INHUMATIONS
Les Chinois se moquent des costumes européens qu’ils trouvent mesquins, étriqués et inconvenants. Le fait est que nos pantalons collants et nos jupes en fourreau de parapluie font un singulier contraste avec l’ampleur de leurs robes. Nos modes changeantes leur semblent une marque de désordre dans notre état social. Chez eux, tle costume n’a pas varié depuis des siècles; des lois somptuaires ont très anciennement réglé la forme des habits et leur couleur pour chaque classe de la société. Les mandarins et les familles riches ont des toilettes toujours les mêmes pour chaque saison et ils en ont deux par saison ; cela fait huit habillements complets et autant de rechange. L'opulence des étoffes varie avec le degré de la fortune. En hiver, les robes et les pardessus sont faits de magnifiques fourrures : zibeline de l’Amour, loutre du Kamtchatka, renard bleu de Sibérie, renard blanc, renard doré, castor, hermine, petit-gris. Ne porte pas de la zibeline qui veut ; pour y avoir droit il faut être au moins mandarin de troisième classe. Toutes les fourrures de luxe sont interdites aux marchands et aux ouvriers ; et la couleur jaune est réservée à la famille impériale. Le couvre-chef n’est pas davantage laissé à la fantaisie de chacun. Le paysan porte un large chapeau de paille, le citadin le chapeau en forme d’éteignoir, les mandarins sont obligés de porter un chapeau de fourrure en
hiver, de paille en été, de feutre en automne et au printemps. Chacun imite les fonctionnaires. Les marins du Foukien témoignent de leur esprit indocile en portant un turban. A cette exception près, on peut dire que le vêtement est le même dans toutes les provinces avec quelques détails qui les distinguent. C’est par décret impérial que les changements de saison et de costume sont annoncés. Au décret annonçant le printemps, on change de chapeau; à la fourrure on substitue le feutre et en même temps on met la robe bleu marine doublée de soie plus claire et le pardessus prune. Quand le décret proclame l’été, les mandarins prennent le chapeau de paille et endossent un vêtement léger, d’étoffe appelée cha. L’automne ramène le chapeau et les vêtements du printemps, qui doivent être doublés de coton piqué; et quand vient l’hiver, on exhibe les fourrures et les vêtements ouatés, dont l’épaisseur varie suivant l’intensité du froid. Les vêtements des mandarins sont ornés de rondelles à dragon,, de la même couleur que celle de l’étoffe, et, lorsqu’ils se rendent au palais, ils jettent, par-dessus la robe, une pèlerine décorée sur les bords de broderies représentant le dragon sortant des flots. Dans l'intimité, le mandarin quitte son pardessus, il le remplace par un gilet sans manches et il se coiffe avec plaisir de la petite calotte ornée d’un bouton en soie rouge. Les mandarins militaires sont dispensés du pardessus de cérémonie ; ils portent la robe fendue par devant, avec un vêtement moins long, afin de pouvoir montera cheval plus aisément. Cela s’appelle le vêtement de cheval, makouatsc ; l’empereur accorde quelquefois, en récompense de services rendus, la faveur de porter le makouatsé en soie jaune.
