Dans les « basses formes » de gauclie du chœur
jusqu’à la position du patient, dont le bras n’est pas seulement appuyé sur le genou comme pour une simple exploration, mais solidement <i calé » par l’autre main du malade, qui me fait penser que toutes les précautions sont prises pour une opération délicate.
On pourrait objecter que dans ce petit tableau ne se trouvent ni lancette, ni vaisseau pour recueillir le sang. N’oublions pas qu’il ne s’agit pas d’une illustration destinée à accompagner le texte d’un Guillemeau ou d’un Paré, mais simplement d’une fantaisie artistique.
Rien d’étonnant d’ailleurs que la pensée de l’artiste, voulant représenter une scène chirurgicale, se soit fixée tout d’abord sur la saignée, étant donnée la place tenue pendant si longtemps par cette opération.
Pendant tout le Moyen-Age et la Renaissance, on a usé et abusé de la phlébotomie ; les ouvrages de grande chirurgie, comme ceux de Guy de Chauliac ou de Henry de Mondeville lui consacrent plusieurs chapitres, et les auteurs y reviennent à plusieurs reprises. L’imagination populaire, savamment entretenue par les barbiers, mires et myresses, avait formulé plusieurs dictons, dont quelquesuns nous sont parvenus. Les almanachs populaires, ou ce qui en tenait lieu alors, consacrent une place toute spéciale aux indications de la saignée.
Un a Kalendier » du xiiP siècle nous enseigne les plantes qu’il faut recueillir chaque mois, en même temps que les époques auxquelles on doit faire saigner, et quelles veines doivent être saignées ;
En janvier ne doit nus sainier mais faire puison de gengembrc.
En février doit-on sainier de la vaine du pous.
En marc doit-on boire doue boire et nient sainier et prendre puison d’aukerrois.
En avril doit-on sainier de la moïene vaine et mangiei- car nouvelle et ventouccr et faire puison de feneule.
En mai doit-on caut boire et caut mangier et de le vaine del fie sainier et faire puison d’aloine.
En ghieskerec doit-on sainier et boire aighe à enjun et faire puison de flours de crapes de roisin.
En fenerec ne doit nus sainier mais mangier rue et faire puison de crapes de roisin.
En aoust doit-on boire doue boire nient sainier et faire puison de rue.
En septembre doit-on sainier et mangier oes et car de porc et boire moust et faire puison de betone.
En octembre doit-on roisin mangier et moust boire à enjun et faire puison de poivre et des ailles et de cel.
En novembre doit-on sainier de la vaine del fie et faire puison d’isope.
En décembre fait on aussi com en novembre.
Plus tard, le Calendrier des Bergers nous donnera quelques conseils sur le même sujet.
Saignée (lii.jour saint Valentin Fait le sang net soir et matin.
La saignée du jour de devant Garde des fièvres pour constant.
Le jour de sainte Gertrude bon lait Se faire saigner du bras droit.
Celui qui ainsi fera
Ses yeux dors cette année aura.
La saignée ne faisait pas fureur uniquement dans le peuple, elle sévissait également dans les cloîtres. La religion prescrivait des jours de jeûne, la science d’alors prescrivait des jours de « minutie del sanc », le « jour malade », qui était consacré à la saignée. Dans certains ordres religieux (Chartreux), la saignée était le seul remède permis, parfois, il est vrai, avec quelques restrictions. Les Clunistes pouvaient se faire saigner quatre fois l’an, les Prémontrés cinq fois, d’autres ordres avaient plus de liberté, à tel point que le Concile d’Aixla-Chapelle, en 817, défendit aux religieux de se faire saigner lorsque l’état de leur santé ne l’exigerait pas absolument. La religion fut vaincue par le préjugé, et jusque vers le milieu du xvCsiècle, la lancette continua ses exploits dans les cloîtres, « septim in anno minulmus monachum », dit un vieil axiome médical.
Les autorités ecclésiastiques de notre région paraissent avoir été indulgentes pour ce passe-temps innocent (au point de vue canonique) ; l’archevêque Eudes Rigault permet la saignée aux couvents de femmes du diocèse de Rouen et leur conseille même d’avoir une « saigneresse ». « Sorores suis temporibus minuant sibit si placet et minutricem habeant competentem ».
A l’époque de la Renaissance et jusqu’au dernier siècle, la saignée continue à être très en honneur. Dansles chroniques, dans les lettres, nous voyons les personnages célèbres clystérisés, purgés, taillés ou saignés, surtout saignés.
A peine de temps en temps une voix s’élève-t-elle pour protester contre cette fureur. Hippocrate et Galien, « à qui l’on tord le nez », prêtent leur autorité pour réduire au silence l’audacieux qui ose se permettre de combattre les errements suivis jusqu’alors. N'est-ce point Guy Patin qui comptait sur la lancette du Diable pour le venger de de la Brosse, dont l’audace avait préféré la mort à la saignée.... « J’espère que le Diable le saignera en l’autre monde »... La variole, elle-même, ne peut mettre un frein à cette ardeur sanguinaire. « Petite vérole, disait Chirac, je saurai bien t’habituer à la lancette ».
Patin saigna un enfant de 3 jours et un vieillard de 83 ans. Mauriceau, chez une femme enceinte, pratique 48 fois la saignée.