V. — La Lèpre
Il y en a partout, en Chine. La lèpre fut importée en Europe de l’Inde et de l’Egypte, quelques années avant notre ère. Ce fut un fléau redoutable, à l’époque des Croisades. Les léproseries se multiplièrent, l’Ordre de Saint- Lazare se fonda pour le service des lépreux. A la fin du xvuc siècle, les hôpitaux et les maladreries de France furent réunis; ils formèrent i4o commanderies en deux classes sous 5 grands prieurés de 6.000 livres chacun: Normandie, Bretagne, Bourgogne, Flandre et Languedoc. Les mesures sévères qu'on édicta sauvèrent l’Europe de la contagion. Ce n’est pas à dire qu'il ne subsiste, çà et là, des cas d’origine
exotique, en Bretagne et près de Marseille en France; il y en a aussi en Espagne, en Portugal, en Suède, Norvège... Les foyers exotiques les plus sérieux sont en Perse, aux Indes, au Sénégal, aux Antilles, au Brésil, dans la Louisiane, aux îles Sandwich. Ce sont les émigrants chinois qui portèrent la maladie dans ces dernières ; car la lèpre règne toujours au Tonkin et en Chine.
Le Dr Navarre dit avec raison que la lèpre est, après la tuberculose, la maladie la plus ubiquitaire qui soit. Partout où vivent des populations entassées, sales, partout se rencontrent des foyers lépreux. C’est une de ces maladies de saleté destinées à disparaître devant l’hygiène. La part de l’hérédité est douteuse, sinon nulle, pour sa propagation, tandis que la part de la contagion est certaine et formidable. La lèpre est contagieuse dans sa forme tuberculeuse comme dans sa forme anesthésique, par piqûre ou contact prolongé. Mari et femme, parents et enfants se communiquent la lèpre. On connaît la description du faciès repoussant des pauvres lépreux au visage mutilé et bouffi, aux paupières à demi pendantes, au nez aplati, aux lèvres épaisses, aux oreilles infiltrées. Quelle loque humaine, lorsque les ulcérations des membres amputent les doigts et les orteils, creusent les os, dénudent les jointures et couvrent le corps de plaies nauséabondes et hideuses ! Les merveilleuses ressources de la sérothérapie procureront-elles le remède à tant de maux ? Jusqu’à présent, on n’avait obtenu de soulagement qu'avec l’huile de Chaulmougra ou baume de Gürjun, en capsules, et avec des topiques aux acides chrysophanique et pyrogallique. La découverte du bacille de la lèpre par Hansen (1871) n’a pas encore conduit à des résultats curateurs et l’impossibilité où l'on s’est trouvé jusqu’ici, dit M. Navarre, d'obtenir des cultures virulentes et reproduisant la maladie expérimentalement par inoculation laisse encore planer sur la lèpre bien des incertitudes. Carrasquilla, en utilisant; chez l’homme, le sérum de cheval
traité par le sang- de lépreux a vu les tubercules s’affaisser et les ulcérations se cicatriser. Laverde est aussi satisfait du sérum de bouc traité par des injections de léprôme trituré. Metchnikoff a heureusement expérimenté l’action des cytotoxines ou poisons des éléments figurés. Le sérum de cobaye dissout les globules rouges du lapin. D’autre part, une émulsion de foie de chien injectée à un canard est toxique pour la cellule hépatique du chien (sérum hépatolytique). A faible dose, les cytotoxines sont capables de produire une action stimulante sur les éléments figurés correspondants. C'est sur ces faits que se base Metchnikoff pour dire que les améliorations constatées chez les lépreux par les injections de sérum de Carrasquilla et de Laverde ne doivent pas être attribuées au bacille de Hansen, mais à des cytotoxines développées par l’injection de sang ou de tissus humains, chez le cheval et le bouc. Il pense arriver, en graduant la dose d’un sérum hémolytique (homme à chèvre) à obtenir, à volonté, ou l’augmentation de l’hématopoièse, et, partant, de l’hémoglobine, ou l’action dissolvante. Appliquée aux lépreux de l’hôpital Saint-Louis, la méthode de Metchnikoff n’a pas donné des résultats bien impressionnants. Voici comment Jeanselme résume l’état actuel de nos connaissances sur la bactériologie et l’étiologie de la lèpre. Malgré de nombreuses et patientes recherches, le bacille de Hansen est encore imparfaitement connu; nous avons déjà dit qu’on a vainement essayé de le cultiver et de l’inoculer. On ne sait pas si cet agent pathogène se transmet directement de l’homme à l’homme ou s’il est convoyé par un ectoparasite. La léprosine de Rost n’a pas encore acquis droit de cité. Les inoculations de la lèpre au singe ont été suivies d’insuccès. On a observé lors de la peste d’Odessa, en iqo3, que 5 pour ioo des rats avaient une maladie léproïde avec un bacille (bacille de Stefansky) se rapprochant de celui de Hansen. Leloir, Arning, Blançhard, Noé pensent que l’ectoparasife intermédiaire doit
être un moustique. On donne comme preuve que le tube digestif des moustiques, qui ont pâturé sur des lépreux, contient des bacilles. Il en est de même pour la punaise, l’araignée, l’acare ; gale et lèpre vont ensemble/ D’après M. Currie, les mouches peuvent porter des bacilles sur la peau,, dans le nez, dans les voies digestives des personnes saines. Jeanselme pense que la porte d’entrée du bacille est le plus souvent une lésion de la muqueuse nasale (rhinite lépreuse). Cette porte d’entrée est moins fréquemment le poumon et l’estomac ; mais le bacille peut, pour s'introduire, profiter d'une piqûre vaccinale ou d'une érosion des organes génitaux (lèpre conjugale). Les voies d'émission du bacille sont multiples : tubercules ulcérés, vésicatoires, mucosités nasales, sang des épistaxis, salive, larmes, lait de la mère, etc... On n’a pas trouvé de bacille dans le placenta. Il y a des bacilles dans le sang des lépreux, par intermittence (bacillémie lépreuse) ; leur habitat se trouve dans les macrocytes et les macrophages.
