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PROSTITUTION, FOLIE, ALCOOLISME ET OPIOMANIE

Nous allons grouper dans ce chapitre des questions de mœurs très spéciales à la Chine et relevant plus ou moins directement de la médecine légale, telle que nous la comprenons en Europe. Les Chinois ont un livre de médecine légale, le Tsing-che-hoang qui date de neuf cent soixante ans avant Jésus-Christ et qui est le traité classique de médecine légale ( Si-yuen). On y donne le moyen de découvrir les traces de coups et blessures sur un cadavre et de savoir si les lésions ont été produites pendant la vie ou après la mort, le moyen de découvrir si un cadavre retiré de l'eau est celui d'un suicidé ou de la victime d’un crime, s’il a été jeté à l’eau étant vivant ou déjà mort. Le traité de Si-yuen s’occupe aussi des empoisonnements.

Pour donner une idée de la valeur du Tsing-che-hoang , nous citerons le moyen indiqué pour savoir si un mort a été frappé : laver son cadavre avec du vinaigre, l’exposer à la vapeur qui sort d’une fosse profonde de riz en fermentation et illico les marques des coups apparaissent, si coup il y a eu. Ce livre enseigne que le vrai noyé a le ventre gros, de l’écume à la bouche et les pieds blancs, que celui qui a été étouffé dans un incendie a du feu et de la çendre dans la bouche et le nez,.,

En général, la Thémis chinoise s’inquiète fort peu des constatations plus ou moins ingénieuses et positives des experts, médecins et sages-femmes, suivant le sexe de la victime ; elle considère avant tout la beauté des cadeaux pour se prononcer. Si elle proclame qu’il y a crime, elle condamne au déshonneur et à la ruine celui sur le terrain duquel le cadavre a été relevé, fût-il innocent. Thémis attend que le malheureux propriétaire s’exécute librement et libéralement, sinon elle laisse tomber la sentence de ruine. « La malice de l’homme surpasse sa science » dit le Tsing-che-hoang et l'on abuse de tout pour cacher l'homicide.

Ce traité fait encore remarquer que, si la blessure a été faite par un homme vivant sur lui-même, du sang s’en écoulera ; si la blessure a été faite par autrui sur le corps d’un individu tué par accident, le sang ne coulera pas.

Autres remarques : le suicidé par colère ou vengeance a les dents serrées, le regard dédaigneux ; le suicidé par lassitude a les yeux fermés, non convulsés, les lèvres entr’ouvertes. Si la gorge a été coupée avec la main droite, le bras droit restera souple plus longtemps que le gauche ; et il n’y a pas suicide, mais crime, lorsque les deux bras sont également rigides.

En cas de pendaison, l’aspect du cadavre est différent, suivant que la corde passe au-dessus ou au-dessous du larynx. Y a-t-il suicide ou crime ? Pour le savoir, on frappe la corde avec un bâton et l’on regarde : si la corde vibre bien, il n’y a pas de doute possible, vous êtes en présence d’un suicide. Qu’en pense Lacassagne ?

En cas de noyade, on dira qu’elle est le fait d’un accident si les mains sont ouvertes, les paupières écartées et le ventre peu météorisé. On dira qu elle est le fait d’un suicide , lorsque les mains seront crispées, les yeux fermés et l’abdomen très météorisé, lorsque la peau des pieds et des mains sera macérée, les cheveux hérissés,

lorsqu'il y aura du sable, de l'eau et des mucosités dans la bouche et dans le nez. On dira, enfin, qu elle est le fait d’un crime , quand le noyé n’aura ni sable, ni eau dans la bouche et le nez, quand sa figure sera ictérique et que des traces de violence se montreront sur le corps.

Nous allons passer en revue quelques-uns des vices ou crimes sociaux qui déparent la vieille civilisation du Céleste- Empire : l’avortement, l'infanticide, la prostitution, les eunuques, la folie, l’opiomanie, le suicide.

Avortement. — Les avortements volontaires se font sur une vaste échelle à Pékin et dans les grandes villes, où les substances abortives sont affichées, à côté des aphrodisiaques, sous le nom de remèdes pour dégager le ventre, etc... Ils sont surtout pratiqués pour cacher les liaisons adultères, incestueuses ou irrégulières, dit Morache ; ils sont communs parmi les veuves que la loi oblige à une éternelle chasteté. Le Si-yen-lu (Si-yuen) renferme des procédés pour reconnaître l'avortement. Nous les citons, d’après Ernest Martin: « Pour voir si, dans une autopsie de femme ayant succombé à un avortement, un breuvage en a été la cause, on introduit dans les voies génitales une certaine quantité de mercure ; si cette substance se ternit, il faut penser à des manœuvres abortives. Quand les magistrats qui ont des soupçons, pensent qu’il s’agit bien d'un avortement, la sage-femme est appelée. Elle s'informe avec soin de l’époque à laquelle remonte la grossesse; elle voit si la forme est celle d’un fœtus ou bien d’un caillot de sang. Ce dernier sedécompose et, après un certain temps, il devient une masse qui exhale une mauvaise odeur ; dans ce cas, on a affaire à un avortement criminel. Si l'entrée des parties est obstruée par un amas de sang qui donne des mauvaises odeurs, on cherche si la mort de la femme vient de la non-expulsion du fœtus, ou si elle causée par une drogue abortive. Le magistrat commis à cette enquête devra noter

avec soin toutes les circonstances relatives au fait. Il existe une méthode d’investigation qui consiste à employer une aiguille d’argent servant h la coiffure des femmes ; on l'introduit dans les parties ; si elle se ternit, on présumera qu’il a été fait usage de drogues abortives ; cependant, il ne faut pas subordonner cette conséquence à la méthode ; souvent l’avortement peut entraîner la mort par lui-même, par une grande secousse ; il faut donc procéder avec prudence et faire un examen approfondi. »

On apprécie l’âge du produit de conception de la manière suivante :

i° Après un mois, le fœtus ressemble à une goutte d’eau ;

2° Après le deuxième mois, il est comparable à une fleur de pêcher ;

3° Après le troisième mois, le sexe peut être discerné ;

4° Après le quatrième mois, il a forme humaine ;

5° Après le cinquième mois, les os et les jointures se distinguent aisément ;

6» Ap rès le sixième mois, les cheveux ont acquis un certain développement ;

7° Après le septième mois, la main gauche remue à gauche du sein maternel, quand c'est un garçon ;

8° Après le huitième mois, la main gauche remue à droite, si c’est une fille ;

9° A la fin du neuvième mois, quand on palpe le ventre, on voit qu’il s’est produit trois changements dans la position du fœtus ;

io° Au commencement du dixième mois, l'enfant est complètement développé.

