II. — Superstitions médicales en Chine et en Europe
Rien d’étonnant à ce que le sorcier ou le bonze soit préféré au médecin, dans un pays où, quoi qu’en dise Morache, les maladies sont attribuées aux mauvais esprits et aux démons. La visite du bonze ne manque pas d'intérêt par son originalité et sa bizarrerie. Armé d'une cravache, il tourne autour du malade, lance des imprécations, somme le mauvais hôte de déloger. L’esprit n’a rien de mieux à faire qu'à vider
les lieux ; et le bonze court après lui, et bientôt fait le geste de le saisir et de renfermer dans un cruchon, qu'il bouche solidement et qu'il va enterrer au croisement de deux chemins. Là, cette maudite créature sera foulée aux pieds et étouffée par les passants. Le souffle du bonze a par lui seul une vertu curative très grande parfois ; ce souffle puissant arrête l’afflux du sang dans les blessures et les fait se fermer à l'instant. Quand il ne réussit pas, le bonze remplace l’action du souffle par le contact d'un objet à lui personnel, une bague par exemple : c'est infaillible, à moins que quelqu’un ne lui ait jeté un sort et n’ait préparé un maléfice contre lui. Par exemple, on aura enterré des os, des tessons, des formules dans un cimetière, en pensant à lui. Ce dernier trait montre que la magie médicinale chinoise est en tout comparable aux autres magies pareilles, qu’on observe dans toutes les basses civilisations, chez les Nègres, chez les Australiens, chez les Peaux-rouges. Féticheurs et bonzes opèrent de même en faisant du vacarme autour des malades, pour chasser les esprits malins qui causent les maladies et pour retenir l’âme des moribonds.
Ils font aussi asseoir les malades sur une chaise armée d’aiguilles qui s’enfoncent dans les chairs et en délogent les esprits méchants qui causaient la maladie.
En Chine, on croit se garantir des mauvais esprits avec des papiers jaunes ou rouges, ou avec des pièces d’étoffes rouges qu’on brûle et dont on avale les cendres dans du thé. On s’imagine les chasser aussi en battant les matelas et les couvertures avec une branche de pêcher ou de saule pleureur ou avec un fouet. Quand le choléra éclate plus meutrier, on multiplie les processions bru}^antes, les pétards et les fusées.
Le Dr Régnault remarque justement que la médecine chinoise avec ses diverses théories des correspondances, des signatures, des influences astrales concorde avec la médecine occulte des Paracelse, des Van Helmont et de leurs successeurs, les occultistes d’aujourd'hui. On combat ce qu'on
appelle les mauvais esprits, c’est-à-dire les forces astrales, au moyen de pointes de couteau.
Le guide illustré (p. 1 5 3) du Musée Guimet, de Lyon?
Fig. 28. — Chaise à pointes et aiguilles (photographiée au Musée Guimet de Lyon), destinée à faire sortir les esprits malfaisants, auteurs des maladies.
présente ce fauteuil comme un instrument d’exorcisme : « Enfin, au milieu de la salle, se trouve une chaise ou fauteuil de bois dont le siège, le dossier, les accoudoirs et la tablette pour les pieds sont hérissés de longs clous pointus. Cet instrument sert à promener processionnellement les
possédés du démon, que l'on exorcise. Les tiges aiguisées du fauteuil chassent l’esprit démoniaque. Une boule garnie de 102 clous pointus sert à frapper le possédé pour activer le départ du mauvais esprit. »
Les collections du Dr Gaubertet de Groot, dans le Musée, sont extrêmement intéressantes. Nous y avons remarqué les statuettes de Chiin-noung , le dieu de l’agriculture, l’inventeur de la médecine ou le guérisseur divin; de la déesse Kouan-yin , la patronne des femmes et des enfants, diteaussi Miao-chen, déesse de 1 île de Poutou ; de Kouan-ti , dieu de la guerre; de Houa-tho , médecin célèbre de l'époque des Trois Empires, qui guérit Kouan-yn, adoré comme dieu de la guerre sous le nom de Kouan-ti; de la dame Lin-choui , déesse des femmes en couches; du dieu et de la déesse de la petite vérole.
On a représenté la scène des prières pour un mort, la scène du culte des ancêtres... Une visite à ce Musée vous instruit, vous émerveille et vous laisse l’illusion d’un voyage en Orient.
La géomancie guide les Célestes dans le choix du terrain destiné à recevoir une tombe et pour le déplacement d’un cercueil, si les esprits poursuivent un individu. Dans le cas où l’esprit du mort, ou sa coque astrale, persiste dans sa fantaisie de vagabondage, on le fixe en plantant en terre un clou, au niveau delà tête du cercueil. Ces esprits revenants, qu’on appelle koei ou maqui , ont la malicieuse manie de jeter du poison dans les aliments ou les remèdes. On les arrête en plaçant sur le couvercle des marmites un couteau ouvert. Les Chinois usent aussi du sabre contre ces fantômes malfaisants. Ainsi procédait Paracelse. Ces pauvres Célestes ont le tourment d’avoir à se défendre sans cesse contre les maléfices de ces affreux maqui, dont la perversité cherche à faire mourir ou à défigurer les beaux enfants par la variole. C’est pour cela que les parents ne laissent pas voir les enfants ou leur infligent des noms grossiers. On met, la nuit,
un masque très laid sur la figure du bébé, afin que le maqui passe sans lui donner la petite vérole. A propos d’enfant, il faut être averti que, si l’on rend visite à une accouchée, on ne doit jamais s’enquérir du sexe du nouveau-né et que l’on doit, par contre, lui donner à sucer un pan d’habit trempé dans du thé.
