‹ La médecine en Chine au XXe siècleChapitre 29 sur 39 · VII. — Le Paludisme (malaria · texte numérisé non relu

VII. — Le Paludisme (malaria

L’histoire du paludisme s’est enrichie de la grande découverte de Laveran, en 1880, établissant la nature parasitaire (hématozoaire) de la malaria et son mode de propagation. Ldiématozoaire de Laveran1 découvert dans

1 Laveran, Du Paludisme et de son hématozoaire, Paris, 1891,

le sang frais des malades atteints de fièvre paludéenne reçut plus tard le nom de plasmodium malarias et le major Ross, puis les docteurs Grassi, Bignami et Celli démontrèrent que l'hématozoaire de l’homme avait, pour hôtes intermédiaires et agents inoculateurs, les moustiques du genre anophèle. Une enquête quasi mondiale a démontré à Laveran que la géographie du paludisme et celle des anophèles sont presque toujours superposables ; s’il existe des pays sans anophèles, on n'a pas encore cité un pays paludéen sans anophèles. Toutefois, dit M. Just Navarre1, l’anophèle ne peut être considéré comme l’agent unique de la malaria; car la théorie anophélienne n’explique pas tous les faits. Elle n’explique pas notamment l’apparition brusque du paludisme après des remuements de terre. Dans certaines régions, en France, en Angleterre et ailleurs, le paludisme a disparu, bien que l’anophèle y persiste. D’autre part, le professeur Kourlow a observé à Tomsk, en Sibérie, des accès paludéens, alors que le thermomètre marquait encore (mois de mars) io degrés sous zéro, température incompatible avec la génération du parasite chez l'anophèle. M. Navarre met en relief un argument décisif: ni l’homme ni le moustique ne sont nés avec l’hématozoaire. Celui-ci a vécu ailleurs que dans l’organisme de l’homme et du moustique et son autre milieu a été et peut être encore d'autres animaux, des végétaux, ou l’eau, ou le sol. Il se peut donc qu’en Sibérie il existe d’autres insectes inoculateurs que le moustique et qu’ailleurs la terre et l’eau recèlent des agents d’infection encore inconnus. Un fait nouveau est à signaler dans ce sens. Schaudinn de Rovigo a démontré que des larves de culex infectées de l’hématozoaire de la chouette étaient elles-mêmes infectées de parasites.

1 Dr Just Navarre, la Doctrine anophélienne et la Prophylaxie pratique du paludisme (Académie de Lyon , 1907, et les Insectes inoculateurs de maladies contagieuses, 1906).

Le dernier mot sur l’étiologie du paludisme n’est donc pas encore dit. Il ne faut donc pas, ainsi que l a très sagement soutenu le Dr Aubert1, bouleverser la situation économique d'un pays en invoquant uniquement la théorie anophèlienne. Il le faut d'autant moins que le paludisme peut rétrograder sans que diminue l’anophèlisme, comme on le constate dans notre Dombes. Les naturalistes Conte et Vaney ont établi que l'anophèle maculipenis existe en quantité énorme en Dombes et à Lyon et que, cependant, le paludisme a presque disparu en Dombes. Ce doit être le résultat de l’augmentation du bien-être dans ce pays, par l'amélioration des logements, du régime alimentaire et de l’usage général de la quinine. On a soin de bien faire remarquer que cette amélioration s’est produite, malgré la persistance de 8 à 10.000 hectares d'étangs peuplés d’anophèles; on peut l'attribuer, si l’on veut, au chaulage des terres, aux mesures d’assainissement qui s’opposent à la pullulation des moustiques. Quoi qu’il en soit de la pathogénie par les moustiques, cette notion parasitaire doit demeurer la base essentielle de la prophylaxie. En détruisant les moustiques et surtout leurs larves, on fera beaucoup plus pour l’extinction de la malaria que par l’emploi des autres moyens.

Le rôle de l’hématozoaire dans la malaria est bien établi; les accès de fièvre paraissent correspondre à l’éclosion de générations endogènes du parasite et aussi aux toxines, c'està-dire, aux déchets de leur nutrition abandonnés dans le sérum du sang des malades. La reproduction exogène et sexuée s'accomplit dans les voies digestives du moustique anophèle. Un œuf, ou zygote , résulte de cette fécondation. Arrivé à maturité le zvsmte éclate et met en liberté de nom-

breux corps fusiformes, sporozoïtes. Ce sont ces corps que le moustique inocule avec sa salive en piquant l'homme

1 Dp Aubert, ex-chirurgien-major de l'Antiquaille, Discussion à l’Académie de Lyon sur le paludisme, 1907.

sain. Les sporozoïtes parvenus ainsi dans le sang de l’homme se transforment en corps sphériques et le cycle recommence.