Infanticide. — Il est aussi bien condamné que l’avortement par la loi et la morale, et de même toléré par la police et par les juges (fig. 23). Il est parfaitement reçu de faire disparaître les enfants monstrueux, qui sont fils du diable,

ainsi que les enfants illégitimes. Quant aux petites filles, on en diminue le nombre sans scrupule; les Chinois ne s’intéressent qu’aux garçons qui doivent perpétuer la famille et continuer le culte des ancêtres. Lorsqu’un ménage débute par une fille, il la tue, parce que l’allaitement durant au moins trois ans, elle ferait trop attendre le garçon qu'on espère. Le procédé habituel est bien simple; on plonge la pauvre petite créature dans la jarre en terre qui sert de cabinet d'aisance aux femmes; Le Dr Régnault reconnaît qu'au Kouang-tong l'infanticide est si fréquent qu’il n’y a guère plus d'une femme pour trois hommes et que c’est à cette cause qu’il faut rapporter l’existence des maisons de prostitution, le vice de la pédérastie et l’enlèvement des femmes du Tonkin. Le Dr Morache proteste contre les missionnaires qui ont signalé l’etendue de ce crime social. Il n'est pas exact, dit-il, que des barbares sacrifient leurs enfants ou les vendent pour un petit écu. C'est l’exception. Un crime isolé ne stigmatise pas un pays. En France, aussi, on commet des infanticides et on abandonne ou tue les enfants. L’infanticide est une extrémité à laquelle la misère noire peut seule porter les Chinois ; car, en Chine, on est honoré suivant le nombre des enfants qu’on a. Mencius a dit : « Il y a trois choses qui sont contraires à la piété filiale, la pire de toutes est de ne pas avoir d’enfants. » Le culte des ancêtres a pour conséquence le désir de se créer une lignée qui le continue. On a dit que les filles étaient surtout abandonnées parce qu elles coûtent et rapportent peu. En fait, elles meurent en grand nombre, parce qu'on les soigne très mal. D’une façon générale, le Chinois aime sa progéniture. « Le tigre lui-même ne mange pas ses enfants », dit un proverbe chinois. Si l’on trouve des cadavres d'enfants sur les grands chemins ou dans les rizières, c’est parce que les funérailles sont trop coûteuses. Il y a misère, il n’y a pas crime. Les porcs dévorant les enfants abandonnés, les fleuves entraînant des milliers de

cadavres d’enfants sont de la fable. Et qu’a-t-on fait pour secourir cette misère? Bien peu de choses, dit Morache. Nous en reparlerons au chapitre des Institutions d’Assistance hospitalière indigène et européenne, dans notre prochain ouvrage sur les Œuvres philanthropiques en Chine.

Le Dr Matignon soutient aussi qu’il ne faut pas étendre à

Fig. 22. — Celle qui s'oppose à la noyade touche le cœur des Esprits

(Matignon, Superstition).

tout Lempire les crimes qui se commettent dans quelques provinces contre la vie des enfants. Il rappelle que les édits les condamnent et il cite les sentences répandues dans le peuple par les autorités pour empêcher les coupables pratiques :

« Celle qui aura excité à noyer des petits enfants aura la langue coupée. »

« Celle qui aide les autres à noyer des enfants éteint en elle-même sa propre postérité. »

« Une femme qui aura noyé ses filles donnera naissance à un serpent à tête humaine. »

« Celle qui sauve une petite fille de la noyade obtient la transformation du visage. »

« Celle qui a empêché la noyade des petites filles aura un fils qui sera célèbre. »

« Celle qui s’oppose à la noyade touche le cœur des esprits (fig. 22). »

« Le bonheur est accordé comme récompense à une vertueuse sage-femme. »

Comme récompense, on fait envisager la beauté, la gloire, le bonheur et Ton prédit, comme châtiment, la stérilité, la mort des garçons, la mort de la mère, la mort des parents.

En opposition avec ces sentences on lit sur les murs de Pékin, à tous les pas et jusque sur les murs de la Légation de France, des réclames de sages-femmes et de pharmaciens vantant leur four-nien-tang qui transforme le fœtus en sang; leur tachen-tang qui garantit l’avortement par la pilule au parfum de musc, leurs pilules stérilisatrices qu’ils appellent protectrices de la vie et qui empêchent la conception. Le paquet coûte 8 tiaos (2 fr. 5o).

Les sages-femmes sont fort habiles, elles n’ont sous ce rapport rien à envier à leurs collègues des grandes villes de France et d’Europe ; elles ont des secrets. Elles se gardent bien de faire connaître aux médecins européens leur « manière infaillible de faire descendre les petits ». Le Dr Matignon cherche aussi à excuser les Chinois.

« Pourquoi s’indigner tant, dit-il? A Rome et en Grèce aussi, on pratiquait l’infanticide. Jamais les autorités chinoises n ont approuvé le crime. Motsou, le philosophe de l’ancien amour, 4oo ans avant Jésus-Christ, s'indignait contre les barbares de Chan-si, qui mangeaient leur premier né, mâle ou femelle, comme étant malingre. A l’heure présente, l’infanticide existe, c'est vrai; mais il ne porte

guère que sur les filles et les enfants illégitimes qui sont tous étranglés, à leur naissance, quel que soit leur sexe. Ce n’est pas par cruauté, c'est la misère qui pousse à cette extrémité. » Le Dr Dugeon, de Pékin, dit aussi que l’infanticide n'est pas plus fréquent à Pékin et dans le Nord de l’empire qu’en Angleterre ; s'il se produit en plus grand nombre dans les provinces du Sud, au Fou-kien, au Chansi, au Kiansou, au Kouang-tong, ce n'est qu'en temps de famine. La fille est une lourde charge; on la tue ou on la vend pour la prostitution : horrible aveu qui n’est pas de nature à réhabiliter les parents. Le Dr Matignon s’efforce de les excuser en invoquant encore l’argument de la superstition. La plus grande offense faite à la piété filiale, a dit Mencius, on s’en souvient, est de ne pas avoir d’enfants mâles : on tue les filles, ce n’est rien; on épargne les garçons qui seuls peuvent pratiquer le culte des ancêtres. Que répliquer à des gens qui proclament le droit de vie et de mort appartenant aux parents sur leurs enfants? Autre excuse : on tue aussi les enfants pour les besoins de la thérapeutique chinoise. Leurs médecins disent que les yeux, le nez, la langue, le cerveau des enfants font de bons médicaments.