Il paraît que le dandysme se montre quelquefois, en Chine, sous forme d’habits de soie ou de velours frappé à couleur originale, telle que le violet, le jaune purée de pois, le bleu œuf de canard, le vert clair... C'est sur la couleur seulement que porte l’excentricité ; car jamais les règles de la coupe tradi
tionnellene sont transgressées. Laplupart des détails que nous venons de donner s’appliquent à l’habillement du high-life. Passons à l’habillement de la masse. « La forme des habits est àpeu près la même parmi les citoyens, tant des deux classes que des deux sexes dans les villes », dit Grosier. On est unanime à déclarer que la forme du vêtement chinois est intelligente. Il est composé de bas de coton, caleçon, justaucorps en coton, comme qui dirait un maillot, mais pas de chemise, longue robe flottante, pantalon arrêté au-dessus du genou, chez les gens du Midi, au-dessus des chevilles, chez ceux du Nord. Par-dessus la robe on met une jaquette à longues et larges manches. Quand on va en visite, on endosse par-dessus le tout une sorte de cafetan très ample. Tous ces vêtements sont doublés de fourrures et piqués d’ouate, en hiver ; et la robe est une pelisse, chez les riches. Le costume des femmes est identique, avec cette différence que le caleçon est plus long, que la robe est plus longue et cache les pieds, que les vêtements sont de couleurs vives, ornés de broderies de soie d’un goût charmant. Les manches de leurs robes descendent jusqu’à terre et ces robes sont bien fermées en haut. Une Chinoise cache tout, excepté son visage. La décence exige que leurs pieds soient invisibles à tout autre mortel que leur mari. Les dames tartares se distinguent par une espèce de rabat fort large placé sur la poitrine et par la longue pipe qu’elles portent d’une main, comme pendant à l’éventail qu elles tiennent de l’autre. En Chine, le plus pauvre hère ne sort pas sans son éventail. Le vêtement du peuple est uniformément bleu ou gris, ou noir pour l’homme; il est permis à la femme de choisir entre les couleurs rouge, vert ou jaune clair. Tous les habits du peuple sont en toile de coton fabriquée dans le pays ou venue d’Europe. L'Angleterre et l’Amérique fournissent des cotonnades à la Chine, la Russie lui livre des draps ; nos fabricants de soie français auraient pu importer des soieries, s’ils avaient adopté l’aunage et les
dessins de la Chine. Nous parlions tout à l’heure de l’ampleur de l’habillement chinois ; cela est vrai pour toutes les saisons, sauf celle d’été, où l'on réduit le vêtement à la plus simple expression. On s'habille à peine, on vit dans les cours des maisons, sous des toitures en nattes. Le Chinois ne craint pas de circuler tête nue au soleil en s’abritant simplement de l’éventail, qu’il ne quitte jamais ; il n’est pas sensible aux insolations; ouvriers^ boutiquiers, paysans ont le torse nu, en été. Quand leur vient une visite, ils enfilent prestement une chemisette. La touloupe en peau de mouton est le pardessus habituel du peuple en hiver. Comme on ne la nettoie jamais, elle sert d habitat à la vermine, détail qui n’émeut pas le propriétaire ; il s’amuse, en effet, à cueillir au soleil et à croquer les bestioles irritantes. Nous avons déjà dit que le linge de corps, la chemise, n’entre pas ou entre pour très peu dans l’habillement chinois. La chemise ample et courte, dont parle Grosier, est une sorte de camisole, par- dessous laquelle certains mettent un gilet de soie qui empêche l'adhérence à la peau. C’est 1 équivalent d'une camisole et d'un gilet de flanelle. La vraie chemise à plastron rigide et étincelant n’est pas connue en Chine. Règle commune à toutes les classes, aucun vêtement ne doit avoir plus de cinq boutons ; mais il est facultatif à chacun de les choisir aussi riches qu'il le peut; une pièce de monnaie, un bouton d’uniforme étranger est quelquefois une coquetterie. Le grand luxe du citadin de la capitale est d’avoir des bas bien tirés, des souliers très propres et une belle calotte. Les enfants, jusqu’à dix ans et plus, courent partout sans autre vêtement que celui qu’ils avaient le jour de leur naissance. Ils sont peut-être ainsi plus propres; ils font de l’héliothérapie, qui brunit leur peau et exerce une action salutaire sur leur santé et leur développement. Cette vie à l’état nu n’est particulière qu'aux garçons des classes pauvres et en été. Les enfants des riches sont couverts de soie, lavés et bichonnés pour faire honneur à leur famille.
Notons bien, avec l'abbé Grosier et le Dr Morache, que les femmes de tout âge et de tout rang ont soin de se couvrir avec décence.
Comment parler de l'habillement des mendiants ? Ils en ont si peu... Une loque sans nom, un morceau de natte et c’est tout, dit Mgr Favier. Les eunuques se reconnaissent aux alentours du palais de Pékin à leurs bottes de toile, à leur chapeau de cérémonie et à leur pardessus fripés. Les bonzes et les taoché se distinguent par une robe noirâtre croisée sur le devant et laissant le cou à découvert. Les bonzes ont la tête complètement rasée; les taoché gardent une touffe de cheveux emprisonnée dans un bonnet cubique. On en voit qui sont habillés de vêtements quadrillés à couleurs multiples et qui ramassent les papiers dans la rue pour les brûler <*. par respect, dit-on, de la pensée humaine exprimée par l’écriture». Les lamas en voyage ont une robe rougeâtre ou un long habit jaune soufre et un chapeau plat à larges bords. Les Mongols ne se séparent ni l’été ni l’hiver de leur touloupe crasseuse; plus elle ruisselle de crasse, plus cela prouve, disent-ils, que le propriétaire se nourrit bien et que, par suite, il est riche. O vanité !