Une notion capitale et qui fait tomber bien des objections à la théorie des moustiques, c'est que les sporozoïtes ne se développent pas dans l’anophèle au-dessous de i4 à i5 degrés centigrades et qu'ils se développent, au contraire, très rapidement (en huit à neuf jours) à 3o degrés centigrades. Et c’est pourquoi il n’y a pas de lièvre intermittente au Labrador, ni à Terre-Neuve, où foisonnent toutes sortes de moustiques et c’est pourquoi la fièvre peut apparaître douze à quinze jours après l’arrivée dans les pays chauds paludéens. Les mâles des moustiques sont végétariens et débonnaires, bruyants, mais inoffensifs; les femelles sont sournoises, sanguinaires et féroces. Une femelle fécondée pond deux fois de cent à deux cents œufs, qui, à la température de nos étés, mettent de trois à cinq semaines pour devenir adultes; mais, dans les régions chaudes du globe, un septénaire suffit à leurs diverses métamorphoses. C’est la femelle qui opère les inoculations; elle pique un malarique la nuit, absorbe du sang contenant des hématozoaires, lesquels se reproduisent dans son corps en sporozoïtes, qu elle va ensuite inoculer à des sujets sains. Cette bestiole malfaisante ne s’élève pas au-dessus du sol, elle ne s’éloigne pas de la mare où elle est née; elle vit à la surface de l’eau. On la tue, elle et ses larves, en la privant d’air au moyen du pétrole ou de l’huile versée sur la nappe d’eau. On tue l’hématozoaire dans le sang des malades au moyen de la quinine ; la quinine est encore le remède héroïque de la fièvre palustre.

De toutes les maladies infectieuses, la malaria est la plus répandue à la surface du globe, surtout dans les pays chauds. Au Tonkin, en Cochinchine et en Chine, pour ne parler que des contrées qui se rattachent à notre étude, le fléau fait de grands ravages, soit au bord de la mer, à l’estuaire des grands fleuves, soit le long de leur parcours, soit sur les

rives des grands lacs des diverses provinces. En Chine, c'est comme en Grèce, la suppression des forêts qui a favorisé la multiplication des cas de paludisme1. La race noire jouit d une grande immunité à l’égard de la malaria.

Voici quelques notions nosologiques. En pays chauds, la fièvre palustre revêt le caractère rémittent ou continu, plutôt que le type intermittent habituel et elle se complique de troubles gastro-intestinaux généralement graves; elle s’accompagne souvent aussi d'hémorragies multiples et de prostration typhoïde. Quand les hémorragies se limitent aux reins, on a la fièvre bilieuse liémoglohinurique. Les accidents pernicieux sont fréquents dans les régions tropicales, accidents cérébro-spinaux ou algides. Dans l’impaludisme chronique, cachectique, les malades ont le teint bistré, la peau sèche, le ventre gros par hypertrophie du foie et de la rate, et le corps amaigri; il y a des œdèmes, de l’ascite, de l’albuminurie, de la diarrhée. Sous l’influence des accès de fièvre, le chiffre des globules rouges diminue de 100.000 à i million par millimètre cube, en vingt-quatre heures; ce qui explique l’anémie rapide des malades.

Traitement et prophylaxie. — Le quinquina et la quinine sont par excellence les médicaments de l’infection palustre; en second lieu, les préparations arsenicales. La prophylaxie comporte les moyens suivants : assainir les terrains marécageux, s’éloigner des plaines, changer d’air, éviter de conserver des mares auprès des habitations, parce que les larves d’anophèles fourmillent dans les flaques d’eau ; détruire les larves en couvrant la surface de l’eau d’une couche de pétrole et de goudron, fermer les ouvertures des maisons avec un treillage métallique à mailles fines, envelopper les lits de moustiquaires, se voiler la face d’une gaze quand on sort, porter des gants, serrer le bas des pantalons, éviter de

1 On explique la décadence de la Grèce par la déforestation et l’impaludisme consécutif (Presse Médicale , 1909).

sortir le matin à la rosée et, le soir, après le coucher du soleil.

Le professeur Blanchard1 appelé par l’Académie de Médecine à faire un rapport sur le rôle pathologique des moustiques les accuse de produire aussi l'éléphantiasis et la maladie filarienne par le culex ciliaris ; la fièvre jaune par le culex fasciatus (steqomyia fasciata) ; la lèpre en inoculant le bacille de Hansen par un moustique nocturne 2; et la fièvre palustre par le culex pipiens. Donc, même pour la lèpre, il faut surveiller les eaux des bassins, citernes et fosses d’aisance. Il faut détruire les larves et les nymphes à l’aide du permanganate de potasse, du sulfate de fer ou du sulfate de cuivre. M. Blanchard préconise la poudre insecticide de chrysanthemæ cinerariæ folium. Le pétrole fait encore mieux, l’huile d olive aussi ( 1 o à i5 centimètres cubes pour 1 mètre carré). On a fait des expériences concluantes de pétrolage de tous les bassins, où pullulent les larves de moustiques, en Italie, dans la Pouille et la Calabre, et à Ismaïlia, en Egypte.