D’ailleurs, les enfants que l’on trouve morts dans les rues ne sont pas tous des victimes de l’infanticide. On U affaire, dans bien des cas, à des cadavres d’enfants morts de maladie. Les Chinois hâtent la mort des enfants malades en les portant hors de leur maison, dans le but d’empêcher les esprits malins de venir chez eux faire de nouvelles victimes II les mettent aussi dans la rue, parce qu’ils n’ont pas de terrain pour les inhumer ou pas de quoi payer les funérailles. Les corps sont ramassés par la charrette de la police et inhumés par les soins de celle-ci. Aux environs de Tche-fou, on enterre des enfants vivants dans les fondations des maisons et dans les piles des ponts pour apaiser les esprits. Leurs idées superstitieuses les aveuglent au point

de considérer l’infanticide comme un service rendu aux filles qu’ils tuent, parce que de cette façon, ils hâtent le moment de la transmigration de leurs âmes dans le corps d’un garçon. Le plaidoyer est peu solide, en vérité. Le D1' Matignon le termine en donnant le manuel opératoire de l’infanticide. Quand une fille naît, les sages-femmes disent que c’est un garçon, avec l’espoir qu’on s’habituera à sa vue et qu’on ne

Fig. 23. — Gomment on ramasse les enfants jetés à la rue (dessin à la plume parMUe A..., d’après une figure de : En Chine (Tchéli Sud-Est) du P. Leroy, Desclée, éditeur.

la tuera pas. Si on découvre le stratagème et si on décide la mort de la fille, c’est la sage-femme qui est chargée de la tuer. Tantôt elle la met dans la caisse aux détritus avec des poussières qui l’étouffent; tantôt elle la place sous un coussin et prie quelqu’un de s’asseoir dessus; tantôt elle recourt à la noyade, c’est le procédé habituel. On noie l’enfant de deux manières : ou en le plaçant la tête en bas dans un baquet vide qu’on remplit ensuite d’eau, ou bien en le plongeant, tête première, dans le vase de grès ou de bois qui sert de cabinet aux femmes. Rarement on a recours à

l’écrasement de la tête ou à la strangulation ; quelquefois on brûle l’enfant ou on le réduit en morceaux pour faire peur aux esprits. D’autres fois, on jette simplement les enfants dans la rue, en hiver, pour que le froid les tue vite.

Le Dr Matignon a cependant la loyauté de reconnaître que l'OEuvre de la Sainte-Enfance a obtenu de meilleurs résultats dans la lutte contre l’infanticide que les édits impériaux, les arrêtés des vice-rois et les sentences des philosophes. Les évêques et les missionnaires, qui voient les choses de plus près que les voyageurs, sont unanimes à dire 1 que l’abandon des enfants et l'infanticide se pratiquent encore, pour plusieurs parties de la Chine, dans des proportions inconnues à nos pays chrétiens, même les plus dépravés. « A Shanghaï, dit le Père de La Servière, si les apparences extérieures sont mieux gardées, si le répugnant spectacle des petits cadavres dévorés par les animaux est épargné au touriste européen,, la suppression des petites filles dans les familles nombreuses se pratique couramment. La pauvre petite créature est étouffée, noyée ou simplement délaissée et condamnée à mourir, faute de soins et d’aliments ». A Zi-ka-weï, l’orphelinat tenu par les Religieuses Auxiliatrices du Purgatoire reçoit, par jour, de huit à dix et douze petites créatures abandonnées, qu’on s’empresse de soigner et de confier à des nourrices. Nous en reparlerons, lorsque nous exposerons les OEuvres des Pères Jésuites dans le Iviang-nang. Pour l'instant nous conclurons, avec le Père de La Servière, que le livre documentaire du Dr Matignon, loin d’atténuer les motifs de sa fondation, est le plus beau plaidoyer qui se puisse en faveur de l’OEuvre de la Sainte-Enfance.

Les eunuques. — Le corps des Eunuques est, en Orient,

1 P. de la Servière, Croquis de Chine , librairie Beaucliesne, Paris,

le corollaire de la polygamie et de la réclusion des femmes. Il y a eu, en Occident, dans l’antiquité, des fanatiques qui se sont mutilés par suite d’une idée religieuse, tels les prêtres de Gybèle, tels Origène et ses disciples. En Italie, l’art de la musique a fait mutiler des jeunes gens afin d’avoir de belles voix de soprani. Le concile de Nicée et le pape Grégoire XIV ont solennellement blâmé ces pratiques. En Chine et à Constantinople, le mobile est tout autre : c’est une profession, c’est un rouage social particulier des palais et du sérail.

En Chine, la castration remonte à la plus haute antiquité ; elle n'était à l’origine qu’un genre de punition comme en Egypte ; elle faisait partie du code pénal, sous la dynastie des Chou (empereur Chou-Koung, 1100 avant J. -C.). Plus tard, une impératrice eut l’idée de les faire admettre dans l’intérieur du palais et de faire de ces êtres, jusqu’alors profondément méprisés, les commensaux des princesses et des concubines de Pempereur. C’est l’empereur Ho-ti, de la dynastie des Tsin (ni ans après J.-C.), qui organisa officiellement la servile institution. A partir de ce jour, la condition d’eunuque conduisit aux grades, aux dignités, même au commandement des provinces et des armées ; dispensateurs des plaisirs de l’empereur et de la cour, ils les dominèrent par la confiance.

