CHAPITRE PREMIER
HYGIÈNE URBAINE, HABITATION, CHAUFFAGE, HYGIÈNE DES PRISONS, HOPITAUX, ETC.
Toutes les grandes villes chinoises sont bâties sur le même modèle. Tracez un carré, un rectangle, au tableau et posez en esprit sur vos lignes de hautes murailles en pisé revêtues de briques, et vous aurez une ville chinoise enceinte de murailles, à l’intérieur desquelles se profile un fossé jadis
1 Superstition, Crime et Misère en Chine , par le Dr Matignon, médecin-major d’artillerie de la 35e division, attaché à la Légation de France à Pékin, 1894-1901, librairie Storck, 1902. — L'hygiène urbaine en Chine; ce qu'elle est et ce qu’elle aurait pu être , 1905.
" Médecine et pharmacie chez les Chinois et chez les Annamites, par le Dr Jules Régnault, médecin de la marine, Challamel, éditeur,
plein d’eau. Dans ce carré, tirez des lignes qui se coupent perpendiculairement, et vous aurez un damier, dont les blancs seront des rues et les noirs des maisons. Celles-ci seront sans étages et avec une cour intérieure, telle est l’ordonnance depuis des siècles. Avec des toits retroussés, en gris ou en jaune et des arbres, vous aurez l’aspect de toute cité chinoise, qu’on a pittoresquement comparé à un vaste plat d’épinards constellé de fragments d’œufs durs. Dans l’enceinte des villes ou dans leur périmètre, il y a des terrains vagues réservés au dépôt des immondices. On ne peut refuser à ce tracé uniforme des grandes villes chinoises un mérite réel. En orientant les avenues principales du nord au sud, dans le sens du vent qui emporte les émanations malsaines, en drainant dans tous les sens les eaux sales, au moyen d’égouts en briques, balayés par de l’eau de chasse en abondance, on avait devancé les architectes d’Europe, sous le rapport de l’hygiène, il y a trois siècles. Le système serait encore excellent, si l’on savait entretenir quelque chose en Chine. Plutôt que d’avoir ce souci, on laisse tout crouler et l’on bâtit à nouveau. En ce qui concerne les égouts, on ne les répare jamais et on n’en fait pas d’autres. Les égouts crevés et encombrés sont des sentines de pestilence. Nous avons déjà dit que les abattoirs publics sont les rues et que les bouchers travaillent au milieu des porcs, des chiens et des oiseaux de proie. Les cimetières qui forment une couronne autour des villes sont des lieux de dépôt de cercueils en plein air plutôt que des lieux d'inhumation. On y voit, paraît-il, des chiens et des oiseaux de proie se disputer des lambeaux de cadavres arrachés des cercueils éventrés Laissons ce spectacle macabre, horrible ; rentrons dans la ville. Nousy rencontrons quatre chosesabsolumentcontraires à l’hygiène : des odeurs , de la saleté repoussante , de la poussière ou de la boue.
Les odeurs sont indéfinissables ; elles résultent des émanations de tout ce qui pue dans les urines, les immondices,
la gadoue, la fosse d'aisance agitée et l’égout découvert et remué. La saleté se compose du tout à la rue. On n’v jette pas seulement les détritus du ménage, mais [ on transforme les rues en latrines, à ciel ouvert, les waterclosets n’existant pas dans les villes de Chine. On ne peut appeler de ce nom la barre derrière laquelle, dans quelques quartiers, certains dispositifs invitent à venir se soulager. Les hommes se satisfont, en général, là même où ils se trouvent, dans la rue, sans la moindre pudeur, coram populo. Pareille liberté est interdite aux femmes, non par pudeur, mais parce que cela porte malheur de les voir dans cette posture. Les femmes s’exonèrent à la maison, où il n’y a pas de cabinets d’aisance. Une sorte de chaise percée, un seau en bois sert à cet usage pour tout le monde et pour toutes sortes de déjections, de détritus solides ou liquides* Le contenu est versé, chaque matin, sur la chaussée, devant la porte, à moins qu’un entrepreneur d’engrais ne vienne le recueillir. Bêtes crevées, rebuts de boucherie, immondices de tout genre, ne sont un peu enlevés que par les chiens et les porcs.
