‹ La médecine en Chine au XXe siècleChapitre 13 sur 39 · I. — Exercice de la médecine et de la pharmacie · texte numérisé non relu

I. — Exercice de la médecine et de la pharmacie

en Chine.

L’exercice de la médecine est absolument libre en Chine. Les Chinois, dit le P. Hue, sont tous comédiens, cuisiniers et médecins. Quelle satire! Elle est plus incisive que celle de Molière. En général, on ne paie que le remède et, si on ne donne rien au médecin, on a cependant le droit de le poursuivre, lorsque le malade n’est pas guéri. Il y a beaucoup de spécialistes ; sous ce rapport, la médecine chinoise nous a devancés, ils ont même des spécialistes buveurs de sang, vraies sangsues bipèdes. Chacun peut se déclarer médecin d’un jour à l’autre. La médecine n’est défendue à personne, disait le Père Matteo Ricci, au xvie siècle ; tous ceux qui le veulent peuvent se mettre à médeciner, qu'ils sachent peu ou beaucoup. Les ratés des examens et les incapables de devenir lettrés se jettent dans la médecine, qui est en aussi basse estime que les mathématiques l. La situa-

1 Matteo Ricci, au chapitre la Medicina et la Filosofia morale, dit : L'arte de la medicina e assai di versa dalla nostra, ma si reggono pure per il falso. Fanno moite assai belle cure, ma tutte per simpli,

Uon n'a pas changé. Le P. de la Servière, S. J., dans ses Croquis de Chine (1912), raconte comment un brouettier devint médecin. Un nommé Lo, brouettier d’un médecin à la mode, à Chang-haï, à force de voir opérer son maître, se pénétra de ses recettes et, sans autres études, s’établit médecin à son compte. La vogue lui vint à son tour et l'humble brouettier gagna une véritable fortune. Il sait faire la part de Dieu et contribue généreusement à toutes les œuvres de Haimen. Il vit entouré d’une trentaine d’enfants et petits-enfants, parmi lesquels 5 yanilons (orphelins de la Sainte-Enfance) adoptés dans la famille et traités comme les autres. La profession médicale est le plus souvent héréditaire de père en fils, légitime ou adopté. Des moines bouddhistes exercent la médecine et y initient de jeunes bonzes. Les lettrés qui ne peuvent acheter une charge se font médecins. La grande difficulté pour exercer est d’apprendre à tâter le pouls ; il faut au moins deux ans d’études cliniques. Nous parlerons plus loin du Collège Médical, qu'on décore pompeusement du titre d' Académie impériale de Médecine. Elle est composée des principaux médecins de l’empereur, qui ont le grade de mandarins et sont chargés

di erbe, radici e altri ingredienti e responde piu toslo alla nostra herbolaria. No vi è di questa arte nessuna schuola publica, ma tutti imparano dal maestro che vogliono. Nelle corti si fa essame di questa arte è si da gradi, ma con tanto puoco deletto che nessuna autorita di piu tiene il medico con grado di quello che tiene il non graduato; perciochi non e proibito il medicare a nessuno, e tutti quei che vogliono, o sappino molto o puocco, si mettono a medicare. Et è cosa certa che, si alla matematica corne alla medicina, non si applicano se non persone che non possono studiar benele loro lettere, per il puoco ingenio e habilita; e cosi stanno queste scientie in bassa stima e fioriscono assai puoco (p. 26, lib. 1, chap. v, delle Arti liberali , Scientiæ , etc., y ol. 1). — Commentari délia Cina (Opéré storische del P. Matleo Ricci, S. -J.), con prolegomeni note e tavole dal P. Pietro Tacchi Ventura S. J., Macerata, 1911. Cette magnifique édition des œuvres historiques de M. Ricci est un hommage national rendu à ce savant fondateur de la Mission des Jésuites à Pékin.

de veiller à l'instruction des médecins. Ils se contentent, en guise de cours, de faire lire les classiques. Il existe, depuis quelque temps, des médecins militaires chinois, mais les soldats chinois ne s'en soucient guère ; ils ont l’habitude de se secourir entre eux, à la guerre. Les lettrés appellent rarement le médecin ; ils lisent les livres de médecine et se traitent d’après leurs formules. Ce n’est que lorsqu’ils se croient très malades qu’ils font appel au médecin... ou au sorcier. Alors les locutions ordinaires remplacent celles du dédain et le médecin devient « le noble guérisseur ».

