IV. — Fièvre typhoïde et typhus exanthématique
La fièvre typhoïde n’est pas très rare, en Chine; elle règne à côté du typhus et semble se confondre avec lui, dit le Dr Morache. Le typhus est très meurtrier ; nos Sœurs de charité qui soignent les enfants, en Chine, sont souvent contagionnées par cette maladie, à laquelle beaucoup trop succombent. Le D1 Matignon a présenté à l’Académie, en 1896, un mémoire sur le Typhus des Européens à Pékin. Le typhus est endémique dans cette ville et il a une recrudescence, chaque année, au printemps ; la mortalité est très lourde. Les Européens en sont rarement atteints. Matignon a observé, en 1895, une épidémie de typhus, dans la mission des Frères Maristes, au petit village de Cha-la-eul, près de Pékin. La contagiosité du typhus est extrême et son incubation ne dure pas plus de quarante-huit heures. On observe rarement des pétéchies et des marbrures ecchymotiques, mais, le plus ordinairement, des taches rosées analogues à celles de la fièvre typhoïde ; la défervescence s’opère brusquement, le treizième jour. Matignon a signalé des complications cardiaques relevant de l’empoisonnement typhique : dicrotisme, pouls fœtal, accéléré jusqu’à 160 et 180 pulsations, pendant que la température s’abaisse. En telle occurrence, la digitale donne d’excellents résultats. Contre le typhus exanthématique, maladie d’encombrement, de misère et de saleté, il n'y a pas de sérum ; on ne peut la prévenir qu’en disséminant les malades et en désinfectant les lieux contaminés.
Quant à la fièvre typhoïde , dont le typhus se distingue par un début brusque, une profonde stupeur, l’absence de météorisme, l'abondance et la généralisation de l’éruption pétéchiale et par des impulsions à l’agitation et au suicide, on a maintenant, pour la prévenir, un vaccin qui a déjà fait ses preuves, ainsi que nous allons le voir.
On est convaincu que la vaccination contre la fièvre typhoïde s’imposera à l’égal de la vaccination jennérienne, qui est employée, depuis cent douze ans, contre la variole. La fièvre typhoïde, moins grave que jadis, dans les grandes villes, est plus grave dans les armées. En dix ans, de 1900 à 1909, nos troupes ont eu 32. 000 hommes atteints de fièvre typhoïde et plus de 4- 600 morts. Il y a plusieurs vaccins en concurrence : le vaccin allemand de Pfeifer et Kolle, le vaccin anglais de Wright et le vaccin français du professeur Vincent. On vaccine, depuis plusieurs années, dans les armées allemandes et anglaises. Cent mille sujets ont été vaccinés avec des cultures de bacilles d’Eberth tués par la chaleur. Le résultat obtenu est que les vaccinés comptent deux fois moins de fièvres typhoïdes que les soldats non vaccinés et que, chez les premiers, la typhoïde est moitié moins mortelle. La période négative, où la réceptivité est la plus grande, est, aujourd'hui, presque supprimée. Il est acquis, d’autre part, qu’on peut user du vaccin antityphique sans danger, que la douleur locale est minime et la poussée fébrile passagère. Le vaccin de Vincent supprime même cette douleur et cette fièvre et il est cependant très actif. Ce vaccin est un autolysat de bacilles vivants stérilisés à l’étuve. Règle : on ne doit pas vacciner en temps d’épidémie dans des milieux très infectés et l’on doit éviter de vacciner un homme en imminence de fièvre typhoïde. M. Vincent dit que le nombre des sujets vaccinés à l’aide du vaccin poly valant est actuellement de 5. 000, qu’aucun cas n'a été suivi d’accident anormal. Son vaccin s’est montré le plus indolore et le mieux toléré. Avec les autres vaccins on a eu, dans l'armée japonaise, 38 pour 100 de réactions fortes et violentes. Avec le vaccin de Vincent aucun risque n'est à redouter, même chez les sujets en état d'incubation, et les résultats ont été excellents. L'Académie de Médecine a déclaré que la vaccination antityphique peut et doit être utilisée. Au dire du professeur
Landouzy, le sérum antityphique a rendu i5 fois plus faible la proportion des cas de fièvre typhoïde, dans l’armée américaine. La vaccination peut se faire par la voie hypodermique ou par la voie rectale. Le professeur Jules Courmont1 est partisan de la vaccination antityphique par la voie intestinale. 11 propose de remplacer l’inoculation par des lavements de 100 centimètres cubes du vaccin, qui, par cette voie, développe aussi bien ses propriétés agglutinantes, bactériolysiques et bactéricides.
Les succès obtenus ont une telle importance que le ministre de la Guerre, M. Messimy, a annoncé que, dès les premiers jours de l'année 1912, toutes les troupes coloniales seraient soumises à la vaccination antityphique. L’armée française a deux fois plus de typhiques que l’armée austro-hongroise, huit fois plus que l'armée anglaise. En France, l’armée a compté 21.000 typhiques avec 2.800 morts ; en Algérie, 10.000 typhiques avec 1.800 morts. Dans les colonies, en général, la fièvre typhoïde est plus meurtrière que l’ennemi. Plusieurs essais de vaccination furent faits par Chantemesse etWidal, en 1880 ; l’Anglais Wright, en 1906, fit des vaccinations au Transvaal et, la même année, le mouvement se dessina en faveur de la méthode, en Allemagne, en Amérique et en France (Vincent, Landouzy). Il ne faudrait pas établir une parité complète entre le vaccin jennérien et le vaccin antityphique. Avec le vaccin jennérien on ne donne pas la variole, mais une maladie voisine, la vaccine, qui protège contre la variole. Avec le vaccin antityphique on injecte des microbes de la fièvre typhoïde elle-même, on injecte les bacilles d’Eberth rendus inoffensifs par la chaleur (procédé anglais) ou stérilisés par l’éther (Vincent) et poly valants (Vincent). Trois ou cinq injections sont nécessaires. Nous avons dit qu’il
1 Jules Courmont et Rochaix, la Vaccination antityphique par la voie intestinale.
fallait éviter de vacciner dans des lieux contaminés, parce que l’inoculation rend plus sensible à la fièvre typhoïde, pendant quinze jours (période négative) ; mais on a perfectionné le vaccin et l’on peut maintenant vacciner en pleine épidémie. Actuellement, plus de 4o*ooo hommes ont été vaccinés. La fièvre typhoïde est devenue moins grave et moins fréquente (i5 fois moins aux Etats-Unis) et il n’y a pas eu de mort parmi les vaccinés. A Paris, M. Chantemesse a vacciné ses élèves et ses infirmiers; en Algérie, Vincent a vacciné, à Oudja, 283 soldats avec son vaccin, qui les a tous préservés de la fièvre typhoïde ; ils n'ont pas même eu de l'embarras gastrique. Ces résultats ont déterminé civils et militaires à adopter la vaccination antityphique à Avignon, où la fièvre typhoïde a gravement sévi, l'été dernier. La cause est donc jugée favorablement par une vaste expérimentation, en Europe, en Amérique, en Asie (Japon, Indes).
Les Européens jeunes qui vont en Chine agiront donc prudemment et sans courir de risque, en se faisant vacciner, au préalable, contre la fièvre typhoïde et revacciner contre la variole.