IÔ
médications ou des médications analogues . Perny vante beaucoup la thérapeutique et la pharmacopée chinoises. Le Dr Matignon et le Dr Morache, qui ont vécu au cœur de l’Empire Céleste, estiment qu’on a surfait tout ce monde asiatique, sa médecine et le reste. « Une étude de la médecine chinoise, même la plus sommaire, est plus que suffisante pour convaincre de ce fait, que la Chine est, par excellence, le pays de la routine », dit le D1 Matignon. Il ne croit pas non plus à la grandeur ni à l’intelligence de la Chine. « La médecine des Chinois est moins intelligente et moins scientifique que celle d’Hippocrate. » Beaucoup de volumes et pas d’originalité; ce sont de simples commentaires des maîtres contemporains de Macaon et de Podalire qui soignaient les blessés à la guerre de Troie. Le Dr Régnault ne partage pas cette manière de voir qui est peutêtre juste, quoique sévère. Il tient à souligner que ces gens stupides faisaient de l’opothérapie avant Brown-Séquard, qu’ils faisaient de l’hypnotisme et du magnétisme animal avant les Européens. Ce n’est pas bien péremptoire ; car on en peut dire autant de la médecine populaire d’Europe,, où l’on a toujours fait de l’opothérapie et du magnétisme animal, sans le savoir. A Brown-Séquard, à Charcot et à d’autres, revient la gloire d'avoir expliqué et synthétisé les faits de l’opothérapie, de l'hypnose et du magnétisme. Laissons le Dr Régnault poursuivre sa thèse. Les Chinois sont traditionalistes, dit-il; mais depuis combien de temps le magister dixit n’est-il plus un argument chez nous? Leurs idées sur l’emploi de la bile dans les affections hépatiques sont justifiées par les résultats. En France aussi, on pratique la zoothérapie ; ne les taxons donc pas de stupidité. La médecine chinoise reste stationnaire, c’est vrai ; la cause en est dans la méthode synthétique et analogique. En Europe, nous progressons, parce que nous suivons la méthode analytique de Bacon et de Descartes, parce que nous avons la dissection des organismes et les ressources
de l’expérimentation. Si les Chinois avaient eu Bacon et Descartes, ils seraient peut-être en avance sur nous. Les Chinois ont accumulé plusieurs siècles d’observations cliniques, qu'ils ont mises en ordre et classées. Le Dr Régnault pense même que la routine qu’on leur reproche a été un grand bien, en ce sens qu’elle les a préservés de bouleversements préjudiciables aux malades.. Si leurs maîtres sont les contemporains du siège de Troie, nous sommes, nous, les contemporains des féticheurs hottentols et dahoméens et des sorciers de la Patagonie.
Superstitions et niaiseries médicales sont universelles ; nous n’avons rien à envier, en Europe, pour les superstitions médicales répandues dans le peuple des villes et des campagnes. Jacquart, dans ses publications : Erreurs, préjugés, coutumes et légendes du Cambrésis ; Coulon, dans plusieurs de ses écrits, et notamment dans sa brochure : Erreurs et superstitions dans le Cambrésis, ont fait des recueils fort curieux de préjugés, que Matignon qualifierait aussi de stupides, et avec raison. On peut dire que le Cambrésis est le type de ce qui existe partout en Europe et au Nouveau Monde, en dehors de l’enseignement officiel et en dehors des classes instruites de la société. Laurent Joubert, médecin de Henri III, disait : « Dans les autres arts qui sont moins obscurs et difficiles, où l’on a presque tout à l’œil, on laisse faire à l’artisan comme il l’entend. En médecine, le plus occulte de tout et où le peuple ne peut voir goutte, chacun veut gouverner comme rat en paillère. »
Dans les erreurs et superstitions de nos campagnes et faubourgs, le grotesque le dispute au ridicule, comme dans l’Empire du Milieu. « Que de gens, dit le D1 Coulon, avides de merveilleux, sont d’une crédulité rebelle au plus simple bon sens, d’un esprit mobile; que de gens, incapables de distinguer le savoir-faire du vrai savoir, se laissent endoctriner par tous ces prétendus guérisseurs, rebouteurs, soi-
disant spécialistes, inventeurs de remèdes secrets, charlatans de tout acabit, magnétiseurs, hypnotiseurs, somnambules extra-lucides, diseurs et diseuses de bonne aventure, et enfin par le premier prometteur venu. Même dans les classes instruites, il y a des hommes qui oublient parfois qu'ils sont intelligents. »
« L’homme n’a pas plus tôt fait son apparition sur cette terre que l’erreur et les préjugés s’emparent de lui, dit encore le Dr Goulon, sans même respecter ce qu'il a de plus précieux: sa santé et sa conservation. »
Citons quelques exemples de nos erreurs et superstitions européennes à comparer avec celles de la Chine :
Un collier de corail, d’ambre ou de verre, ou de pattes de taupes facilite la dentition et préserve des convulsions. Un collier de bouchons ou un bouquet de persil dans le cou font passer le lait. Les urines fortifient la peau ; le lait de chèvre rend les enfants plus gais ; les tapes dans le dos font passer les coliques ; une friture de souris empêche les enfants de pisser au lit.