Pour être pharmacien, il suffit de savoir lire le nom des médicaments, d’apprendre quelques manipulations et de s’installer dans une boutique spacieuse et de belle apparence avec une pancarte mirobolante. Le Chinois adore les drogues, d'où le proverbe : « On connaît la richesse d'un homme à sa note chez le pharmacien ». L’instrumentation de l’apothicaire se réduit à une balance, un concasseur, un mortier, du papier, une écritoire et un cachet de pharmacien. La balance est une sorte de romaine perfectionnée à poids invariable et à point d’appui variable pour trois graduations. En Chine, comme en Europe, les spécialités abondent. Ce sont le plus souvent des bouteilles bien emballées avec l’inévitable papier-réclame dans une jolie boîte. Le Dr Régnault cite comme exemples de spécialités répandues : le po-hoioû, ou huile de menthe, contre la migraine ; le pi-la-houân , ou pilules de cire blanche ; V écorce de mandarine , qui se vend en jolis petits pots vernis.

Le poids employé en pharmacie est le leang et ses subdivisions :

Le leang = 3q gr. 80 ;

Le tsien = 3 gr. 98 ;

Le fenn — o gr. 3q8 ;

Le li = o gr. 0898 ;

Le hao — o gr. 00398 ;

Le seu = o gr, 000398.

Outre les pharmaciens, il y a des herboristes domiciliés ou ambulants, qui vendent des onguents pour les plaies et les rhumatismes.

A l'envers de l’Europe, l’Extrême-Orient juge le médecin d’après le nombre de morts survenues dans sa clientèle. Un empereur obligea les médecins à placer, la nuit, autant de lanternes allumées qu’ils avaient perdu de malades^ dans l’année. Les Chinois racontent une histoire qui n’est pas sans malice 1 : Un jour, le roi des enfers tomba malade et pria un des diables à son service d’aller lui chercher un bon médecin sur la terre des vivants. « Voici, ajouta-t-il, la marque à laquelle tu le reconnaîtras : Compte le nombre des âmes vengeresses qui assiègent la porte des médecins pour se venger d’avoir été empoisonnées par eux dans leurs existences précédentes. Celui qui en aura le moins devant sa porte, c’est celui-là que tu inviteras à venir ici pour me guérir». Le diable s’en alla faire sa ronde. Des centaines d’âmes se pressaient à la porte de tous les médecins. Il commençait à désespérer, quand, à la fin, il arriva chez un médecin qui n’avait devant sa demeure qu’une seule âme venue pour obtenir vengeance. Tout joyeux il le conduisit au roi des enfers et rendit compte à celui-ci de sa mission. Le Dieu interroge le médecin :

— Depuis combien de temps exerces-tu ton art ?

— Depuis peu de temps.

— Combien as-tu traité de malades ?

— Un seul.

— Et il est mort, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Va-t’en, tu vaux les autres.

En Chine, un bon médecin doit avoir l’étoffe d'un homme d’Etat. Clémenceau et Combes doivent être de cet avis. Les

1 Le Père H. Doré, Recherches sur les superstitions en Chine , Variétés sinologiques , Tou-sé-wè, Shanghaï, 191a,

médecins de l’empereur 1 ne doivent pas faire d’erreur de diagnostic. L’examen de ce client divin est fixé parles rites. La figure de l'Empereur reste invisible ; il passe ses bras, à droite et à gauche, au travers d'un épais rideau. Chaque médecin prend un poignet, le palpe, se renseigne sur les 7 4 variétés du pouls impérial ; et chaque médecin, sans se parler, sans rien se communiquer, doit arriver au même diagnostic, sinon la bastonnade punira la divergence d’opinion. Afin de l'éviter, les médecins ont la précaution de se concerter au préalable sur le diagnostic à donner. Les pauvres confrères sont généralement peu estimés, tenus pour ignorants et malhonnêtes. Le métier ne nourrit pas son homme. A Pékin, les médecins reçoivent de i à 5 francs d’honoraires, par visite, suivant leur célébrité.

Comment avoir une grande estime de professionnels qui raisonnent dans le goût que voici, en matière de régime : les estomacs des convalescents ont besoin de mets légers ; or, le canard est léger, puisqu’il flotte sur l’eau ; donc, il doit être donné aux estomacs délicats.

