III. — Variole
Le Dr Régnault a publié des articles sur la variole, sur la variolisation et la vaccination en Chine et en Indo-Chine, en 1903. Il avait déjà écrit, en 1902, une note sur l’emploi, chez les Chinois et les Annamites, d’un procédé de photothérapie de la variole. Ce qu’il expose là est de date ancienne; car le P. de Charlevoix 1 disait, au sujet du traitement de la variole : « On distingue, au Japon, trois sortes de petite vérole. La première est celle si commune parmi nous et si dangereuse quand elle est traitée par les règles générales de la médecine2. La seconde est ce que nous appelons rougeole. La troisième est particulière au pavs. Ce sont des pustules aqueuses qui viennent peut-être de ce qu’on n’use communément dans ce pays que des boissons froides3; mais il ne paraît pas qu’aucune de ces maladies soit regardée comme fort sérieuse et, si on en croit Koempfer, on les traite toutes fort peu sérieusement. Selon ce voyageur, on tient que pour guérir il suffit d’envelopper le malade d’un drap rouge. Il ajoute que quand l’un des enfants de l’Empereur en est attaqué, non seulement sa chambre et son lit doivent être garnis de rouge, mais que ceux qui les approchent doivent avoir des habits de cette couleur. Jusqu’ici on avait bien ouï dire qu’il est des maux qu'on guérit par l’imagination, mais on ne savait point encore qu’il en fût qu’on peut guérir par les yeux. »
S’il suffit de l’ancienneté pour faire la noblesse, voilà un titre authentique pour la méthode du traitement de la variole par la lumière rouge. Faut-il faire honneur à ce mode de traitement du peu de gravité que le Père Jésuite
1 P. de Charlevoix, t. I, p. ii3, édition de 1754 de son Histoire du Japon.
2 Ce n’est guère flatteur pour la médecine, en vérité.
3 C’est le contraire, aujourd’hui.
attribue à la variole japonaise? Le drap rouge vaut, à n’en pas douter, infiniment plus que la courge vide que le Chinois met au pied du lit des enfants pour les préserver ou les guérir de la variole. Cette maladie se moque de. la courge et du gong; car elle est si fréquente, en Chine, que sur trois personnes il y en a deux qui portent des traces de la variole. C’est la cause de presque tous les cas de cécité qu'on rencontre. La variole règne en permanence à Pékin (Dr Morache) ; elle a des recrudescences en automne et au printemps Les Chinois ont cherché, depuis des siècles, à se préserver de la variole, qu'ils désignent du nom poétique de fleurs du ciel , en s'inoculant la variole (variolisation). Ils mettent des croûtes de pustules dans les narines des enfants ou dans la petite cavité de leur nombril. La variolisation procure, bien des fois, une variole confluente grave. Aussi la vaccination jennérienne a-t-elle été bien acceptée des Chinois, dans quelques villes fréquentées par les étrangers.
La vaccine a été importée à Canton par les missionnaires protestants anglais, dès les premières années du siècle dernier, et ce sont les médecins de la mission russe de Pékin qui l’introduisirent dans la capitale, en 1826. Un dispensaire de vaccination fonctionne dans cette ville, depuis soixante ans; les frais en sont couverts par une fondation et des subsides du Gouvernement. De 1828 à i8G5, c'est-àdire en trente sept ans, on a compté 81 1 journées de vaccination. Rien qu’en i865^ on avait inoculé 2.227 enfants avec 608 succès ; c’était peu. Les parents étaient encouragés à ramener leurs enfants par l’appât d’une gratification de 10 à 3o cents1. On conservait, à l’établissement, des enfants de mendiants afin d’avoir du vaccin à sa disposition. Malgré les succès obtenus, la Cour ne se décida
1 Le cent est la centième partie du dollar : le dollar de Ilong-kong vaut 5 fr. 3p, le cent vaut donc o fr. o53p ; la piastre ou dollar mexicain vaut 2 fr. 583, le centième, un centàvo , vaut donc o fr. 02583.
pas à faire vacciner le jeune Empereur : toucher à l'épiderme du fils du ciel eût été un sacrilège! Le Dr Matignon présenta, en 1896, à l'Académie de Médecine, une note sur les vaccinations pratiquées à Pékin, en 1895, et une note sur la durée de l’immunité vaccinale conférée par la variole, dans le Nord de la Chine. Il redit que Pékin est un centre endémique de variole et que, malgré les vaccinations pratiquées (en petit nombre relativement dans les villes), la méthode est demeurée presque inconnue des Chinois. Tous les enfants ont la variole, pendant la première année de leur vie, et beaucoup y succombent. Le Dr Matignon qui a pratiqué un grand nombre de vaccinations sur les enfants des missions catholiques et de plusieurs écoles de Pékin, a recherché dans quelle mesure une variole antérieure annulait la réceptivité pour le vaccin. 11 a constaté que la vaccination était suivie de succès, au plus tard, neuf ans et trois mois et, au plus tôt, sept ans, après une atteinte antérieure de variole. Il est donc prudent de se faire vacciner, moins de sept ans après avoir eu la variole. Les succès des vaccinations ont été de 77 à 79 pour 100, chez les enfants chinois âgés de onze à douze ans, tandis qu’ils n ont été que de 53 pour 100, chez les enfants de neuf à dix ans. C’est une preuve du bien-fondé du conseil précité. Le Dr Matignon a observé, comme d autres, que les scarifications ont toujours donné le double des succès fournis par les simples piqûres. Il a aussi remarqué que les varioles confluentes graves ne confèrent pas une immunité plus longue contre la vaccine que les varioles discrètes qui n’ont pas laissé de cicatrices.