Chaussures. — Elles valent moins que l'habillement sous le rapport hygiénique. Ils ont des bottes et des souliers découverts faits de velours ou de cuir léger avec semelle en coton comprimé et piqué de 2 centimètres d’épaisseur ou en cuir, ou en bois. Lorsqu’il pleut, le Chinois ne sort pas, à moins de nécessité. S’il y est forcé, il revêt alors la chaussure à semelle de cuir, ou il adapte à la chaussure qu'il a une sorte de raquette en bois ressemblant à un patin. La raquette est plus hygiénique que la semelle de cuir, parce que celui-ci, mal tanné, pompe l’humidité. Quelle qu’elle soit, la forme pointue et rigide de leur chaussure favorise les durillons et les ongles incarnés.
Chevelure : queue ou tresse. — Il serait facétieux de dire qu’on peut tirer le Chinois comme le diable par la queue.
Les Chinois n’ont pas toujours eu leur tresse, cet appendice capillaire qui les caractérise aujourd’hui et qu’ils vont répudier. Avant d'être subjugués par les Tartares, ils portaient leurs cheveux massés en chignon sur le sommet de la tête, à la manière des Japonais, des Siamois et des • Cochinchinois. En signe d’asservissement, les Tartares mandchoux obligèrent les Chinois à se raser le crâne, à l’exception d’une petite surface circulaire, dont les cheveux en poussant arrivent à former une longue mèche, la fameuse queue, qui est un embarras, un luxe coûteux et le refuge des parasites. Les femmes gardent toute leur chevelure; elles en forment des nattes, qu elles retiennent par des épingles, des bijoux et des fleurs, qu elles agglutinent au moyen de cosmétiques. La coiffure de la femme varie suivant sa position sociale, c’est-à-dire, suivant qu’elle est jeune fille, fille nubile, fille fiancée, femme mariée, grand'mère. Un ornement apprécié est l’oiseau fabuleux, le fong-lioang ; les filles à marier portent habituellement une couronne de carton couvert de soie, de laquelle pendent sur le front des perles et des diamants. Les garçons portent, dans la première enfance, la queue tantôt à droite, tantôt à gauche ; ce n’est qu’à partir de sept ans qu’on fixe la mèche au milieu du crâne comme chez les hommes, ce dont le petit Céleste est très fier. Les bonzes, les lamas, les religieuses bouddhiques, se rasent la tête. Les jeunes gens se rasent la barbe, qu'ils peuvent avoir ; il ne leur est permis de porter la moustache et la mouche qu’à vingt-cinq ans ; le port de toute la barbe n’est admis que pour les chefs de famille.
Pour raser tant de cuirs chevelus, il faut un grand nombre de barbiers. Aussi cette industrie est-elle prospère. Les artistes capillaires opèrent, les uns en boutique, les autres en plein air, parcourant les rues avec leur attirail de réchaud, plat à barbe, rasoirs... Ils ne sont pas chers; pour i o centimes ils peignent et rasent la natte ; pour 20 centimes ils rasent tête et menton ; et, si vous ajoutez encore quelques
sapèques, ils vous masseront, ils vous cureront les oreilles, ils vous racleront l’intérieur des paupières et, par-dessus le marché, vous gratifieront de conjonctivite, d’otite et de tous les parasites et microbes qu'ils auront; car ils n'ont cure de soins antiseptiques. Les barbiers sont de fervents sujets de l’Empereur; ils désirent sincèrement la longue conservation de sa vie. Voici pourquoi : lorsque le souverain meurt, il est défendu à tout le monde de se raser pendant cent jours. Ces cent jours de chômage sont un désastre pour cette corporation. Entendez-vous, non loin du barbier, ce bruit de castagnettes? c’est le pédicure qui vous signale sa présence. Si vous avez besoin de ses services, il vous mettra vos extrémités podaliques en bon état, habilement; rarement vous aurez des accidents à déplorer.