Et, en matière de corps étrangers, ils raisonnent ainsi: le mercure dissolvant les métaux, il faut faire avaler du mercure pour dissoudre les balles reçues par un blessé.

Cette singulière thérapeutique n’empêche pas le peuple de regarder les médecins comme des thaumaturges et des sorciers et d’avaler leurs remèdes avec leurs ordonnances.

Les Chinois croient les médecins européens plus savants ; mais ils croient aussi que leurs congénères initiés aux sciences occidentales sont infiniment plus forts que leurs maîtres

européens.

Le Dr Morache estime que la Chine en est encore à la barbarie pour la médecine ; que cette science y est

1 Ce que nous allons dire appartient au passé, depuis deux ans à peine. Il n’y a, en vérité, que le titre de Président à substituer à celui d’Empereur; le reste persiste, mœurs et gouvernement.

encore dans l’enfance avec son empirisme et son observation aveugle. Ce qu elle sait paraît venir du berceau commun de l'Inde, comme la médecine grecque. La médecine n'étant soumise à aucun règlement, les professionnels sont innombrables, depuis le plus vulgaire médicastre jusqu'au médecin de la Cour. Il y acinquante ans, le prixde la visite variait d’un tiao (o fr. 80) à quatre tiao (3 fr. 20), médicaments compris.

Certains ont vanté, outre mesure, la médecine chinoise, jusqu’à dire que celle de l’Europe lui est à peine supérieure et que même la Chine nous aurait devancés dans la voie des découvertes. Evidemment, en faisant la part du merveilleux et des erreurs qui tiennent à l’inexpérience, on trouve, dans leurs vieux livres, des indications intéressantes. Le Dv Morache dit même qu’actuellement le médecin Céleste n’admet plus l’idée d’enchantement et de sortilège relativement à l’origine des maladies. Il croit que le tien (ciel), qui régit toutes choses sur la surface de la terre, est le maître de la santé de l'homme, comme il l'est de sa vie; mais si la maladie ne peut se produire que par sa volonté, elle a toujours pour origine une altération des forces vitales ou des organes, et cette altération ne peut être combattue que par l’emploi de moyens matériels déterminés, que la médecine doit connaître et savoir appliquer. Cette conception philosophique est peut-être plus personnelle au Dr Morache qu’au médecin chinois, qui est, lui, pénétré des théories cosmogoniques du Yang et du Yn. On peut accorder à cet honorable confrère que la matière médicale des Chinois est très riche. Elle est puisée, comme chez nous, dans les trois règnes, mais elle n’est pas transformée parles procédés de notre chimie moderne et demeure à l’état brut. « On croirait, dit Gubler, avoir sous les yeux la matière médicale de Geoffroy ou l’un de nos vieux traités avec ses préjugés et superstitions populaires. »

L'idée de la spécificité domine la pratique médicale, en Chine, comme naguère, en Europe. Telle substance guérit

Fig. 27. — Les médecins chinois modernes au Congrès Médical International

de Londres, en 1913.

le rhumatisme, telle autre les maladies du poumon. La luciole guérit les maladies des yeux, la garance rouge est un emménagogue, le gin-seng aux racines bifurquées comme des jambes est un aphrodisiaque, etc. A côté de ces erreurs, il y a de bonnes choses, telles que le judicieux emploi des astringents, des amers, des balsamiques, du fer, des cendres de varechs contre le goitre, des ergots de seigle et de maïs comme hémostatiques (ils sont trop souvent administrés comme abortifs), du mercure contre la syphilis, de l’arsenic dans les fièvres intermittentes.

Les médicaments sont administrés comme chez nous sous forme de poudre, d’infusion, de bols ou de pilules (pilules colorées en rouge). L’exercice de la médecine rapporte moins que la pharmacie ; le Chinois se drogue luimême ; il n’a recours au médecin que lorsqu'il se croit mourant. Quand il est en présence du médecin, il discute avec lui sur la nature de son mal, chaud ou froid , sur les médicaments, sur leur prix, et il traite à forfait sa guérison. Si le mal empire, le malade s’achète un cercueil et envoie promener le médecin, qu'il ne paie pas, et à qui parfois ses héritiers intenteront un procès en dédommagement. Ces procédés paraissent injurieux, mais ils s’expliquent par le manque de dignité de trop de médicastres chinois, qui sont souvent des industriels, des barbiers, des coureurs d’aventures, auxiliaires du vice et souvent du crime.

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