L’impératrice douairière Tseu-hi1 (1835-1909), le dernier homme d' Etat de la dynastie mandchoue, a jugé cette institution en prononçant ces paroles avant de mourir : « Ne laissez plus jamais une femme s’élever au pouvoir suprême; les lois intérieures de notre dynastie l’interdisent. Ne permettez pas aux eunuques de se mêler des affaires publiques, la dynastie des Ming a été conduite à la ruine

1 Tseu-hi, impératrice douairière, d’après les papiers d’Etat, les mémoires secrets, les correspondances (la Chine de 1835 à 1909, par J. -O. Bland et E. Backhouse, Ilachette et Cie éditeurs, 1912.

par les eunuques et son destin doit être un avertissement pour mon peuple. »

L’empereur devait avoir 3. ooo eunuques, les princes et princesses du sang3o, les neveux et les enfants de l’empereur io. Les princes avaient charge de fournir, tous les cinq ans, 8 eunuques au palais, à raison de i.ooo francs par sujet. Le recrutement de ces êtres amoindris était assuré par la misère qui déterminait les parents à livrer des enfants pour une somme de 5o à 8o francs et qui déterminait même des individus mariés à faire le sacrifice de leurs précieuses pour sortir de la gêne.

D’autres cherchaient dans cet état d'abjection un gagnepain facile, peu pénible; d'autres étaient mus par une sorte de satisfaction morbide. On devenait donc eunuque, en Chine, soif par goût, soit par paresse, soit surtout par pauvreté. Les émoluments de ces domestiques émasculés n’étaient pas considérables ; ils variaient, suivant l’emploi, de 2 taëls (8 francs) à 12 taëls 1/2 (00 francs) par mois, mais le service offrait de nombreuses occasions d’accroître les mensualités d’argent et de riz. On a vu des eunuques arriver à une très grande fortune.

L’opération de la castration 1 est simple et facile. Après avoir engourdi les organes par un massage forcé et fait absorber des drogues stupéfiantes, les aides s’emparent de l'individu et le maintiennent vigoureusement. L’opérateur s’arme d’un couteau à lame droite ou courbe, ou d’une hachette, ou de forts ciseaux et tordant de la main gauche les organes pour exprimer le sang, il coupe d’un coup rapide les bourses et la verge, le plus possible au ras du

1 II est à souhaiter que cette opération ne se pratiquera plus en Chine, maintenant que la République a remplacé l’Empire. La corporation des eunuques du palais a suivi la dynastie mandchoue dans sa ruine, mais il se peut qu’une autre dynastie succède à la République et ramène les eunuques dans le palais, d’où le Président ne les a, peut-être, pas tous expulsés.

pubis. Quelquefois on fait l’expression du sang au moyen d’une bande de soie enroulée à la manière de la bande d’Esmarch. La section faite, on met une cheville de bois ou d’étain dans l’urètre, puis on lave la plaie avec de l’eau poivrée, ou bien on la saupoudre avec une poudre styptique composée de résines odoriférantes, d’alun, on ajoute des feuilles de papier, et l’on fixe ce pansement au moyen d’une bande enroulée autour du bassin. L'opéré est privé de boisson pendant trois jours. Au bout de ce temps, on enlève le bandage et le pansement, et le malade est invité à uriner. S il y réussit, il est sauvé; sinon, il est perdu, destiné à d’atroces souffrances par rétention. Les Chinois ne savent pas cathétériser, petite intervention qui sauverait ces malheureux. La plaie met cent jours à se réparer. Il y a rarement des hémorragies; la mortalité ne serait que de 3 à 4 pour îoo des cas, elle est moindre chez les enfants que chez les adultes. La complication immédiate est l'incontinence d’urine; la complication éloignée est l’atrésie de l’urètre. Tant que dure l’incontinence, on peut suivre l’eunuque à son odeur, car il pue et on le sent à cinq cents pas. Le rétrécissement de l’orifice urétral est fréquent, on y obvie au moyen d’une bougie en étain, qui est sortie au moment de la miction. La castration féminise l’individu sous tous les rapports. Elle l’oblige à s’accroupir, comme les femmes, pour vider sa vessie ; aussi n’ose-t-il pas faire ses besoins coram populo , à la manière des Chinois complets. Ces émasculés, généralement grands, ont de la femme la tendance à l’obésité flasque, l’absence de barbe, la voix criarde, la mobilité d'humeur, les goûts enfantins pour le clinquant. Ils achètent tout ce qui brille et flatte l’œil ; joueurs, dépensiers, ils achètent et jouent jusqu’à leur peau et leurs membres. Ils paient sans marchander, ils sont ronds en affaires et passent pour n’être pas trop enclins au vol.

Ces infirmes sont sujets au catarrhe vésical et à la cystite ; la stagnation et la fermentation des urines donnent

lieu à la formation de calculs ammoniaco-magnésiens et à toutes les souffrances qui en résultent. On leur permet de se soulager en fumant de l’opium dans l'intérieur du palais. Les eunuques sont réputés vierges ; ils le sont par destination, mais ils aiment la société des femmes et quelquesuns se marient ; ils sont heureux d’être considérés comme les pères des enfants de leurs femmes. Rejetés de leur famille, ils n’ont pas droit à la sépulture de leurs parents *,

Fig. 24. — Instruments employés pour la castration, gravure chinoise (Matignon, Supei'stilion).

mais on leur a donné un cimetière particulier, ainsi qu'une maison de campagne. Ils sont exclus de certaines cérémonies religieuses, comme les eunuques occidentaux étaient exclus du temple par la loi mosaïque. Ils ont au palais des fonctions multiples, depuis celle de coolie jusqu’à celle de conseiller et de favori du souverain. Dix-huit eunuques sont lamas, et représentent les 18 Lo-han, assistants de la déesse de la Pitié, Koan-yng ; 3oo sont acteurs, d’autres sont intermédiaires entre l'empereur et ses 72 concubines. Ils sont partagés en 48 sections qui ont chacune des attributions spéciales; chaque section a son chef eunuque mandarin de septième classe. L'eunuque, qui commande à toutes les sections, a le titre de mandarin de troisième classe. Des tribunaux leur sont réservés pour juger de leurs délits et les punir de la bastonnade ou de l'exil à Moukden, suivant la gravité des cas. On est très sévère pour les vols d’objets