Les pigeons vivants, coupés en deux, et appliqués palpitants sur la tête, constituent un remède infaillible contre la méningite. Nos paysans parlent de gale rentrée, de rhumatisme remonté au cœur, de décrochement d’estomac, de sang bouillant ou rôti, de fièvre chaude et de fièvre froide, de lait répandu dans le corps, de matrice remontée à la gorge, de nerfs qui se croisent, qui tressautent, de sang qui se glace et ne circule plus. D’après le Dr Coulon, l'homœopathie, avec ses atténuations médicamenteuses, poussées à l’infini n’est, en somme, qn’une superstition. Peut-on retirer un effet purgatif, par exemple, d'une goutte d’huile de ricin divisée en mille parties ? Les succès prétendus de l'homéopathie ne se montrent que dans les maladies qui disparaissent sans le secours de la médecine.
Autres erreurs : ne pas se faire enlever une loupe à l’époque de la sève; car, alors, tout renaissant à la vie, la
loupe repousserait ; il faut nourrir le cancer en lui donnant une tranche de lard de bœuf, si l’on ne veut être dévoré par le mal.
Les taches de naissance, appelées envies , sont dues à l’imagination de la mère qui a désiré un fruit pendant sa grossesse ; il faut lui conseiller de se gratter le derrière, afin que, s’il y a envie, l’enfant ait cette tache cutanée dans une partie cachée du corps.
On tue le ver chaque matin, parce qu’il renaît chaque jour de ses cendres.
On est resté humoriste à la campagne ; on y parle de pituite, de catarrhe, de sang tourné, d'humeur en mouvement, d’amas de bile, etc. On a des panacées pour tous les maux. Le Dr Henri Bon1 cite un opuscule ayant pour titre : Remèdes curatifs et préservatifs de la peste donnés au public en 165*2, où l’on trouve la prescription suivante : Préparation des crapauds pour faire des pentacules à préserver de la peste. « Il faut prendre un gros crapaud, le plus gros est le meilleur, et l’attacher par les pieds de derrière avec un fil et le pendre devant un petit feu, mettant sous sa bouche une écuelle ointe de cire et le tenir pendu jusqu’à ce qu’il soit mort. Avant de mourir il vomit de petits vers et mouches vertes et de terre ; et il faut recevoir cela et incorporer avec de la cire fondue; et le corps du crapaud, il faut le faire sécher au four, à petit feu, en telle façon qu’il se puisse mettre en poudre, laquelle il faut conj oindre avec ce que le susdit crapaud a vomi; et on fait du tout, avec de la cire jaune, de petites pastilles qui, portées sur le cœur, préservent assurément de la peste et la guérissent. » Ambroise Paré considérait les ulcères et cautères comme prophylactiques de la peste. Les médecins anglais
1 Essai historique sur les épidémies en Bourgogne depuis rétablissement des Burgondes en Gaule jusqu’à la Bévolution, parle Dr Henri Bon (thèse de Lyon, 1912).
faisaient ouvrir les tombeaux des villes. Fourcroy, dans son Essai sur les Maladies des Artisans, disait que les ouvriers exposés aux exhalaisons fétides sont préservés des maladies pestilentielles et que les médecins ont, en conséquence, proposé de répandre des excréments dans les rues des villes où règne la peste. Sans ordonnance, il en est ainsi à Pékin, et l’atmosphère de latrines ne la préserve pas des maladies pestilentielles.
Quant aux Idées superstitieuses d' Europe, elles sont légion. Exemples : Si un homme meurt la bouche ouverte, il en appelle un autre dans la maison. Une femme enceinte ne doit pas être marraine, sous peine de voir mourir l’enfant qu’elle doit mettre au monde. Si vous désirez connaître le sexe de l’enfant, prenez un sou, introduisez-le contre la chair par l’encolure de la robe de votre femme : celle-ci aidant, vous ne tarderez pas à trouver le sou à ses pieds; s’il tombe face, c’est un garçon ; s’il tombe pile, c’est une 1111e. Il arrive même quelquefois que c’est les deux. Si une femme enceinte remue le pied droit souvent, elle aura un garçon ; si elle ressent une douleur au côté droit, ce sera aussi un garçon. Quand tout cela se passe à gauche, hélas! ce sera une fille.