Les fumigations que l’on pratique autour des lits, en cas de fièvres éruptives, sont inspirées par les mêmes idées superstitieuses, qui se traduisent en incantations, en prières accompagnées de gong et de pétards. Il y a des sorciers et des sorcières qui charment la piqûre des serpents en faisant force simagrées magiques, qu’ils terminent en crachant sur la morsure. Revenants et démons interviennent dans les rêves obscènes; mais ces maqui détestables filent la parade, lorsqu’on mange de la viande de tigre. Quelle aubaine, si l’on possède des yeux de tigre ou des tiges d'acore ! Il suffît de les suspendre au-dessus des portes pour en éloigner les mauvais esprits et les fantômes. Un papier maculé de sang de tigre constitue une excellente amulette ; de même l’os hyoïde ou une griffe de cet animal. Du papier taché de sang frais de poulet placé’ au-dessus de la porte arrête également les esprits.
L’action des pointes contre les esprits paraît tellement importante à ces craintifs Chinois qu'ils relèvent, pour les en éloigner, les coins des toitures de leurs maisons et de leurs pagodes.
Nous avons vu les Chinois traiter les fractures en appliquant sur le membre un coq fendu par le milieu. En usant de cette zoothérapie chirurgicale, les Chinois s’imaginent mettre en action les fluides vitaux d’un animal, comme s’imaginent aussi le faire, en pareil cas, les occultistes européens.
Les superstitions médicales ont dans les talismans une mine inépuisable de recettes prophylactiques ou curatives. L’invention des talismans remonte à Chang-taoling qui s’en
servait pour extorquer du riz. « Les taoche ont emboîté le pas, dit le P. Doré, ils en font commerce pour se procurer des vivres. » Les bonzes, chevaliers d’industrie, les ont imités. Tous dessinent, suivant leur fantaisie, des pattes de canard incompréhensibles, qu'ils donnent comme des amulettes préservant de malheurs. Nous ne parlerons pas de talisman exorciste, qui fait déguerpir les génies malfaiteurs, par ordre de Laotsé; ni des caractères choei à l’eau de chaux; ni des cinq talismans contre les incendies; mais nous citerons les douze talismans guérisseurs des maladies pouvant menacer, pendant les années du rat (tsé), du bœuf (tcheou), du tigre (yng), du lièvre (mao), du dragon (tcheng), du serpent (sé), du singe (chen), du chien (siu),du porc (hai). On brûle les papiers talismans et l'on mélange la cendre à un liquide que l’on boit.
Il y a des talismans contre les maladies contagieuses (choléra surtout), contre la toux, on en boit la cendre dans du bouillon de navets; il y en a contre les vomissements, on boit la cendre avec du vin chinois ; contre les battements de cœur, on colle le papier contre la poitrine, puis on le brûle et l’on boit la cendre ; contre la fièvre typhoïde, contre les coliques, contre les hydropisies, contre les maux de cœur, les maux de tête, les maux d’yeux ; il faut toucher la partie malade, brûler le papier et boire la cendre. Il yen a contre Tasthme (fîg. 29), les glaires, les inflammations du poumon, on boit les cendres dans une infusion de plantain ; contre les sueurs trop abondantes, boire les cendres dans du bouillon de blé entamé par les charançons ; contre la fièvre opiniâtre, la cendre du talisman-papier se boit dans une décoction de dix grains de gingembre ; contre le délire , contre les douleurs abdominales, hépatiques, néphrétiques ; contre la diarrhée, l’enflure des membres, contre les maladies extraordinaires connues ou inconnues. Il y a des talismans que les femmes enceintes portent sur leur tête ou qu’elles collent à leur lit ; il y en a pour les affections des seins, etc. Il y en a pour
Fig. 29. — Talisman contre l’asthme. On le brûle, on met la cendre dans du vin et l’on boit le tout. Une sueur salutaire s’ensuit et la guérison est complète (Père Doré, Recherches sur les Superstitions en Chine , Tou-sé-wè, en Chine et à Paris, chez Guilmoto, 6, rue de Mézières).
chasser les revenants et pour réintégrer l’âme dans le corps qu'elle a quitté; il y en a pour tout, pour toutes les maladies, pour tous les malheurs, pour la sécheresse, pour la pluie, pour les récoltes, pour le choix de remplacement d'une maison. il y a les cinq porte-bonheur, les talismans des divines vertus, des dix mille onces d’or, de la richesse, de la longévité, de la paix (ling-nyan-fou), le porte-bonheur Pakhoa, Yng et Yang, qu’on cloue sur les poutres et sur la porte d’entrée des maisons; le talisman des navigateurs, le talisman contre le pïlangcha (insolation), le talisman des cinq venimeux1, etc.
Il y a encore la série des talismans stellaires , qui sont basés sur l’idée que, chaque homme étant l’incarnation vivante d’une étoile du ciel, il faut s’adresser à son étoile, lorsqu’il est malade, pour le guérir.
Ils ont un ingénieux procédé pour guérir les épizooties ; s’il s’agit de bœufs malades, par exemple, on brûle l’image d’un bœuf, dit supplément ou émissaire , image où le fabricant de talismans prétend avoir fait passer toutes les maladies; et tous les animaux malades de même espèce sont guéris. 11 en est de même pour tous les animaux. Avis aux vétérinaires d’Europe. C’est simple et facile.
III. — Opinions sur la valeur de la thérapeutique chinoise ; équivalence des superstitions et niaiseries médicales d’Europe avec celles de la Chine.
La médecine chinoise a ses admirateurs et ses détracteurs. Gubler s’extasiait devant cette science médicale, datant de plusieurs milliers d’années, dans laquelle on retrouve, avec le même usage qu’en Europe, les mêmes
1 On trouvera dans les deux volumes de l'ouvrage déjà cité du Père Doré la représentation en couleur de tous ces talismans; c'est un très curieux album.
fi. v.