive. Bientôt scs membres brisés deviennent incapables de supporter la moindre fatigue ; il n’aime que l’inaction , ne se complaît que dans la solitude. Pour lui , les aliments n’ont plus de saveur, le sommeil a fui, ou, quand il vient parfois fermer sa paupière, c’est pour le tourmenter par les songes les plus pénibles. En même temps, une fièvre symptomatique du trouble des principales fonctions consume lentement cet infortuné, le réduit

de l’amoür.

aü dernier degré du marasme, et termine ses tourments avec son existence.

Heureux ou malheureux , l’amour se complique plus ou moins de jalousie , sentiment exclusif , qui empoisonne trop souvent l’affection à laquelle il ne devrait servir que d’aliment.

Naturelle au cœur du sauvage , comme à celui de l’homme civilisé , la jalousie suit toutes les phases de l’amour, et , comme lui , se modifie suivant le caractère des individus qui l’éprouvent. Chez les uns, ce n est qu un aiguillon qui les excite à redoublêr de soins et de tendresse pour captiver l’objet aimé ; chez d’autres , c’est une passion sombre et farouche , qui ôte à celui qui en est atteint jusqu'aux dernières lueurs de la raison ; enfin , chez une foule d’hommes infidèles, mais désespérés d’être délaissés par une femme qu’ils n’aiment pas , ce sentiment se réduit a 1 amour-propre humilié.

Tour à tour tyran ou esclave, le jaloux s’emporte sans mesure, ou prie sans dignité ; les suppositions les plus bizarres agitent presque toujours son cerveau malade; aussi, pour lui, point de repos : les soupçons, les craintes le poursuivent jusque dans ses rêves. 11 y a, dans ses gestes , dans son altitude, dans son regard surtout , quelque chose de sinistre qui inspire 1 ellroi , et qui détruit toute sympathie pour les souffrances qu’il endure. Avec le jaloux, point de justification possible; si un mouvement de pitié lui fait accorder quelque témoignage d’affection pour celle qu’il accuse, ce témoignage n’est à ses yeux qu’une dissimulation habilement calculée ; alors ses soupçons redoublent, il injurie, il menace , ou bien si , cédant a un moment de conviction et de repentir, il admet les preuves qu'on lui donne, il retombe presque aussitôt dans ses terreurs imaginaires, et redevient non moins injuste, non moins furieux qu’auparavant.

En général , le jaloux s’efforce de cacher à tous les regards les tourments qui l’agitent, il en rougit comme d’une honteuse faiblesse ; il n’est même pas rare de l’entendre parler avec mépris de ceux qui s’y abandonnent. Mais s’il s’impose celte réserve devant les étrangers , il s’en dédommage largement auprès de sa victime , surtout s’il a acquis sur elle des droits dont il puisse se prévaloir. C’est d’ordinaire dans les violences sourdes et cachées de la tyrannie domestique que les effets de celte passion sont les plus terribles; car ici la lutte se passe entre la force et la faiblesse, et celleci n’a que ses larmes pour se défendre.

Mais qu’il est à plaindre aussi, celui dont l’ame est en proie à cette horrible passion 1 dans sa douloureuse et continuelle anxiété , ce malheureux se consume pour apprendre ce qu’il tremble de connaître , et veut cependant savoir ce qu’il aurait tant d’intérêt à ignorer. Vient-il à passer du doute à la certitude, le sentiment qui le dominait cesse quelquefois tout à coup pour faire place au mépris ; mais le plus ordinairement il dégénère en haine, en fureur , ou bien se termine par la mélancolie, la folie, le suicide.

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