En guise d'amulette, dans maintes familles, on munit la femme enceinte du recueil d’oraisons intitulé : le Trépassement de la Vierge Marie , pour avoir une bonne délivrance. D’autres récitent la prière de l’empereur Charles, trouvée sur le Saint-Sépulcre, en i5o3, et envoyée par le Pape à l’empereur Charles, lorsqu’il allait en guerre. On disait jadis : « Allez la voir en la ville de Saint-Michel en France où vous la trouverez imprimée d’une beauté étonnante en lettres d’or.» Elle n’y est plus, on n'en a qu’une copie.
L/apparition d’un hibou est une menace de stérilité. Comme en Chine, on croit aux sorts et aux sorciers qui marmottent des prières et soufflent sur le mal pour le guérir, qu’il s’agisse des yeux, de la peau, de fracture ou
d’entorse et de tout ce qu'on voudra. Pour guérir les brûlures , ils font un signe de croix et disent : « Feu de Dieu, perds ta chaleur, comme Judas perdit sa couleur quand il trahit Notre-Seigneur au Jardin des Oliviers. » Avez-vous un abcès? Appliquez de la bouse de vache bien chaude. Avez -vous une angine? Mettez sur votre cou une tranche de lard ou un cataplasme de vers de terre, que vous laisserez jusqu’à la guérison ; ou, si vous le préférez, portez en cravate un bas de laine bien imprégné de sueur plantaire. Si vous avez la luette gonflée et tombante, vous n’avez, pour la remonter, qu’à soulever en haut une poignée de vos cheveux. Pour cela, il faut en avoir ; sinon, pas mèche.
Il y a toute une kyrielle de Saints guérisseurs, en vertu de la simple consonance. On invoque saint Cloud pour guérir les clous ou furoncles ; saint Aignan pour la teigne ; sainte Aurelle pour les oreilles ; sainte Glaire pour les yeux ; saint Evariste pour les varices ; saint Gai pour la gale ; sainte Foy pour les affections du foie ; saint Ladre pour la ladrerie ; saint Pierre pour les maladies de la pierre, etc.
Avez-vous le malheur d’avoir attrapé un chancre ? Récitez l’oraison : « Chancre des chancres... je te conjure d’apaiser ta chaleur comme Judas apaisa sa fureur contre Notre-Seigneur. » Mieux vaut, croyez-moi, aller vous faire directement traiter par le Dr Horand ou par le Dr Aubert.
Nous avons encore bien des recettes à citer : les granules de cérumen des oreilles contre la colique ; le sachet contenant quatre pattes d’une taupe tuée sur le chemin, lequel sachet suspendu au cou des enfants les préserve des convulsions. On guérit de la coqueluche en buvant, dans une noix de coco, de l’eau puisée dans un seau d’écurie, où l’on a préalablement fait barboter un cheval entier.
Vous souffrez des dents , n’allez pas chez le dentiste ; allez trouver un encloueur de dents. Cet encloueur frappera sur la dent malade avec un clou, qu’il plantera ensuite dans
nue porte et cela emportera la douleur. On enlève encore les maux de dents en les touchant avec une dent de mort.
Jadis les rois guérissaient les écrouelles en les touchant. Les rois étant partis, on aura la ressource de suspendre au cou des racines d’oseille.
Nous avons dit que les sorciers guérissent les entorses en souillant dessus, en crachant dessus, après avoir fait des signes de croix. Quand ces simagrées échouent, on peut employer efficacement l’huile de vers de terre. Les érysipèles sont parfois dangereux et toujours désagréables ; vous n’en serez pas atteint, si vous avez la précaution de porter sur vous une tranche de savon blanc ou de brûler de la corne de sabot de cheval deux fois par jour. Vous éviterez les engelures en vous plongeant les mains dans du fumier et cela exactement le premier mai , ni avant, ni après.