Cette étude de la lèpre n'est point oiseuse ; car la lèpre renaît sournoisement dans le monde entier et même en Europe. Nous n'aurons pas, il faut l’espérer, à réprimer la dissémination de ce mal, en relevant les 19.000 léproseries du moyen âge. Le péril, pour être moindre, n'est toutefois pas négligeable. Il y a plusieurs Molokaï de par ce monde. La colonie de ce nom fondée dans le Pacifique, il y a plus de soixante ans, par un missionnaire belge, le P. Damien, est actuellement l’objet du dévouement des frères du Sacré- Cœur et des Franciscains recrutés en France, en Belgique et au Canada. Détail intéressant : des Portugais étaient venus pour établir un cabaret dans la colonie ; les lépreux les ont repoussés pour ne pas faire de la peine au Frère Maxime, compagnon du P. Damien et actuellement directeur de la léproserie. Si nous portons nos regards en Amérique, nous voyons, en Colombie, un autre centre lépreux considérable. L’Espagne avait donné la lèpre à l'Amérique
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et l’Amérique lui adonné la syphilis. L'une et l’autre infection sont devenues dès lors propriété commune pour l’un et l'autre continent. En Colombie1 comme à Molokaï, un homme a montré ce que la charité peut enfanter de prodiges. Le P. Claver, jésuite, s’est dévoué, à Santa-Fé-de- Bogota, aux infortunés lépreux, en bravant la contagion, qui le respecta. On sait que Léon XIII l a canonisé en 1888. En Colombie, il y a 4-3o4 lépreux pour 4-aoo.ooo habitants, soit 1 par 1.000. On a incriminé l'usage de la chair de poisson, mais cette cause n’est pas la vraie ; car, au bord de l’Océan, on se nourrit de poisson et il n’y a presque pas de lépreux. Il serait plus juste d’incriminer la gale et la saleté habituelle, ainsi que nous l’avons dit. On devrait améliorer l’hygiène du vêtement, du logement et de l’alimentation ; isoler les malades et désinfecter les locaux et surtout on devrait interdire les mariages entre lépreux. L’hvgiène est le grand remède. Les médications n'ont donné que des résultats décevants, sauf le sérum de M. Juan de Carrasquilla (de Bogota), dont nous avons cité les travaux, sérum qui a procuré 7 à 8 pour 1 00 de guérisons ou, tout au moins, d’améliorations. Le Dr Montoya y Florès a observé des cas de cure spontanée, à la suite d’érysipèle ou de variole intercurrente, dont les bacilles ou virus stérilisent le bacille de Hansen. La lèpre est endémique en Chine et au Tonkin, de temps immémorial. Nous avons vu que les Chinois l’ont transportée aux îles Sandwich. On n'ignore pas, en ces pays, sa nature contagieuse. Les léproseries sont nombreuses en Chine et au Tonkin ; celle de Te-Trung, à 1 kilomètre de Hanoï, est la plus importante. Mais, en Asie, en Chine et au Tonkin, les lépreux ne sont pas surveillés ; ils vont mendier partout et partout ils sèment la contagion. Il y a des villages lépreux qui constituent des foyers, d’où la
1 La Lepra y Colombia , par Montoya y Flores, analyse par Defeindel.
maladie se répand, par suite de l’insuffisance de l’isolement et de l’assistance. Le péril lépreux n’existe pas que pour les régions voisines. Avec la rapidité et la facilité des communications, le monde entier est menacé. Est- ce qu’il n’y a pas déjà quelques douzaines de lépreux épars dans Paris? Il faut revenir aux pratiques si rigoureusement logiques du moyen âge, il faut isoler ces malades. La Norvège a donné l’exemple. L’isolement rigoureux a fait tomber dans ce pays le nombre des lépreux de 2.5o8 à 243.