La poussière fait, durant six mois de l’année, un fond de ciel jaune à ce tableau écœurant. Nous avons déjà nommé ce fléau des villes chinoises, ce vent jaune chargé de poussière mêlée de poudrette qui s’insinue partout et pollue chaque chose. Cependant le vent ne serait pas un vecteur d’affections pulmonaires aussi terrible qu’on serait porté à le supposer; car la tuberculose n’a pas semblé très fréquente aux médecins de la légation de Pékin. Le froid incisif, la puissance des rayons calorifiques et chimiques du soleil ont une action bactéricide qui corrige les fautes et les inepties humaines. 0 bonne Providence !
La boue souille toutes les rues pendant la saison des pluies, en juillet et en août. Qu’on ne dise pas que c’est la même chose, chez nous, en hiver. Non, nos bourgs les plus malpropres sont presque des salons en comparaison des
mares stagnantes, des lacs de boue puante, où, cela fait mal au cœur, des enfants et des porcs s’ébattent à qui mieux mieux, se vautrent immondes, et cela s’appelle là-bas prendre un bain de propreté. Nous verrons dans un instant les déplorables conditions hygiéniques de l’habitation.
On a peine à croire les médecins, quand ils vous disent que l’on ne se porte pas trop mal dans ces villes si sales. Du reste, cette assertion paradoxale n’a pas grande valeur; car les mêmes médecins qui délivrent ce satisfecit ajoutent que, parfois (il faut dire souvent), des épidémies ravagent la population. Il en fut ainsi, à Pékin, en 1895 : 65. 000 personnes moururent de la peste, c’est-à-dire la dixième partie de la population. A part les épidémies, on se porte bien ; malheureusement ces épidémies sont nombreuses et fréquentes. C’est tantôt la peste, tantôt le choléra, ou le typhus ou la variole. Le D1’ Matignon prétend que la fièvre typhoïde est assez rare enChine^ malgré l’état d’infection des intestins, habituel chez tous les Chinois, qui ont 98 fois sur 100 des ascarides ou des trichocéphales L La variole court les rues : 8 Célestes sur 10 en portent des cicatrices. On sait que la vaccination n’est pas encore répandue dans ce pays, qu’on y continue à chercher, non pas un préservatif, mais un atténuatif , au moyen de la variolisation. On variolise, c’est-à-dire qu’on inocule la variole des trois manières suivantes: soit en faisant porter les habits d’un varioleux, soit en fourrant dans le nez un morceau de coton imbibé de pus variolique, soit, enfin, en insufflant des squames pulvérisées dans la narine droite pour les filles, dans la narine gauche pour les garçons. Que diraient nos compatriotes et les autorités municipales si on laissait se promener les varioleux dans les rues? En Chine, cela se passe ainsi ; les malades ne sont pas isolés, ils cohabitent avec leur famille, ils se promènent partout; et, lorsque la maladie s’est ter-
1 Matignon. l'Helminthiase en Chine , 1897.
minée par la mort ou la guérison, il n’est fait aucune désinfection des locaux. Le Dr Matignon a observé deux cas de récidive de variole, chez des Européens, à Pékin, et de fréquentes récidives de la variole, chez les indigènes1. Nous y reviendrons.
Le typhus exanthématique se montre, dans ces villes empuantées, sous une forme grave : 60 pour ioo des malades succombent. Typhus et variole déciment ensemble les populations et c’est la misère qui conduit ces fléaux, et ces fléaux se moquent des sacrifices qu’on offre aux divinités pour les repousser.