Ecoutez bien ; ceci est important : l’œuf pondu le Vendredi Saint et mangé à jeun le jour de Pâques est un préservatif souverain contre la fièvre. Qu'on se le dise en pays de Bresse. Vous vous moquez des herbes de la Saint-Jean, vous avez tort. Ces herbes, la gratiole, la pariétaire, la cynoglosse, l’armoise, le mille-pertuis coupent la fièvre lorsqu’elles ont été cueillies à jeun et pendant la nuit qui précède la fête de la Saint-Jean. Enfin, si la fièvre est tenace, vous avez encore un bon moyen de vous débarrasser d’elle en vous mettant sur les tempes un cataplasme d’araignées. Il serait malséant d'ajouter qu’elles voisineront, dit le Dp Goulon, avec celles qui pourraient se trouver en dedans de la boîte crânienne. Aimez-vous mieux une autre bête ? On vous offre encore pour chasser la fièvre un petit crapaud enfermé dans un sachet; suspendez-le à votre cou.
Passons à d’autres maladies.
La tourmentante goutte est expulsée par une hématite portée au doigt, ou par une rasade d’urine, ou encore par une jarretière en peau d’anguille.
Avez-vous des hémorroïdes ? Quand bien même elles seraient turgescentes et douloureuses, vous n’en serez plus gêné, si vous avez dans votre poche des marrons d'Inde ou si vous portez une bague non soudée, ou bien si vous appliquez sur les bourrelets variqueux un morceau de drap mortuaire.
Contre Yhydropisie , les ponctions et les diurétiques sont inutiles, il suffît d’appliquer sur la région des reins une grenouille coupée en morceaux. L'empereur Adrien vidait un ventre hydropique rien qu’en le touchant ; une décoction de cafards bue courageusement sera aussi efficace. Dans la jaunisse , on donne de la carotte, en raison de la couleur identique ; mais on la traite aussi heureusement en faisant prendre un bain de pieds composé de lait mélangé avec de la bouse de vache, ou en mettant sur la région du foie une tanche vivante. Les riverains du Rhône ont grande confiance dans le cataplasme de goujons. Et Ambroise Paré, lui-même, n'ordonnait-il pas contre la jaunisse la fiente de poussin ou de poule blanche desséchée et réduite en poudre? De cette poudre il faisait prendre un drachme dans un petit verre de vin blanc, le matin, pendant neuf jours de suite.
En Cambrésis, on arrête les métrorragies au moyen de pilules de crotte de chien nourri uniquement d’os. C’est Y Album græcum de l’ancienne médecine. On prend ainsi des phosphates gélatineux qui agissent comme reconstituants et non comme hémostatiques. Il est moins répugnant d'employer un glycéro-phosphate de chaux sortant d’une autre fabrique. Sur les plateaux de la Plaute-Loire, le D1' Mathian nous a dit qu'on met un cataplasme de fiente de porc sur le ventre des accouchées qui ont une hémorragie. Horrible ! Comment s’étonner que les femmes meurent de fièvre puerpérale en ces régions où l'air est cependant si pur? L’homme gâte la nature.
Voici maintenant des recettes contre les maux d'yeux.
Mettez sur l'œil malade du fromage blanc ou une tranche de veau frais ; contre les taies , usez du collyre fait avec du sang de coq mêlé avec du miel ; contre le larmoiement, instillez quelques gouttes d'urine ou de purin (et si des ophtalmies purulentes éclatent, n’en soyez nullement surpris). Des guérisseurs plus inoffensifs soufflent sur les yeux en dessinant une croix ou ils ordonnent une neuvaine à sainte Glaire, ou à sainte Larme. Les fontaines qui guérissent les yeux sont innombrables. Elles valent autant et plus que la limace rouge qu’on fait cuire dans l'eau, laquelle eau dégraissée est mise en compresses sur les yeux, en se couchant. L’orgelet ne résiste pas à un signe de croix fait sur l'œil malade avec un anneau nuptial qu’on passe ensuite devant l’œil en allant de la racine du nez à la tempe ; mais l'anneau n'est efficace que s’il sert pour la première fois.
On ne comprend pas qu'il y ait encore des mains enlaidies par des verrues , tant il y a de remèdes populaires infaillibles dirigés contre elles. Entrez dans une église que vous n’avez jamais encore visitée, trempez la main dans le bénitier et jetez-y un sou, la personne qui viendra après et prendra le sou héritera de toutes vos verrues. Autre moyen : frottez-les avec un escargot et pendez cet escargot au bout d'un bâton ; quand il sera desséché, vos verrues auront disparu.
Ne réclamez pas un coup de bistouri pour un panaris , il suffit de mettre le doigt dans l'oreille d'un chat ou d’appliquer sur le panaris une grenouille vivante et de l’y maintenir pendant quarante-huit heures. Pauvre grenouille ! et aussi pauvre malade ! J’aimerais mieux plonger le doigt dans un œuf tout frais pondu, c’est moins répugnant que le contact visqueux du batracien et moins inquiétant que la griffe du chat.
