‹ La médecine et l'art en Normandie (volume 2)Chapitre 14 sur 45 · ESQUISSE SUR LA SAIGNÉE · texte numérisé non relu

ESQUISSE SUR LA SAIGNÉE

Les artistes se sont maintes fois inspirés de sujets appartenant à la médecine ou à la chirurgie, auxquelles ils ont de tout temps fait de larges emprunts, mais, tandis que de nos jours, les sujets médicaux sont destinés à orner nos salles d’hôpitaux, nos facultés, nos salles de garde, les artistes du Moyen-Age et de la Renaissance n’ont pas craint de transporter ces motifs essentiellement profanes jusque dans les édifices religieux. Pour peu qu’on étudie de près les détails de nos cathédrales et de nos églises, leurs verrières, leur mobilier, on est surpris d’y trouver un nombre considérable de documents intéressants pour le médecin. Dans certains cas, le sujet ayant trait à quelque épisode de la vie d’un saint (verrières de Saint-’Vincent de Rouen, de Blosseville-ès-Plains, de Vatteville, de Doudeville), se trouve naturellement à sa place dans un édifice religieux, mais il en est d’autres qu’on est stupéfait, au premier abord, d’y rencontrer, et l’esprit reste longtemps indécis avant de comprendre la raison de

la présence de sujets profanes en de saints lieux.

Il existe à la cathédrale de Rouen deux sculptures sur bois qui ont trait à des actes de « cyrurgie » et que nous avons fait photographier; ce sont des sujets tirés des « patiences » ou miséricordes des stalles de la cathédrale de Rouen, qui, presque toutes, représentent des personnages appartenant aux anciennes corporations de Rouen (cordouaniers, tondeurs de draps, ymagiers, mâchons, poissonniers, etc.).

La première, située dans les « hautes formes » du côté nord du chœur, représente un personnage assis; sa jambe droite, dont il paraît souffrir et qu’il maintient des deux mains, au niveau du jarret, est appuyée sur un banc; à droite de ce personnage, un homme vêtu d’une courte tunique se tient penché sur la jambe qu’on lui présente et qu’il semble explorer avec la plus grande attention. Sa main gauche est posée à plat sur la face interne de la jambe à sa partie supérieure, tandis que les doigts de la main droite sont.allon-

gés un peu au-dessus du cou-de-pied du blessé. Il existe sur la jambe de celui-ci une encoche au niveau de la face interne du tibia. Y a-t-il là une intention de l’artiste, ou n'est-ce qu’une injure du temps, c’est ce que nous ne saurions affirmer.

On pourrait penser que ce petit tableau représente un chirurgien cherchant la crépitation sur un membre traumatisé, mais l’attitude même du blessé qui est assis et dont la jambe ne repose que par le talon sur l’escabeau, nous fait rejeter cette hypothèse. Il se pourrait que le praticien recherchât la tension ou la mollesse d’un « apostème » ou que par des pressions concentriques il s’efforçât d’en évacuer le contenu. La physionomie du blessé qui semble très nettement s’attendre à souffrir, me fait plutôt penser que le chirurgien cherche simplement â localiser un point douloureux.

Dans le deuxième tableau une femme assise sur un banc très bas, les jambes semi allongées, présente la main et l'avant-bras du côté droit; de sa main gauche posée â plat sur la cuisse droite, ce personnage soutient le coude qui est largement découvert, la manche étant retroussée au niveau de la partie moyenne du bras. En face, un homme vêtu d’une longue 7'obe bordée de fourrure, de la main gauche tient la main droite du premier personnage de façon â l’étendre sur l’avant-bras, et à bien mettre en lumière la face antérieure de celui-ci.

Cet homme, que le peu de hauteur de la miséricorde oblige â se pencher fortement, applique la pulpe des quatre derniers doigts de la main droite sur la partie externe du pli du coude du patient.

Evidemment, l’artiste a voulu nous faire assister à une scène chirurgicale : chirurgien explorant un membre blessé, faisant des frictions ou mieux encore se préparant â pratiquer une saignée. Pomma part, je serais plus tenté d’admettre cette dernière hypothèse ; outre que jadis le massage était moins en honneur que de nos jours, les chirurgiens d’alors recherchant la guérison des traumatismes beaucoup plus par l’application de fomentations variées que par des frictions méthodiques, l’attitude du chirurgien, l’expression attentive de sa phj^sionomie me font penser qu’il se livre à une investigation très minutieuse ; de la pulpe des doigts qui n'appuient que sur un point bien connu des phlébotomistes,on peut, en toute logique, conclure qu'il recherche la veine céphalique, pendant que de sa main gauche il maintient étendu le bras sur lequel il va opérer. 11 n’est pas

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