A toutes ces causes d’insalubrité urbaine, il convient d’ajouter la mauvaise qualité des eaux } notamment à Pékin et à Moukden , où nombre de puits ne sont pas garantis des saletés du dehors par une margelle recouverte. Les pauvres Célestes n’ont pas la moindre idée de l’hygiène, on le voit; s ils ne meurent pas en plus grand nombre encore, c’est parce que, sans le savoir et sans le vouloir, ils font un peu d’hygiène et que surtout le soleil, qui les cuit, les préserve. Ils sont relativement sobres ; ils boivent de l’eau bouillie en se gorgeant de thé ; ils sont végétariens et, partant, ils ont moins de toxines pathogènes. Leur climat sec et froid épure l’air ; sécheresse et soleil sont deux facteurs d’assainissement que la nature leur octroie et dont ils ne songent pas à la remercier, dans le Temple du Ciel. Même en hiver, par les froids les plus rigoureux, la lumière solaire a une puissance bactéricide énorme. On en peut juger par sa force de réduction des couleurs; les cheveux châtains deviennent blonds et les blonds deviennent blancs, si on ne les protège pas.
Emplacement des villes. — L’instinct, économique qui a fait adopter le régime végétarien au Céleste, Ta guidé dans
1 Matignon, Récidive de la variole a Pékin , 191 1 ; Epidémie de Pékin, 18^5; Typhus exanthématique à Pékin, 1906.
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sonchoixpour l’emplacement des villes. Sans se soucier de l'hygiène, il s’est fixé là où ses intérêts l’attiraient. Les échanges des produits, les rencontres avec des voisins s’opérant mieux à l'entre-croisement des routes naturelles, à la jonction de deux rivières, c’est en ces points que les familles se sont groupées, lorsque l’instinct de la conservation leur avait inspiré que la santé y trouvait son compte aussi. En d'autres lieux, le centre d’attraction a été une forteresse élevée par le conquérant tartare ou mongol, dans un but stratégique. A l’ombre des murs crénelés, le Céleste trouvait là la sécurité pour sa vie et pour la garde de son pécule. La géomancie , dont nous parlerons plus loin, a présidé à la fondation de bien des villes, à celle de Pékin notamment. Koubilaï-khan consulta les astrologues; il leur demanda de lui indiquer l’endroit le moins humide de la province conquise; ils lui indiquèrent le point le plus sec du Petchely, celui où il pleut le moins.
Dans les provinces du Sud, les voies de communication étant des fleuves et des rivières, les villes se sont bâties sur leurs rives, sans se préoccuper des fièvres; l’intérêt l’a emporté sur les considérations sanitaires. C’est ainsi que Hankéou siège à la jonction du fleuve Yan-tsé-kiang et de deux grosses rivières; queNanking, Nganking, Tchen-Kiang, etc., s’étalent sur les bords du fleuve Bleu, Shanghai sur les bords du Vou-song et du Ilouang-pou, affluent du même fleuve, Soutchéou sur le grand canal et près du lac Tai-hou. Il est à remarquer que ces villes, de même que Swatow, Amoy, Foutchéou, Ningpo sont des villes maritimes assez éloignées de la mer. Pourquoi ? Pour opposer aux pirates la difficulté ou l’impossibilité d’atterrir à l’improviste. L'adjonction d’alluvions a augmenté cette barrière défensive. Presque toutes les villes du Midi sont situées dans la zone maritime. La vie y diffère de celle du Nord, en ce qu elle se concentre dans les quartiers voisins du port ou sur les rivières elles-mêmes On sait qu’à Canton près de
3oo.ooo individus bercent leur vie sur des barques, où ils ont leur habitation. Sur la terre ferme, les villes méridionales sont des fourmilières aux rues étroites et tortueuses, pavées de dalles qui sont rendues glissantes par les détritus de tout genre, qu'on y jette. Une population exubérante y circule affairée, soit à pied, soit en chaise à porteurs. Les portefaix crient et tourbillonnent, les mendiants glapissent en manœuvrant de la tapette, les aveugles circulent en longues théories guidées par un enfant ; la race inondée de soleil irradie sa vie exubérante en actes vertigineux et en bruits, où perce la gaieté. Combien sont différents les gens du Nord! Graves, moroses, apathiques, ils ne prêtent aucune attention aux sordides laideurs de leurs cités tristes, qui délient toutes les lois de l’hygiène. Des Cantonnais comme des Marseillais on peut dire qu’ils empêchent par la vivacité de leur esprit et le tapage de leur activité qu’on ne voit les défauts de leur pourpoint, sous le rapportdel'hygiène. Dans le3 villes du Nord, cette diversion manque. L’état sanitaire des petites villes et des villages est meilleur que celui des grandes villes, grâce à la dissémination des maisons sur un grand espace, le long de routes plantées d'arbres. Grandes ou petites — les grandes surtout — ont, comme partout, des jardins à thé, où l’on voit des restaurants, des théâtres et des maisons d'opium et... de prostitution.