La tribu des rhumatisants est bien nombreuse et elle gémit sans cesse ; elle n'en a cependant pas le droit,
puisqu’il suffirait, pour se préserver des douleurs, de porter, dans une poche,, une patte de lièvre ou une pomme de terre crue et, pour les calmer, quand elles viennent, de mettre loco dolenti un cataplasme de limaçons pilés avec leur coquille.
Je vous entends plaindre, en vous agitant, malheureux homme tourmenté par l'impossibilité d’épancher de l'eau; le besoin est pressant ; consolez-vous, nous allons faire tomber des gouttes de chandelle allumée sur votre nombril, et... la rétention d'urine cessera à la minute. Quel soulagement !
Le zona , qu’on appelle feu Saint-Antoine, est affreusement douloureux ; mais on l'enlève en faisant des signes de croix avec une alliance d’or. Le catarrhe le plus rebelle séchera si vous arrivez à cracher adroitement (ainsi que dans un crachoir de poche) dans la gueule d’une grenouille vivante. Votre asthme et vos suffocations s’évanouiront devant la fumée de cheveux grillés. Tout le monde sait que la clé forée mise dans le dos arrête les saignements de nez, que la teigne est guérie par l'urine avec l’aide d’oraisons plus ou moins saugrenues ; mais on ignore trop que le carreau se guérit, chez les enfants, lorsqu’on suspend deux fers à cheval à leur lit et qu'on dit, pendant neuf jours, une prière, à heure fixe.
En voilà assez pour prouver, qu’en fait de superstitions et d'erreurs médicales, l’Europe et les autres parties du monde ne sont pas inférieures à la Chine.
Notre supériorité médicale sur le terrain scientifique n'est pas douteuse. Elle ne va pas jusqu'à prétendre pourtant que nos méthodes guérissent tous les maux. Hélas! non, nous sommes bien persuadés que nous n’avons pas le pouvoir surhumain de dompter les lois inexorables de la nature. « La guérison n’appartient pas davantage que la récolte au plus expert agriculteur », dit le Dr Coulon. C’est une autre formule de l’adage d’Ambroise Paré : « Je le pansay et Dieu le guarit, » Le rôle du médecin consiste à s’opposer à
l’aggravation de la maladie et aux complications, à faciliter la puissance curative de la nature. Il guérit quelquefois, il soulage souvent, il doit consoler toujours.
Nous trouvons dans les Petites Relations cTOrient (août 1912) une consultation bien suggestive : « Un jour que Zoul- 1-noun passait près d’un médecin qui, installé devant sa porte, donnait des consultations à une foule d’hommes et de femmes, il eut l’excellente pensée de s’approcher du fameux praticien et de lui demander son avis afin de vivre longtemps et sans péché. Je m’approchai, dit Zoul-l-noun, je saluai le médecin, il me rendit mon salut, puis je lui adressa ces paroles :
« — Que Dieu te donne miséricorde; formule -moi un remède contre les fautes, les péchés et la brièveté de la vie ? »
« Le docteur baissa un moment la tête, puis la releva et dit :
« — Si je te formule une prescription, y feras-tu attention et comprendras-tu ma pensée ?
« — Je l’espère avec la grâce de Dieu.
« — Eh bien ! voici : Prends des racines de pauvreté avec le cresson de la patience ; ajoute à ces deux plantes le myrobolan de l’humilité, l’ombilic1 de l’humiliation sainte, la muscade de l’abaissement devant Dieu, le polypode de la crainte du Seigneur, l’agaric de la bonne foi et la rhubarbe de la pureté ; jette toutes ces drogues dans la marmite de la confiance en Dieu ; allume par-dessous l’amour divin et entretiens le feu soigneusement jusqu’à ce que la crème de la sapience s’amasse en écume. Une fois que la crème de la sagesse est formée, décante avec soin sur le tamis des prières et des dévotions, verse le tout dans la coupe de la résignation, évente alors jusqu’à complet refroidissement avec l’éventail de la glorification du Très-Haut. Quand
1 Genre de plante de la famille des Crassulacées.
cette préparation sera bien rafraîchie, tu boiras lentement et tu rinceras ta bouche avec la modération et la tempérance. Dès lors, ajoute le médecin, tu ne reviendras plus aux œuvres du mal et tu vivras longtemps en parfaite santé {. »
Cette leçon médico-morale méritait d’être rapportée, mais il faut revenir à nos Chinois et conclure. avec le Dr Bouffard que la médecine chinoise ne mérite ni le dédain des uns, ni l’enthousiasme des autres ; qu’il y a beaucoup à glaner dans sa thérapeutique et dans sa pharmacopée.