appartenant à l'empereur et affectés à son usage personnel ; ils sont tout simplement châtiés par la décapitation. Ils ont assez de liberté pour les sorties hors du palais. Toutefois, on leur impose l'obligation de porter un costume sombre, avec coiffure spéciale, des bottes en soie ou en drap ; ils sortent presque toujours en voiture, ayant peu de goût pour la marche, trait qu'ils ont encore de commun avec le sexe faible. Le peuple ne les aime pas ; il appelle vieux coqs ces pauvres êtres à ligure ronde, à chairs molles, à ventre rebondi, à faciès imberbe. Ces malheureux se consolent en pensant à l’autre monde. Ils conservent les pièces anatomiques qu'on leur enleva, ou c'est l’opérateur qui les garde dans un bocal à alcool bien étiqueté ; lorsque le moment viendra de quitter la terre, l’eunuque aura la joie de se présenter complet devant les ancêtres, grâce à la précaution qu’on aura de mettre dans son cercueil ces précieuses reliques. Si le malheur ou l’insouciance a fait égarer les pièces précieuses, on en demandera au châtreur, qui s’est déjà fait payer 20 francs pour l’émasculation et qui livrera un bocal de sa collection, moyennant un bon prix, qui peut, suivant Infortuné du défunt eunuque, aller jusqu’à 1 5.000 francs. C’est cher, mais on ne saurait trop payer le bonheur de paraître complet devant les ancêtres, qui tiennent à ce que leurs descendants ne dissipent aucune partie du corps qu’ils leur ont légué, à titre de prêt temporaire.

Prostitution. — C’est une des faces honteuses de la misère, le mal fatal de toutes les civilisations, et ce mal augmente avec la fortune. Ainsi s’exprime le Dr Morache. La polygamie et les mariages précoces n’en exemptent pas la Chine. La loi déclare infâme la prostitution ; l'empereur Kang-hi avait interdit l’entrée de Pékin aux prostituées ; le Gouvernement chinois actuel les parque dans lapdlle chinoise. Le mal a plus de pudeur qu’en Occident, où il s’étale

et s’affiche; en Chine, il vit dans l’ombre. Mais, par contre, les images obscènes sont plus aisément tolorées qu'en Europe (cela pouvait se dire avant l’ère pornographique). Les prostituées sont des filles vendues ou volées ; elles sont toutes la propriété de quelqu'un, qui est le vieux père, Laopapa, ou la vieille mère, Lao-mama; elles ne sont jamais libres. Les mauvaises maisons s’intitulent : temple de la félicité éternelle , temple du bonheur suprême , jardin des fleurs parfumées. On y fait de la musique et on y fume de l’opium. A Canton, ce qu’on appelle bateau de fleurs n'est qu’un bateau de femmes de mauvaise vie. Les pauvres créatures sont éphémères comme les fleurs ; elles vieillissent vite et, quand elles sont vieilles, on les jette à la rue, où elles vont grossir les rangs de la mendicité. Elles sont rarement achetées par un individu qui assure leur avenir. Aucune surveillance médicale ne s’exerçant sur ce monde de débauche, les affections parasitaires, la syphilis et autres maladies vénériennes ne rencontrent le moindre obstacle à leur diffusion.

Le Dr Matignon décrit le vice que Virgile signale dans le vers connu et dont on ne comprend pas heureusement le sens au collège :

Formosum pastor Corydon ardcbat Alexin.

La sensualité maladive des Orientaux les porte comme les Romains à ce vice abject. Ils ont des livres pornographiques dégoûtants (tsin-pi-meï) et ils abusent des aphrodisiaques. Cependant Sapho a fait peu de disciples parmi les Chinoises. Les garçons prostitués sont des sujets vendus ou volés. On leur apprend à débiter des vers, à dessiner, à calligraphier. Ces « jeunes messieurs » appelés siankon sont finis à vingt ans. Les siankon de bas étage propagent la syphilis et la blennorragie. Les barbiers sont des proxénètes clandestins. Dans cet avilissement, les femmes sont épargnées plus qu’en Europe. Sortons de cette

fange de la dépravation, quittons la folie des sens pour envisager la folie moins dégoûtante de l’esprit.

Folie, opiomanie, alcoolisme. — Nous avons déjà parlé de Y alcoolisme et de Y opiomanie . Nous n’y reviendrons pas, si ce n’est pour dire que la race blanche présente, vis-à-vis de l’intoxication opiacée, une susceptibilité bien plus grande que la race jaune, et que le Chinois sombre moins souvent que l’Européen dans la folie, à la sùite de l’abus de ce poison. On dénonce le danger par le livre, par l'enseignement, par le dessin. Les artistes chinois ont peint les misères du fumeur d’opium, depuis sa première pipe jusqu’à son heure dernière. Ils le montrent passant par toutes les phases de la déchéance morale et physique, se livrant à la débauche, se ruinant, devenant un mari détestable, vagabond, cachectique, mourant dans un trou comme un animal blessé qui fuit la lumière du jour et s’enterre vivant. On attribue au poison opiacé l’impondérance cérébrale de nombreux Asiatiques, l’impulsivité délirante qu’ils manifestent souvent par un attentat hypocritement préparé. Le Dr Morache, sans prétendre réhabiliter l’opium, ne voudrait pas qu'on le chargeât de tous les crimes et de toutes les bassesses humaines. Il croit même à l’innocuité de la drogue prise avec modération, comme le font les lettrés et les grands fonctionnaires, dont l'intelligence est très développée et qui conservent pendant de longues années, sinon la vigueur matérielle de la jeunesse, au moins les qualités de l’âge mûr. La fameuse impératrice Tseu-hi était aussi de cet avis en théorie et en pratique.

Quand on parle de l’opium et de la Chine, on s’imagine que la guerre de 1840 contre la Chine par l’Angleterre n’avait d’autre but que de faire connaître et d’imposer ce poison aux Célestes. Cette guerre reconnaît d’autres causes. D’autre part, les Chinois connaissaient l’opium, depuis longtemps ; car la Compagnie des Indes le fit