Nous avons constaté l’absence du service de la voirie dans les villes chinoises ; il n’est pas plus question de l'éclairage des rues. Le soir, les rues sont éclairées par les seules lanternes des magasins et des habitations. Tout individu qui circule la nuit doit avoir sa lanterne à la main, sinon il est appréhendé par la police. L’obligation de la lanterne est encore plus rigoureuse pour les chaises à porteurs et les voitures. Dans les quartiers tartares, toute animation doit disparaître avec le coucher du soleil. Les théâtres et les magasins se ferment au déclin du jour. Tel est l’usage dans
le Nord. — Au Sud, c’est le contraire, on sort, on va au restaurant ou ailleurs, on court s'amuser quelque part ; mais seulement jusqu’à dix heures. Et alors le calme enveloppe les demeures de la cité sur laquelle Phébée verse le doux sommeil. Pas encore de tramways, pas de lourds camions, pas de bruyants noctambules revenant du théâtre ou d’ailleurs. Heureux Célestes ! Ils dorment en paix î Qu’ils en jouissent jusqu’à ce que l’Electricité, le gaz d’éclairage et la Vapeur aient pénétré tout-à-fait chez eux et leur aient apporté l’agitation avec le progrès !
Habitation , chauffage. — L’architecture chinoise n’est point livrée à une routine aveugle, dit Grosier, elle a ses principes, ses règles, ses proportions. Dès qu’une colonne a deux pieds de diamètre à sa hase, il faut qu’elle ait quatorze pieds de hauteur. « Les palais des empereurs sont de vrais palais et par l’immensité, la symétrie, l'élévation, là régularité, ils annoncent la grandeur du Maître qui l’habite. » Le Louvre serait au large dans une seule des nombreuses cours du palais de Pékin. Presque toutes les maisons et tous les édifices sont en bois. Ce n’est pas que la pierre et le marbre fassent défaut en Chine. Il y a du marbre dans les palais et monuments de Pékin, et dans bien des provinces les rues et les routes sont dallées en marbre ou en pierre. La construction est faite en bois pour la généralité des habitations riches ou pauvres, par la crainte des tremblements de terre et surtout pour éviter de souffrir de la chaleur et de l’humidité dans le Midi, et de la rigueur du froid, dans le Nord. C’est leur idée. Pour les mêmes raisons ils ont renoncé à la multiplicité des étages : les étages seraient inhabitables, l’été, à cause de la chaleur ; l’hiver, à cause du froid. Les demeures des riches sont ordinairement composées de cinq grandes cours, toutes environnées de bâtiments ; les étages seraient donc inutiles. Même les gens du peuple un peu à l’aise veulent une maison à part pour chaque famille et celle-ci n’admet pas une maison sans cour
spacieuse et reculée pour les femmes. Autrement leur clôture deviendrait la plus malsaine et la plus dure des prisons. Cependant, les constructions à plusieurs étages furent à la mode durant plusieurs siècles. Lorsque la Cour impériale résidait dans le Midi, il y avait des palais hauts de i5o à 200 pieds, des tours de 3oo pieds. Il y a, ou il y avait, des bâtiments à plusieurs étages dans les parcs impériaux de Yuen-min-yuen, de Jehol, de Pékin. Nous n’avons pas à nous occuper ici des palais des grands, mais de l’habitation ordinaire des Chinois et nous disons que les maisons des Chinois sont mal comprises, au point de vue de l'hygiène. C’est le triomphe de la vie en air confiné et nauséabond, de l’intoxication oxycarbonée et de la contagion en famille. Mgr Favier1 donne un intéressant dessin de la façon dont on construit les maisons. La façon Céleste est