Les Chinois demeurent fidèles à leur médecine indigène, mais ils reconnaissent notre supériorité en chirurgie et recourent volontiers aux médecins d’Europe pour leurs opérations. Ils en sont encore aux cataplasmes de feuilles pour les pansements comme nous en étions encore, il y a peu d’années, aux cataplasmes de farine de lin. Instinctivement, ils ont réalisé une certaine asepsie en employant des poudres de papier brûlé, d’écailles de pangolin grillées ; ils ont réalisé une certaine antisepsie au moyen des poudres de calomel, de borax et de sulfate de fer.
Ils n ont pas confiance en nous pour le traitement des affections médicales, parce que nous ne nous appliquons pas sérieusement à l’étude du pouls, parce que nous n’écoutons pas avec assez d’attention l’exposé des symptômes ressentis par le malade et que nous perdons notre temps à palper, à percuter et à ausculter. D’autre part, comment avoir confiance en des gens qui ne parlent pas leur langue et qui sont généralement peu initiés aux théories et aux médications chinoises? « Par contre, dit le Dr Régnault, ils sont émerveillés de voir des plaies, pansées suivant nos méthodes d’asepsie, se cicatriser en cinq à six jours, et ils viennent facilement solliciter les soins des chirurgiens
1 D'après le Kadja Orner Haleby Abou Othman, traduction de Paul de Régla.
européens, dans les centres où les communications avec l’étranger ont modifié quelque peu la mentalité des fils de Han. »
En terminant cette étude de la vieille médecine chinoise, nous transcrirons in extenso un Document inédit sur la chirurgie des Chinois. Nous l’avons trouvé dans les manuscrits delà Bibliothèque de l’Institut de France, cote D. M., 167, que M. Rebelliau, conservateur, a eu l'obligeance de mettre à notre disposition.
RÉPONSE ABRÉGÉE DE M. RAU 1 Lazariste, supérieur de la Mission à Pékin (1788)
Au mémoire circonstancié sur plusieurs points de chirurgie pratique sur lesquels on désire savoir de la Chine des instructions avec le détail des opérations quon y pratique.
Adressé à M. Ber tin par M. Pierre Sue , commissaire de V Académie royale de Chirurgie pour les correspondances , ancien prévôt du Collège de Chirurgie , ancien professeur d' anatomie et de chirurgie à l'Ecole pratique , chirurgien de V Hôtel de Ville de Paris , membre des Académies de Montpellier , Rouen , Dijon, Lyon , Bordeaux , Orléans.
« La chirurgie étant un objet absolument étranger à mes connaissances, dit M. Rau, je me suis adressé à un médecinchirurgien chinois instruit et qui a beaucoup d’expérience ; je lui ai remis en mains le mémoire traduit en langue chinoise en le priant d’y répondre article par article avec le plus de clarté et de précision qu’il serait possible ; j'envoie ici ses réponses, on verra que les Chinois ont fait bien peu de progrès dans un art aussi utile et même nécessaire que la chirurgie.
1 La réponse est contresignée par M. Rau, lazariste, supérieur de la Mission de Pékin, à qui Bertin avait sans doute fait passer le mémoire.
« Article premier. — Demande : On désire savoir, dans les fractures et les luxations, quels sont les moyens de réduction que les Chinois emploient ? s’ils font de fortes extensions et avec quoi ? Combien de temps ils laissent le membre dans les liens et quels médicaments ils emploient alors ?
« Réponse : C’est presque le seul objet de chirurgie sur lequel les Chinois se soient exercés, aussi mon médecin s’estil fort étendu sur la réponse à ce premier article. Il n’a pas moins écrit que quatre cahiers de certaine étendue, il a fait dessiner plusieurs figures qui représentent la manière de faire les opérations, et les instruments dont on se sert. Mes occupations ne m’ont pas permis de mettre son travail en état d’être envoyé par les vapeurs de cette année, je me propose de l’envoyer l’an prochain. Je tâcherai d’y joindre les procédés employés par les Mongols dans les fractures et les luxations. S’il faut juger de leur utilité par le succès qu’ils ont en cette capitale, ils méritent une attention particulière.
« Article deuxième. — Demande : Dans les plaies de tête, si les Chinois emploient l’opération du trépan et de quels instruments ils se servent, avec la figure de ces instruments?