M. Blanchard conseille, pour les appartements, de répandre des vapeurs de térébenthine, d'iodoforme, de chloroforme, d’éther ou de tabac; il conseille aussi de se servir d’éventails ou de ventilateurs électriques pour chasser les moustiques, ou de brûler des cônes de pyrèthre pour les endormir; et enfin d’user de moustiquaires pour les empêcher d’entrer. On peut encore se badigeonner la figure et les mains avec de la teinture de pyrèthre ou de la macération de quassia amara. Les papiers tue-mouche sont à base de quassia. Quant au traitement des piqûres de moustiques, Blanchard conseille l'eau de Cologne, le menthol et la teinture d'iode. Les voyageurs en Extrême-Orient prendront note de ces

1 Blanchard, les Moustiques de Paris, leurs méfaits, mesures de préservation.

2 M. Hallopeau croit aussi que les moustiques propagent la peste.

conseils pratiques et surtout ils n'auront garde d’oublier d’emporter des moustiquaires et une bonne provision de quinine.

Laveran distingue une prophylaxie directe et une prophylaxie indirecte.

La prophylaxie directe comprend cinq prescriptions : i° destruction des moustiques ailés en les brûlant après les avoir abattus au moyen de la poudre de pyrèthre ou en les tuant par des vapeurs de soufre ou de tabac ; 2° protection des hommes contre les piqûres à l’aide de treillages métalliques et de moustiquaires (moyens qui ne peuvent se généraliser chez les paysans et les coloniaux) ; 3° destruction des larves par le pétrolage (ce moyen excellent aussi ne peut s’appliquer sur une vaste échelle, comme il le faudrait, par exemple, pour les 8 à 10.000 hectares d’étangs de la Dombes) ; 4° destruction de l ’hématozoaire dans le sang des paludéens par la quinine (remède incomparable qu’il est du devoir des Gouvernements de mettre à la disposition des paludéens pauvres, ainsi que le fait l’Italie, où le paludisme est considéré comme un accident de travail); 5° prophylaxie par la quinine (il serait mieux de dire, avec Navarre : obtention d’un état réfractaire, tant par le spécifique que par une meilleure hygiène individuelle).

La prophylaxie indirecte est celle qui résulte de l’assainissement général du pays, comme en Dombes. La meilleure entente de l’hygiène publique, le drainage, l’ameublissement du sol, la culture intensive, les plantations judicieuses, l’endiguement des ruisseaux et des rivières, l’avivement des bords des étangs, le comblement des bas-fonds sont de sûrs moyens d'empêcher la pullulation des moustiques et ce sont les seuls qu’on puisse de longtemps faire accepter des populations. Et même pour arriver à l’obtenir, dit M. Navarre, le concours de Faction publique est nécessaire; elle seule peut rendre solidaires l’intérêt général et l’intérêt particulier. « L’hygiène privée étant égoïste, inintelligente du bien

général, tous les efforts de prophylaxie individuelle ont de grandes chances de rester sans résultats pratiques. »

L’Académie des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Lyon a encore présente à l’esprit la brillante discussion qui eut lieu dans son sein, en 1905, au sujet de la remise en étangs des bas-fonds de la Dombes1 * * * 5. Le professeurBondet, de regrettée mémoire fut éloquent, comme toujours, dans sa mercuriale contre les étangs. Cependant, il parut résulter du débat contradictoire entre nos distingués collègues Navarre, Bondet et Aubert, que la Dombes n’avait pas éprouvé tant de dommages qu’on le croyait, du fait de la remise en eau de 800 hectares d’étangs s’ajoutant aux 8 à 10.000 qui avaient persisté et que, du reste, le paludisme avait diminué d’une façon très sensible, depuis que le pays a été sillonné de routes et de voies ferrées et que les conditions de la vie s’y sont améliorées.

Le D1’ Aubert semble avoir donné la note juste, au point de vue pratique. A côté des conditions générales hygiéniques prédominantes, l’isolement des malades et l’emploi de la quinine, qui restent les bases essentielles du traitement et de la prévention de la malaria, « je ne mentionne que pour mémoire, dit-il, le pétrolage des espaces d’eau, que je crois difficilement applicable à de vastes surfaces, mais qui pourrait s’appliquer utilement aux petites mares souvent vaseuses près des habitations. Même en supposant qu’on supprime les étangs, il restera toujours des mares,

1 On peut consulter, outre les publications de M. Just Navarre, la

brochure de M. Aubert, Discussion sur le paludisme (Acad, de L.,

1907; le Lyon Médical , nos 46 et 47, 1900). Discussion à la Société

nationale de Médecine sur la même question; le rapport de M. Lender,

5 mars 1900, Etangs de la Dombes (Ain), proposition de loi présentée à la Chambre des députés, par M. Bérard et plusieurs de ses collègues pour la remise en eau de ces étangs (Comité consultatif d’hygiène de France); la communication du professeur Bondet, au Congrès de Lyon (1906) de l’Association française pour l’avancement des sciences.

des fossés, des bassins pour entretenir des anophèles. Nous en avons bien jusqu’au voisinage de la Faculté, dans son jardin botanique. » Puisqu’il faut vivre avec les étangs, « il est sage de songer au moyen de rendre cette vie aussi bonne qu’il se peut et s’il subsiste quelques légers inconvénients, de laisser les gens du pays faire eux-mêmes leurs affaires; ils les connaissent bien et ne demandent pas autre chose ».

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