En 1898, Hervieux fit à l’Académie un rapport sur les causes de l’affaiblissement de la virulence des vaccins dans les pays chauds et les moyens d’y remédier. Il est établi que la chaleur sèche est moins nuisible que la chaleur humide et que^ si l’on garde le vaccin dans des réfrigérants, on peut vacciner en été. A défaut de glacière, on peut, à
l’exemple du Dr Rigollet, se servir de compresses humides placées dans un courant d’air et à l’ombre. Si le vaccin est expédié d’Europe dans la chambre frigorifique des navires, il est actif, à la condition d'être employé dans le plus bref délai. Toutes les difficultés de conservation du vaccin dans les pays chauds semblent avoir été écartées par la découverte du Dr Bressac, de Saigon. Lorsqu’on a recours, ditil, à de jeunes bufflons pour la production du vaccin, on obtient une pulpe qui, conservée dans la glycérine, maintient sa virulence intacte, dans la saison des plus fortes chaleurs, pendant, au moins, deux mois, sans le secours de la glace. Le Dr Jeanselme relatant,, en 1902, les ravages de la variole dans lTndo-Chine française, dit que le quart de la population infantile succombe à la variole en Indo-Chine, et qu’il en est de même dans le Yun-nan et les autres provinces de la Chine. On ne vaccine pas. Les varioleux qui ne meurent pas sont immunisés ou, du moins, sont plus réfractaires et seulement pour un temps; car les revaccinations prennent le plus souvent. Le Dr Matignon avait déjà fait cette remarque.
Au Foukien, à Amoy, on adore la variole par terreur, sous la forme d’une divinité qui, dans les Indes, s’appelle Citala1. La variolisation qu’on pratique ne fait que répandre la variole. Les médecins chinois parcourent le pa}^s en scarifiant les bras des enfants avec la pointe d’un couteau trempé dans du virus varioleux ; ils prennent 2 fr. 5o d'honoraires par enfant. Ils obtiennent des varioles confluentes, des cicatrices énormes, et leur mortalité est considérable. Ils ont des complications graves : adénites suppurées, arthrites, néphrites et cécité. Les aveugles abondent partout dans ces régions. Il faut, conclut le Dr Jeanselme, rendre, dans notre colonie, la vaccination obligatoire et interdire la variolisation. Les indigènes ne sont pas rebelles à la
1 Voir au Musée üuimet le Chandelier à six branches.
vaccine. On a établi, en 1890, unJnstitut Vaccinal à Saigon. Le Dr Galmette n’a obtenu que de maigres résultats, parce que les vaches d’Orient sont peu résistantes. Mais lorsqu’il eut, en 1892, choisi, pour producteur du vaccin, le jeune buffle, il obtint le maximum de succès, 100 pour 100. Le vaccin de buffle est très actif et très résistant ; les températures élevées ne l’altèrent pas comme celui des vaches. C'est le DrSimond qui dirige, aujourd’hui, l'Institut Vaccinal de Saigon ; il a fait 1 .3oo. 000 vaccinations, en 1898, avec la lymphe de 327 bufflons vaccinifères. Les colonies voisines demandent du vaccin à Saigon. Le Dr Jeanselme réclame l’envoi de médecins vaccinateurs dans l’intérieur du pays. Les colonies anglaises et hollandaises qui se fournissent de vaccin à Saigon ont rendu la vaccination obligatoire et gratuite et mis en mouvement de simples vaccinateurs indigènes. Nous devrions en faire autant. Le malheur est que nous ne parlons pas la langue du pays. Il vaut donc mieux employer l’indigène. La charge financière sera moindre. Au lieu de 10.000 francs que coûterait par an un médecin d’Europe, le médecin indigène se contenterait d'une rétribution de 1. 000 francs. En organisant, comme à Java, un service de médecins rayonnants, c’est-à-dire répartis par régions bien divisées, on faciliterait le travail des vaccinateurs. Ils ont été, jusqu'à présent, formés au procédé des quatre piqûres sur chaque bras, au moyen d’un vaccinostyl, entre le second et le cinquième mois. On devrait leur apprendre à faire plutôt des scarifications sur chaque bras. La grosse affaire est d’avoir du vaccin animal et d’empêcher la vaccination de bras à bras, à cause de la syphilis et de la lèpre, fréquentes en ces pays. Quant à la variolisation, on devrait l’interdire, sous peine d’une amende de 100 dollars et de la prison, comme 011 le fait à Malacca. C’est à l’Ecole de Médecine indigène qu’incombe le devoir de former des vaccinateurs.