Bains. — L’hygiène corporelle comporte l’usage des bains. Les Chinois quoique indifférents à la propreté n’ignorent pas tout à fait que l’eau peut favoriser la santé en enlevant les enduits qui gênent la fonction de la peau. Les musulmans chinois se livrent aux ablutions rituelles. Les autres Célestes aussi prennent des bains. Il y a, dans les villes du Nord, des piscines formées d’une cuve de quelques mètres carrés et de 60 à 70 centimètres de profondeur. Comme le foyer est au-dessous, le fond de la piscine est très chaud ; on est forcé de s’y tenir assis sur des planches ; et, par le fait, ce n’est pas un bain que l’on prend, c'est une simple ablution. L’eau n’est renouvelée que deux fois par jour; on juge de son degré de saleté à certains moments; mais le Chinois n’en est en aucune façon dégoûté ; une demi-propreté lui suffit amplement. Les provinces du Midi ont de belles rivières que le soleil chauffe ; on pourrait s’y baigner et y nager ; le Chinois ne s’y plonge pas plus que dans l’eau de mer. Est-il besoin de faire remarquer que les hommes seuls fréquentent parfois les bains publics et que les femmes font leurs ablutions dans le secret de la maison familiale? Nulle part on ne voit, en Chine, des bains communs aux deux
sexes, comme on le voit au Japon. La femme chinoise est, en général, plus propre que l’homme, plus soigneuse de sa personne. Elle a la mauvaise habitude d’abuser des cosmétiques par coquetterie; les fards à base de plomb, qu’elle emploie de préférence, amènent souvent des accidents d’intoxication. Puisque nous avons touché à la coquetterie, nous terminerons cet article en parlant de deux détails de toilette caractéristiques chez les Célestes. Les oisifs, les riches, laissent pousser leurs ongles outre mesure ; ils perdent un temps considérable à les nettoyer ; ils les encapuchonnent d’étuis d’or ou d’argent. Les Tartares protégeaient leur pouce droit avec un gros anneau, lorsque jadis, dans leurs exercices de tir, ils bandaient la corde de l’arc; ils ont conservé, par genre, cet anneau qui est fait de pierre, plus ou moins dure, plus ou moins précieuse. Nous nous sommes occupé au chapitre Mœurs et Costumes des petits pieds déformés des Chinoises. Nous terminerons le présent chapitre d’hygiène par l’étude rapide des inhumations. Dans les chapitres suivants, nous établirons un parallèle entre la Chine et le Japon au point de vue de l’hygiène et nous toucherons à l'hvgiène internationale. Nous avons vu l'hygiène de l’enfance et des nouveau-nés au chapitre des accouchements. Les autres questions d’hygiène seront abordées incidemment au cours de ce livre.
Inhumations. — L’hygiène ne peut se désintéresser de cette question. On sait que le Céleste attache une extrême importance aux soins à donner à sa dépouille mortelle et que, s’il meurt loin du pays, les siens ne négligent pas de lui fournir un cercueil, dans lequel il est, à grands frais, ramené en terre chinoise. On sait moins les pratiques superstitieuses dont l’agonie du Chinois est accompagnée. L’agonisant est mis sur une planche, hors de la chambre, dans le but de détacher son âme de son lit et des murs, sans quoi la chambre ne serait plus habitable ; il faudrait tout changer. Le moribond est enveloppé de ses plus beaux
habits, qui auront à couvrir son âme dans l’autre monde. Dès qu’il a rendu le dernier soupir, on glisse sous sa tête une pièce d’étoffe blanche représentant un coq, qui est censé lui porter bonheur. Gela fait, on s’empresse d’aller à la pagode voisine chercher l’âme qui s’y est réfugiée. Comment l'y découvrir? C’est bien simple. On promène une sapèque ou du papier sur la paroi de l'édifice ; là où l’un de ces objets adhère, là se trouve l’âme qui s’y était accrochée et qu’on rapporte au logis. Alors, on règle avec le patzeul (sorcier) le détail de l’enterrement. Le Chinois craint que les esprits des morts qu’on enterre sans cercueil ne deviennent des esprits malfaisants. La Société des cercueils , qui existe presque partout, n'a pas d’autre but que de préserver les vivants de cette mauvaise influence des morts. Avoir un beau cercueil est la consolation des mourants. Si le malade a le bonheur de posséder ce meuble funéraire acheté de ses deniers, de 20 à 1.000 francs, ou reçu en cadeau de ses pieux enfants, il préférera qu’on donne une nouvelle couche de vernis à son cercueil plutôt que de faire des dépenses en visites de médecins ou en médicaments. Dès que le Chinois est mort, son corps est lavé à grandes eaux, puis on le revêt de ses plus beaux habits et on le couche dans un immense cercueil, dont la beauté est en proportion de la fortune et de la piété filiale de ses enfants.