exactement le rebours de la nôtre; on fait le toit avant les murs. On commence par placer des colonnes de bois sur des pilastres surmontés d’une pierre de taille ; on pose la charpente du toit sur ces colonnes et l’on met les tuiles. En dernier lieu, on élève les murs en briques grises. Ces briques éteintes par l’eau au moment de la cuisson complète sont d’un grain très serré qui permet de les sculpter. Les couleurs des tuiles sont fixées d’après les classes : elles sont rouge orange et émaillées pour les palais impériaux, vertes pour les palais des princes, toutes jaunes ou toutes noires ou entremêlées pour les pagodes. Les maisons n’ont pas de caves et souvent pas de fondations ; elles sont faites en béton formé avec de la terre jaune et de la chaux en poudre, qu’on arrose légèrement et qu’on pilonne 4 à 5 fois. Quoique peu profondes ces fondations sont inaltérables. L’habitation des gens aisés est divisée en compartiments ou cours ; la première cour est destinée aux domestiques et aux salles de récep-
1 Mgr Favier, Pékin : Histoire et description , imprimerie Desclée, de Browner et Cie, Lille, 1902.
tion ; la seconde, aux appartements privés, et la troisième, aux femmes et aux enfants. Les pièces ne sont pas parquetées, elles sont dallées. Les riches font établir sous le dallage un fourneau qui tient lieu de calorifère et chauffe tout l’appartement. Les divisions des chambres sont faites en cloisons de boiserie finement sculptée. En guise de lit, on a une estrade construite en briques, de 3 mètres de long sur 2 mètres de large, élevée de 5o centimètres au-dessus du sol. Dans ce bâti circulent l’air chauffé et les gaz d’un foyer au charbon de terre placé dessous. C’est une sorte de poêle russe primitif, appelé kang. Dans les maisons riches, l’ameublement est luxueux. Avant tout autre meuble, on place le tchouang , canapé en bois dur, sculpté, incrusté, vis-à-vis de la porte d'entrée. La place d’honneur est à gauche. Une table élégante se trouve au milieu de la pièce, qui contient des fauteuils assortis, des tables à thé, des tables longues ou carrées, de jolies étagères, garnies des mille et une curiosités si recherchées en Europe : bronzes, porcelaines, jades, coûtant parfois des centaines de mille francs. Les pièces sont, en partie, tendues de tentures en soie rouge ou prune admirablement brodées et revêtues, en partie, de panneaux peints sur soie, représentant les trois félicités ou le phénix ou de gracieux sujets ; enfin, d’immenses armoires sculptées et des meubles élégants composent le mobilier des appartements de la classe riche. Les gens du commun n’ont pas un confortable aussi brillant et agréable ; leurs maisons couvertes en tuiles grises ont des murs faits en briques reliées par un mortier peu solide, que les pluies d’été désagrègent vite. L’intérieur simplement blanchi à la chaux est dénué d’ornements ; pas de fenêtres sur la rue, pas d’ouvertures donnant sur le voisin. « Cependant, dit Mgr Favier, chaque famille veut avoir son petit logis, sa petite cour, son arbre, sa porte. » Pour ventiler la maison, en été, on déchire la partie supérieure de la façade de papier; en été, le Chinois vit dehors, dans sa cour ou