« Réponse : Sur la fin delà dynastie des Han, il y a eu en Chine un médecin célèbre appelé Hoa-to , qui a su employer l’opération du trépan ; le secret de son opération a fini avec la vie de cet habile homme et depuis ce temps on n’en a fait aucun usage. On peut voir, dans le recueil des Lettres curieuses et édifiantes, combien l’opération du trépan, faite sur un mouton par un Frère Jésuite chirurgien, causa d'admiration et de surprise à l’empereur Cang-hi , aïeul de l’empereur actuellement régnant.
« Article troisième. — Demande : S’ils sont sujets aux hernies, aux descentes ? quels espèces de bandages ils emploient alors ? s’ils pratiquent une opération lorsqu’il y a des accidents ?
(( Réponse : En Chine, les hommes et les femmes sont sujets aux hernies ou descentes, lesquelles s’annoncent suivant les livres de médecine par des douleurs vives au bas ventre et dans les parties de la génération. On n’a jamais eu Lusage des bandages ni des remèdes appliqués extérieurement. Les médecins chinois se contentent de donner des médecines à prendre intérieurement. Ils distinguent sept sortes de hernies et, pour les guérir, ils ont sept sortes de remèdes composés de simples. Ce détail irait trop loin. S'il peut faire plaisir, je pourrai l’envoyer dans la suite. Je crois que tout l’effet de ces remèdes se réduit à adoucir la douleur et ne produit pas une entière guérison. Les Tartares Mandchous qui vont souvent à cheval sont les plus sujets aux hernies. L’empereur lui-même en a une depuis bien des années.
<c Article quatrième. — Demande : S’ils ont des remèdes particuliers pour la gangrène ? dans quels cas ils pratiquent Eamputation, et comment ?
« Réponse : L’amputation d’un membre gangrené est absolument inconnue. Les Chinois sont même surpris de nous entendre dire qu'on la pratique en Europe. Dans le cas où tout autre moyen de sauver la vie est désespéré, ici tout se borne à donner des remèdes extérieurement et intérieurement. Si la partie gangrenée s’annonce par une tumeur, on perce d’abord la tumeur ou l’enflure avec une aiguille pour tâcher de faire sortir le sang gâté ou le pus qui peut se trouver dans la plaie ; on y applique, ensuite, un morceau de viande de bœuf.
« Article cinquième — Demande : S’ils connaissent la cataracte et autres maladies des yeux ? s’ils ont pour cela des opérations particulières qu’ils pratiquent en certains cas ?
« Réponse : Il paraît que les Chinois ne connaissent pas la vraie cataracte ; ils connaissent cependant un très grand nombre de maladies d’yeux et ont beaucoup de remèdes qu’ils croient propres à les guérir ; ils cherchent et prétendent
trouver dans les cinq principaux intestins la cause de toutes ces diverses maladies et, d’après la connaissance qu’ils croient avoir de la cause, ils préparent et donnent des remèdes, soit pour fortifier, soit pour ôter l'inflammation ; mais on parle d’une eau, qui se trouve naturellement dans un rocher de Tartarie, laquelle eau, disent-ils,- est souveraine pour guérir le mal d’yeux. Elle s’appelle Kon-Fsing ; la petite quantité de cette eau trouvée dans le cœur du rocher se vend jusqu’à cent taëls, qui font sept cent cinquante livres, argent de France ; je n’en ai pas vu et il est difficile de s’en procurer.
« Article sixième. — Demande : S’ils connaissent les anévrismes ou tumeurs des artères ? s’ils en font de différentes espèces et s’ils lient les artères, dans le cas d hémorragie, ou s’ils les brûlent soit avec le feu, soit avec des caustiques?
« Réponse : On connaît les tumeurs des artères et on en distingue de diverses sortes. On ne lie pas les artères dans le cas d'hémorragie, on ne les brûle pas avec le feu. i° Si la tumeur vient de fracture, meurtrissure, etc., les Chinois emploient un remède composé d’encens et d’alun fondu, qu’ils appliquent sur l’hémorragie. Dans la composition de ce remède, il entre : trois mas d’encens sur sept mas d’alun fondu qu’on a laissé refroidir, le tout se broie ensemble. On sait qu’un mas est la dixième partie d'une once. 20 Lorsque la tumeur des artères vient de l’inflammation du sang dans le cœur, ils appliquent le remède que voici : ils prennent la moitié de la coque d’un fruit appelé long-yuen, qu’ils remplissent d’encre liquide ; le tout s’applique sur l’endroit de l’artère d’où sort le sang, on l’enveloppe avec des bandelettes de toile; après trois ou cinq jours, on ôte l’appareil. En outre, ils font prendre des remèdes intérieurement ; ils consistent dans la liqueur exprimée du gingembre ou bien ils donnent à prendre trois onces d'huile de jugoline ou sésame.