Les funérailles sont toujours coûteuses. La famille, qui aura lésiné pour les soins médicaux, ne reculera pas devant une dépense cent fois plus forte, afin de faire des funérailles splendides. Elle sera parfois obligée d’attendre des mois et de s’endetter, avant d’avoir recueilli la somme nécessaire. On se deshonorerait en agissant autrement ; il faut sauver la face. L’hygiène n’est pas toujours également sauvée. En attendant les obsèques, on dépose le cercueil dans une pagode, si l’on peut payer, ou dans une chambre de la maison, au cas contraire. Dans les familles riches, on
peut avoir des planches de cercueil suffisamment épaisses, un calfatage parfait, on peut bien envelopper le cadavre avec des toiles imbibées de substances aromatiques et, par tous ces moyens, prévenir les émanations putrides ; mais, chez les pauvres, les mêmes précautions dispendieuses ne pouvant être prises, les cadavres gardés à domicile ne tardent pas à infecter les habitations.
Le lieu de l'inhumation n'est pas dans l'intérieur des villes ni dans leur voisinage immédiat. Chaque famille un peu aisée a sa sépulture particulière, assez bien entretenue, dans laquelle se trouve une maison de plaisance, bien ombragée, où la famille va prendre le frais en été. A Pékin, où la misère est grande, les pauvres, les mendiants et les criminels, qui n’ont pas de parents en mesure de leur rendre les derniers, devoirs, sont enterrés par les soins de la police, qui fait transporter les cadavres dans des terrains destinés à cet usage. Les cadavres sont à peine recouverts de terre ; aussi, les chiens et les oiseaux de proie n’ont pas grand’peine à les déterrer, pour les dévorer, horrible spectacle qui fait gémir l’humanité et l’hygiène. Les pauvres portent les corps de leurs enfants dans un asile spécial, ou ils les abandonnent sur le bord des chemins, dans la rue, ou ils les jettent dans des trous destinés à cet effet. L'abandon des cadavres de tout âge devient, en temps de calamité, un fléau épouvantable surajouté. Le Dr Morache raconte que, lors de l'insurrection des Taiping, on a vu des cadavres pourrir dans les rues, sur les routes, dans les marais et les rizières, dans les rivières et les fleuves. A Pékin, on se heurte, en hiver, à des cadavres de mendiants gelés dans les rues. On les enlève promptement dans la crainte d’une action judiciaire ; car tout propriétaire est rendu responsable de la mort d’un individu, dont le cadavre a été trouvé sur son terrain.
La vérification des décès n'existe pas en Chine. Quant à la recherche delà cause de la mort, elle n’est pas autorisée,
si ce n’est en cas de suspicion flagrante d'un crime. Nous avons abordé ce point d’administration urbaine à propos de la médecine légale.
Un mot de la cérémonie des enterrements. Tout d’abord disons que les grandes funérailles sont réservées aux hommes; pour les femmes et les enfants, on se contente d'une cérémonie plus modeste. Aux funérailles de première classe, le catafalque est recouvert de superbes broderies qui valent de 4 à 5.ooo francs. Devant le catafalque, on brûle des bonshommes, des voitures, des meubles et une multitude d’autres objets en papier qui doivent servir au mort dans l’autre monde. Dans le même but, on brûle aussi des lingots d’argent, des pièces de soie, des pagodes, des maisons ; d’innombrables insignes, parasols, oriflammes, lanternes sont les parures éclatantes du cortège. Et pour porter l'immense catafalque, il faut convoquer et payer fort cher 12, 24, 4° et même 96 porteurs : « Enfin, dit Mgr Favier, on régale tout le monde, les pleureurs, les amis, les parents; c’est une fête qui se passe à peu près comme celle du mariage. Chacun y apporte son écot. » On pleure, on sanglote, on rit, on s’amuse, on fume et l’on boit du thé, à ces funérailles chinoises de grand apparat, où tout est factice, conventionnel, théâtral, et où le cœur n’a aucune part. Nos plus civils enterrements respirent plus de sincérité dans le regret des morts.