pénétrer en Chine, vers 1740, dans le but d’en favoriser l’usage, comme dans l’Inde et dans la Perse. Le fait est que, malgré les efforts du Gouvernement, la consommation de l’opium a singulièrement progressé : de 333 tonnes, en 1792, elle était montée à 3.go5 tonnes, en 1868. Ce chiffre ne comprend que l’importation et non la production indigène. Il est impossible d’établir la statistique du nombre des fumeurs ; mais on peut affirmer que l'usage de l’opium s’est beaucoup répandu. C'est une source de misères ajoutées à mille autres. L’opium coûte 45 centimes le gramme et le fumeur en consomme de 1 à 6 grammes par jour. Comme les ivrognes d'Europe, le fumeur d’opium foule aux pieds sentiments, devoirs sociaux, devoirs de famille ; il va jusqu'au crime et au vol pour satisfaire sa passion. L'habitude se contracte souvent à l’occasion d’une maladie ; le médecin prescrit de l'opium pour calmer une douleur rhumatismale, une névralgie..., on continue et peu à peu l’opium devient un besoin. Le Dr Matignon répète, après le Dr Morache, que l’usage modéré de l'opium n'est pas nuisible, au contraire, qu'il excite le système nerveux, donne des idées, de l’énergie cérébrale. Il n’est pas vrai, soutient-il, que le peuple chinois soit abruti par l’opium. La preuve, c'est que la race jaune a une fécondité à nulle autre pareille. L’opium n’est pas, en Chine, comme le tabac, en Europe, un caprice ; il répond à un besoin du tempérament déprimé de l'Asiatique. J’espère que ces lignes n’inspireront à personne la tentation de chercher une excitation cérébrale dans l'opium. Il ne faut pas oublier les lamentables conséquences de la morphinomanie, ni les déchéances physiques et morales dont les fumeries d’opium sont la cause, en Indo-Chine et à Toulon, sur nos officiers de marine.

Le Dr Legendre 1 dit que les Chinois « paient, en dehors des épidémies, un bien lourd tribut à la tuberculose et à la

1 Dr Legendre, Presse Médicale , 17 août 1912.

syphilis ; que l’habitude de l'opium n'a nullement disparu et que l’alcoolisme (fleurit, de jour en jour, au vieil Empire, d’autant plus sûrement qu’il est regardé comme l’antidote de l’opium. Ces graves maladies, l’évolution des grands groupements sociaux ont profondément atteint la vieille vigueur des fils de Han. »

Les Japonais ont réussi à préserver leur pays de l’alcoolisme et de l’opium. Les hommes d’Etat nippons n’ont pas hésité à prendre, dans ce but, les mesures les plus énergiques. En premier lieu, on condamnait à mort les fumeurs d’opium, maintenant on se contente de les expédier aux travaux forcés. La fabrication et la vente de l’opium sont un monopole de l’Etat ; ce dernier n’en vend qu’aux vieux fumeurs invétérés et reconnus tels par une Commission spéciale ; le prix en est tellement élevé que les morphinomanes sont vite guéris de leur manie déprimante. On se souvient que le médecin, qui a refusé de s’ouvrir le ventre (harikari) après la mort de son impérial client, le Mikado, a formellement accusé ce dernier d’avoir avancé sa fin par l’abus de l’alcool.

Folie. — L’alcoolisme et l’opium peuvent s’associer pour conduire à la folie. Le Gouvernement ne s’occupe pas des fous, avons-nous dit; mais certains bonzes exercent à leur égard des actes d’humanité louables, dans les pagodes de Koan-yng, déesse de la Miséricorde. Les fous sont regardés comme des saints; c’est pourquoi les bonzes s’en occupent. Il y a un quartier spécial à Nankin, où se trouve la pagode de Koan-yng. On voit dans cette pagode des fous déguenillés accroupis autour d'un bonze, près d’une statuette de la Koan-yng à seize bras placée au fond de la pagode. Le bonze tient dans une main un miroir et dans l’autre un livre; il s’approche de chacun d’eux, lui fait signe de fixer ses regards sur le miroir et, d'un ton d’autorité, lui ordonne d’être calme et obéissant. Il détache ensuite du livre un

feuillet, qu'il remet au fou ; ce feuillet est à la fois une amulette précieuse et la promesse d’une prompte guérison. La

Fig. 25. — Bonze se perçant les joues.

La gravure montre, dit Matignon, que les bonzes sont susceptibles de pieuses « carottes ». La joue gauche est seule traversée parla tige de fer qui, déprimant fortement la commissure labiale droite, permet, à première impression, de croire que la joue du même côté est également transpercée.

folie des Chinois est plus souvent une demi-folie mystique1

1 Dr Jerusalemy, médecin de Tien-tsen-Pakou Railway, Presse Médicale , 1911.

et on la traite par la persuasion. La folie mystique revêt parfois un caractère effrayant. Des prêtres bouddhistes se font brûler vivants et en grande pompe ; ils pensent que l’autocrémation, la mort par le feu, leur procure le suprême bonheur et une bonne recette d’offrandes pour le couvent. A 1 île Poutou, il y a un rocher, d’où ces pauvres aliénés se jettent dans « l'abîme de la déesse de la charité ».

Le Dr Matignon explique les actes de frénésie des Boxers qui ont mis à feu et à sang le Nord de la Chine par la suggestion hystérique confinant à la folie. D’après lui, le Chinois est un névrosé, dont la crédulité rivalise avec l'absence de logique et l'incohérence des idées. Suggestible, impulsif, cet Asiatique, en apparence apathique, est capable d’entrer dans des colères soudaines d'une rare violence. A la moindre contrariété, les femmes surtout, les Chinois ont la sensation de boule qui étrangle, des éructations nerveuses, le hoquet et de fausses angines de poitrine. On les guérit de ces souffrances, qu’ils trouvent épouvantables, avec des pilules de mica-panis , des passes magnétiques, un peu d'électrisation, ou même simplement en faisant semblant d'extraire quelque chose de leur gosier. Ce sont des hystériques, des nerveux enclins à des accès de démence passagère. Le Japon donna un exemple aussi de folie nationale, rappelant celle des Boxers, lorsqu’en septembre iqo5 le peuple se livra dens les rues de Tokio à des manifestations excentriques. Il avait espéré que les victoires remportées sur les Russes lui procureraient une indemnité considérable, la possession entière et non le partage de l’île Sakhaline. Dans son dépit, il perdit la tête un instant. Puisque nous voilà dans Y Empire du Levant , nous en profiterons pour dire que, de nos jours, il n’y a encore qu’un seul asile d’aliénés à Tokio et qu’il est payant. Les aliénés pauvres vaquent, comme en Chine, dans les rues. S’ils deviennent dangereux, on les enferme dans des cages, où on les nourrit comme des bêtes. Il faut espérer que le

christianisme importera au Japon la pitié, cette fleur sublime de l’Evangile. Les missionnaires ont établi asiles pour les orphelins ; les Japonais les ont imités en fondant 1 1 orphelinats. C’est un résultat déjà appréciable.