« Article septième. — Demande : Comment ils réunissent
les plaies? s’ils les cousent ou s’ils emploient seulement des remèdes agglutinatifs et des bandages ?
« Réponse : Dans la réunion des plaies, ils ne les cousent pas, ils emploient seulement des remèdes agglutinatifs et des bandages. S’ils trouvent de la difficulté à réunir les chairs, ils donnent un remède propre à les nourrir ; ils serrent bien la plaie avec des bandelettes et recommandent au malade de s’appuyer et de se coucher sur le côté de la plaie afin, disent-ils, de faciliter la réunion et le rapprochement des chairs.
«Article huitième. — Demande : S’ils pratiquent la lithotomie ou incision de la vessie pour tirer la pierre ? quels sont à ce sujet leurs instruments, avec la description de la méthode qu’ils emploient ?
« Réponse : La maladie de la pierre est presque inconnue en ce pays. On connaît encore moins la méthode de l’incision de la vessie pour en tirer la pierre et on n’a aucun instrument à cet usage. On attribue communément au fréquent usage du thé le défaut de pierres qui s’engendrent dans la vessie. Les livres de médecine font, cependant, mention de cette maladie et dans ce cas ils prescrivent un remède à prendre par le dedans. Ce remède est composé de trois ingrédients dans cette proportion : de han-tsao (réglisse) une once, de fchou-cha (cinabre) un mas, de noa-chi , six onces, que l’on écrase et broie bien dans un mortier ou sous une petite meule jusqu’à ce que le tout soit réduit en poudre ; après, on ajoute un peu de nou-pa. On prend cette poudre dans de l'eau ou dans du bouillon de riz ; à chaque fois, on en prend trois mas. J’envoie ces quatre espèces de drogues susdites.
« Article neuvième. — Demande : Si, dans les accouchements, ils emploient quelquefois les crochets ou autres * instruments ?
« Réponse : On assure qu’ici les accouchements sont des plus heureux et qu'il arrive rarement de fâcheux accidents.
On n*a jamais recours à la main d'un chirurgien dans les accouchements ; c’est uniquement l’affaire des sages-femmes, lesquelles n’emploient que les mains. A la couleur noirviolette de la langue de la mère, elles jugent que l’enfant est mort et alors elles donnent des remèdes pour procurer l’avortement.
« A Pékin, ce 5 d’octobre 1788.
« Rau,
« Prêtre de la Congrégation de la Mission. »
Voici enfin des modèles d’ordonnance de nos confrères chinois. La première est celle d’un médecin renommé de Shanghaï (type pour malades riches) :
« Tchelin mon neveu (pour dire jeune), 1 ieLune, i/fe Jour. Le poumon a subi un mauvais vent, cela a excité le crachat de l’humeur. Le nez est obstrué et il en sort ( malgré cette obstruction ?) beaucoup de mucosités.
« La gorge lui démange. Il tousse et crache avec beaucoup de difficulté.
«Je donne le conseil de commencer par nettoyer le poumon et l’estomac. »
Suit la liste des plantes à faire bouillir ; il y a toujours au moins neuf plantes ; on en ajoute quelquefois d^autres; c’est le cas ici.
Voici la liste :
i° Fleurs de magnolia Yulan, 8 fen 1 (3 gr. 024).
20 Pinellia tuberifera, 3 tsien (1 1 gr. 34o) ;
3° Uvalaria grandiflora (en enlever le milieu), 1 tsien;
4° Feuilles de mûrier gelées, 1 tsien 1/2 ;
5° Feuilles de néflier du Japon, propres et grillées, 3 tsien ;
6° Pépins d’oranger, 1 tsien ;
1 U11 fen est la dixième partie d’un tsien, il vaut environ o gr. H78. Un tsien est la dixième partie d’une once, il vaut 3 gr. 780.
— iSo —
70 Amandes d’abricot (enlever la pointe), 3 tsien ;
8° Ecorce de bryone, roussie au feu, i tsien 1/2 ;
(j° Scutellaria indica, 3 tsien ;
Supplément :
1 o° Orge perlé trié, 3 tsien ;
ii° Graines de courge (benincasa cerifera), 3 tsien ;
12° Racines de chiendent (enlever le milieu), 1 paquet.
( Pas de signature.)
Sur cette ordonnance, le pharmacien a appliqué le cachet de sa boutique et écrit le prix total des drogues : o piastre 28 cents ou 280 sapèques = o fr. 70.