dans la rue. En hiver, il se couvre de fourrures et d’habits doublés de coton ouaté et piqué, et il se chauffe à outrance. Au milieu de la chambre, est un poêle (loufsé) en cuivre rouge doublé de terre réfractaire, ou un poêle en fonte, sans tuyau. On l’allume d’abord en plein air, avec du charbon de bois ; on l’entretient ensuite avec des boulets composés d’un mélange de poussière d’anthracite, de terre glaise et d’eau. Le kang sur lequel on couche est chauffé avec le même combustible. Les gaz delà combustion s’échappent dans la pièce. On dit que, si les Européens succombent à l’intoxication oxycarbonée, les Chinois s’en accommodent. Ce n’est pas exact ; car Mgr Favier dit que chaque année, à Pékin, de nombreux individus sont asphyxiés par ce déplorable mode de chauffage — qu’on ne songe même pas à changer. Les maisons pauvres des villes chinoises sont des palais en comparaison des cabanes misérables des cultivateurs ; leurs huttes en pisé couvertes de paille et de terre sont des tanières sales, indignes d’êtres humains. Dans ces taudis immondes de la ville ou des champs, les Chinois s’entassent en une promiscuité qui ne favorise ni la morale ni l’hygiène. En hiver, les malheureux vivent dans ces bouges tous ensemble sur le kang (fourneau en briques), avec leur grain, même avec leur volaille, leur chien et parfois leur baudet. Il n’y a souvent ni siège, ni table ; tout est désordre et saleté, beau milieu de contagion morale et physique. Les mendiants sont encore plus mal lotis : ils couchent sous une simple tente de nattes, sous la véranda d’une pagode ou d’un palais, ou dans une salle commune infecte, ou dans un coin de rue ; paquet de loques sur un paillasson ou sur la terre, une famille dort pêle-mêle ou meurt de faim ou de froid. A Pékin, on en ramasse tous les matins, en hiver, de ces morts de la rue; « on les porte hors de la ville et tout est dit ».
Ce chapitre de l’habitation chinoise est lamentable et cela date de plusieurs siècles et cela continuera toujours peut-
être. Le Chinois en restera à sa maison réduite à un rezde-chaussée, à ses défis portés à l'hygiène ; il n'admet pas du tout les maisons européennes à plusieurs étages. Pauvre peuple figé dans la tradition et dans la malpropreté ! Les prisons sont la honte du Gouvernement : les salles en sont étroites, les préaux étroits, mal aérés et, dans ces bouges, le coucher est ignoble et la nourriture insuffisante. Il n’y a d'adoucissement que si la vénalité des geôliers peut être satisfaite.
Abandonnés, les prisonniers ne tardent pas à succomber aux mauvais traitements, aux tortures qui leur laissent des plaies horribles, à la misère physiologique, à la faim. La mort est une délivrance pour eux et, si elle tarde trop à venir, ils mettent parle suicide un terme à leurs tourments. Les condamnés soupirent après le jour de leur supplice. On ne saurait trop flétrir la barbarie des geôliers et des mandarins cupides.
Les écoles sont mal tenues, les enfants respirent une atmosphère surchauffée et viciée, en hiver ; ils sont mieux, en été, les classes se faisant dans les cours.
Parlerons-nous de l'hygiène des hôpitaux?
Il n’v a pas de véritables hôpitaux pour les malades, il n’y en a pas du tout pour les aliénés sous la dépendance des Chinois, qui se sont toujours presque entièrement désintéressés de ces questions d'assistance. Ce qui existe dans cet ordre d’idées est européen. Nous verrons ce que sont l’asile de nuit pour les mendiants et l’hospice des enfants trouvés, à Pékin. Les distributions d’aumônes et de médicaments que font certains indigènes enrichis ne sont que des actes de philanthropie ostentatoire. L’âme chinoise n’est pas charitable et c’est ainsi que sont toutes les âmes asiatiques. La République mettra bien des siècles sans doute à modifier les hommes et les choses en Chine, ce pays des traditions millénaires.