Le suicide est un fléau social plus grand au Japon qu’en Chine. On a pu dire que le Japon est le pays du suicide. Ludovic Naudeau parlant de son histrionisme national dit que le Japon est un peuple qui pose devant l’univers avec une dose d’orgueil inouï, mais collectif. Après une période paroxystique d’exaltation, il cherche une retraite dans le néant. On a compté 122.411 suicides en quinze ans, par le fait de la difficulté grandissante de la lutte pour la vie, surtout parmi les femmes. Ce n'est pas seulement la manie du suicide qui se propage parmi les femmes japonaises, mais c’est aussi la criminalité et l’aliénation mentale qui augmentent. La manie du suicide est épidémique parmi les étudiants de l’Université de Tokio; les uns se jettent dans la cataracte de Ivegon, les autres dans le cratère du volcan Asama. C'est la mort sans phrase et sans examen. Deux mille personnes se sont jetées, en l'espace d’un mois, dans la cataracte. Au Japon, on se suicide, à n'importe quel âge, pour n'importe quoi et par n’importe quel moyen : on s’éventre, on s'égorge, on s’empoisonne, on s’asphyxie, on se fait broyer par un train, etc. La pendaison et la noyade sont les moyens les plus ordinaires. Les Samouraï aristocrates s'ouvrent le ventre. Leur devise est : Vaincre ou mourir ; vaincus, ces guerriers se suicident. Le peuple n’admet, chez eux, ni défaillance, ni insuccès. On raconte que l'amiral Togo montra à ses officiers le couteau symbolique du pacte avec la victoire ou avec la mort. La victoire leur donna la gloire et la vie. Saigo, chef du clan de Satsuma, en 1877, se suicida après sa défaite. Ce fut de tout temps un vertige funèbre dans l’armée nippone.

Les généraux chinois vaincus terminent aussi leur vie par le suicide. Tout cela ramène invinciblement à l’esprit

les souvenirs de la vie antique ; nous revoyons, dit Naudeau, Gassius et Brutus s’immolant à Philippe de leur propre épée ; nous revoyons Antoine se suicidant après la trahison de Cléopâtre.

Le suicide est presque aussi fréquent en Chine qu’au

Fig. 26. — Le génie du suicide (Matignon, Superstition).

Japon, avec cette différence que la frénésie de la gloire nationale ne l’inspire à peu près jamais. Le Chinois foncièrement égoïste n’a pas de sentiment, pas de philanthropie, pas dddées élevées. Faire le bien pour le bien, accomplir le devoir pour le devoir est au-dessus de son intelligence (Matignon). Son apathie morale est aussi grande que son apathie physique. « La vie me pèse, je me débarrasse de ce

fardeau », tel est son raisonnement. Egoïsme et fatalisme résument ce qui sert de morale aux Chinois. Il part tranquille pour l’autre monde, s’il est sûr que les siens lui offriront un bon cercueil et rendront les honneurs dus à ses mânes. Moins sensible que nous, il supporte les petites opérations sans anesthésie ; il craint peu le froid ; il marche sur des moignons gelés, se coupe un doigt au jeu sans sourciller, comme il joue sa femme, ses filles et ses habits. Pour un bon cercueil, on se laisse couper le cou à la place d’un autre. Les mandarins de Tien-tsin, en 1870, trouvèrent des gens qui se laissèrent exécuter à leur place pour de bons dîners et un bon cercueil. Les lugubres négociations sont facilitées par l’absence d’état civil, en Chine.

Les causes des suicides sont multiples et difficiles à catégoriser. On se pend, on se tranche la gorge, on s'empoisonne par folie ou religiosité, par point d'honneur ou parce qu'on a perdu de l'argent, ou perdu la face et qu’on craint le ridicule ou la misère. On se suicide dans un moment de tristesse et de chagrin, de jalousie, de colère, de dépit; on se suicide par vengeance et rancune. La vie se payant par la vie, on se pend à la porte d'un ennemi pour le faire supplicier, ou pour le ruiner par les frais de justice et les indemnités à donner aux familles. La misère et la piété filiale inspirent rarement le suicide. Les mauvais traitements portent au suicide les petites filles enfermées dans les maisons de prostitution et les femmes, à cause de la tyrannie des belles-mères. Il y a souvent des disputes par jalousie entre les légitimes et les concubines; la belle-mère exerce sur toutes ces femmes une autorité despotique qui engendre la révolte et le désespoir. Les brus se tuent en se jetant dans un puits ou en avalant de l'opium. Le Chinois ne s’ouvre pas le ventre comme le Japonais; il met moins d’art théâtral dans sa vie et dans sa mort. Le plus souvent il se détruit pour des motifs sans grandeur: ce sont des joueurs ou des fumeurs d’opium ruinés qui se suicident, parce que la

considération étant basée sur la fortune, et l’argent menant à tout, ce îvest pas la peine de vivre, quand on a perdu le nerf de la guerre.

Il arrive cependant que les motifs du suicide empruntent à l’idée de patrie et de gloire nationale, à l’idée de vertu liliale une apparence de noblesse d’âme. Ainsi, le commandant des forts de Takou se suicida de désespoir, le lendemain de la prise de ces positions par les escadres alliées. Le général Sué, qui commandait l’armée impériale à Tientsin, se coupa la gorge, lorsque cette ville tomba entre nos mains, le i4 juillet 1900. « Quand nous nous emparâmes du palais impérial de Pékin, dit le Dr Matignon, après nous être battus dans les rues, dans les maisons et sur les toits, toute la matinée, pour délivrer l’évêché et nous approcher de la ville interdite, et que nous pénétrâmes dans le mystérieux parc impérial, où jamais Européen n’avait encore pénétré, le gardien âgé se trancha la gorge de désespoir. »

On connaît le cas du censeur Oukoutou qui vint, après l’élection de l'empereur Kouang-siu, se tuer aux portes du palais pour protester contre l’illégalité commise par l'impératrice Tseu-hi, suicide qui obligea celle-ci à lui élever une pagode pour apaiser ses mânes. On cite 24 exemples de suicide par piété filiale. Le suicide d'Ouan-che, femme de Tchou-yen-cheou, sous les Tang (618 à qo5 après J. -G.), est un exemple de fidélité conjugale. Le cas est rare. Si une femme mariée se suicide quelquefois par fidélité, on n'a jamais vu un homme tomber dans cette erreur. Le suicide des veuves est un vestige des anciens sacrifices humains, que les Chinois accomplissaient sur la tombe des morts, « parce que ces veuves brûlent de chasteté ». D’aucuns opinent que c'est pour se soustraire à la pauvreté ou à la tyrannie de la belle-mère et des beaux-frères. On élève des arcs de triomphe aux veuves qui ne se remarient pas, aux femmes vertueuses. Le suicide des veuves a dû se produire jadis plus souvent qu’aujourd’hui, puisqu’en 1729 l’empe-

reur Yoang-tchen crut devoir lancer un édit contre le suicide des veuves et déclarer qu’il refuserait désormais de leur accorder des tablettes et des arcs de triomphe. Les voyageurs ont remarqué qu’à Pékin il n’y a pas un seul arc de triomphe élevé aux veuves vertueuses.

Le célibat des jeunes filles est tenu en grand honneur. Il arrive quelquefois qu’une fiancée, qui a perdu son fiancé^ se suicide. Est-ce l'amour qui l’entraîne, est-ce un sentiment de gloriole et de coquetterie posthume? On ne sait. Un proverbe aimé des Célestes dit que des cent vertus humaines la piété filiale est la plus importante. Il n’empêche que le suicide par piété filiale est un événement rare. On voit parfois un fils s’enlever un morceau de peau pour obtenir la guérison de son père ou de sa mère, on le voit la lui faisant manger; parfois aussi, on apprend qu'un fils s’est fait couper la tête pour sauver son père. Au temps de l'empereur Kang-hi, ces actes de dévouement étaient fréquents sans doute; car le souverain fit paraître, en i685, un édit contre le suicide par piété filiale. « Notre corps tout entier nous vient de nos parents, nous n’avons pas le droit de le défigurer ou de le détruire1. »

La misère habituelle du peuple ne lui donne pas l’idée d’en finir avec la vie. Les mendiants professionnels se suicident rarement; ils meurent de faim et de froid, en si grand nombre, qu’ils n’ont qu’à prendre un peu patience. Le mendiant accidentel, qui ne Lest devenu qu’après des revers de fortune, se suicide plus souvent en s’empoisonnant. Nous avons parlé du fanatisme des prêtres bouddhistes qui aspirent au Nirwana, au néant et se jettent du haut d’un rocher, comme à l’île de Poutou, ou se brûlent vivants. La monomanie mystique n’est pas rare en Chine, où l'on voit parfois éclater des épidémies de folie de suicide. Les fous religieux, les lypémaniaques se laissent mourir de

1 Le P. Amyot, Mémoires concernant les Chinois.

faim; d’autres se pendent ou se coupent la gorge. Les condamnés à mort n’attendent pas leur exécution, ils la devancent très souvent par le suicide.

Il y a à citer les suicides commandés par ordre de l’empereur. Lorsque le souverain veut faire à un grand coupable appartenant à un rang élevé l’insigne faveur de lui épargner la honte d’une poursuite judiciaire et d’une condamnation infamante, il lui envoie les trois cadeaux précieux : une feuille d'or, un sachet de poison et une corde de soie jaune. On choisit le plus souvent la corde de soie qui ne mutile pas et permet de se présenter dans l’autre monde le corps intact et revêtu de beaux habits. C’est ainsi que les chefs boxers se suicidèrent par ordre de l’empereur, afin de prévenir les exigences des ambassadeurs des nations alliées.

Voici quelques renseignements sur les divers modes de suicide :

Empoisonnement. — Les riches préfèrent la boulette d’opium qui procure une mort agréable ; les autres s’adressent à l arsenic, au mercure, au phosphore.

Pendaison. — C’est un moyen économique et simple adopté par les femmes,

La strangulation est rare, mais on s1 asphyxie élégamment au moyen de feuilles d'or qu’on aspire et qui vont oblitérer la glotte ; la noyade dans les puits ou les rizières a aussi la faveur des femmes. Les lypémaniaques refusent la nourriture et meurent d inanition. Le théâtral procédé de Y incinération du vivant se pratique seulement chez les bonzes atteints de folie mystique. Il y aurait encore des gens qui se suicideraient en avalant des morceaux d’ivoire, de porcelaine, de verre, etc., ou en se mordant les doigts, jusqu’à se procurer une infection.

Ces Chinois qui se suicident avec tant de facilité et si cruellement ont horreur des opérations chirurgicales, non point à cause de la douleur, mais à cause de la mutilation qu’une opération comporte. Ils gardent tout ce qu’on leur

coupe pour le mettre dans leur cercueil. Le respect du corps transmis par leurs parents leur fait un devoir de ne pas s'exposer au danger, à la guerre et ailleurs. La piété filiale exige que le fils rapporte entier à ses ancêtres le corps qu’il en a reçu et qui est comme un rameau issu des parents. Le Chinois se conforme à cet axiome avec une indifférence résignée. Le catéchisme bouddhique défend le suicide; ce qui n’empêche pas les prêtres de cette secte de se suicider, malgré la peine de l’enfer, malgré l’absence de métempsycose, dont le catéchisme les menace. Ils trouvent sans doute toujours moyen, dans leur esprit, de bénéficier de l’une des exceptions qui excusent le suicide : par exemple, la fidélité au prince, la piété filiale, la chasteté à sauvegarder, la justice à satisfaire, les nécessités de la guerre.

D’autre part, le taoïsme ne condamne pas le suicide et Confucius n'a blâmé que le suicide inspiré par la piété filiale.

Espérons que le christianisme en se répandant en Chine y exercera une influence moralisatrice, grâce à laquelle les suicides deviendront moins fréquents.

Si le duel persiste encore, en Europe, malgré le christianisme, il ne constitue pas un argument contre la doctrine chrétienne qui le défend aussi bien que le suicide. Le duelliste oublie ses principes, lorsqu'il expose sa vie aux hasards d'un combat singulier pour des motifs d’honneur déplacé. Il y a, en tout cas, quoi qu’en dise Matignon, une sève moralisatrice plus active dans le christianisme que dans le bouddhisme polythéiste, athée, panthéiste, que dans le taoïsme matérialiste, que dans le confucianisme à la morale si large et si facile.

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