LES INDICATIONS DE LA SAIGNÉE
(D'après une miniature du siccU’, illustrant un manuscrit de Henri de Mondcuille, chirurgien nonnund.}
M. N. Iconographie médicale, planche b
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Etant donné celte furor secandi, on comprend que les indications de la saignée étaient nombreuses.
Au Moyen-Age, elle se pratique par amitié, lorsqu’on veut mêler son sang à celui d’un ami fidèle, à celui de la femme qu’on chérit, par vengeance pour punir les méfaits conjugaux, mais ce sont là des occasions rares de saignée; beaucoup plus souvent elle est pratiquée pour faire une évacuation de sang ou d’humeurs qui pèchent en quantité ou en qualité, pour provoquer une distraction des humeurs. S’il existe un mal quelque part, il faut faire une saignée à la partie opposée, afin que la matière qui afflue au mal soit attirée du côté opposé. La phlébotomie attire le sang dans la région où elle est pratiquée (on incisait les saphènes pour provoquer les menstrues) ; enfin, sans nulle autre indication, on saigne pour préserver des maladies, et le mot que Molière mettra quelques années plus tard, dans la bouche de Sganarelle, est déjà vrai: « Comme on boit pour la soif à venir, il faut aussi saigner pour la maladie à venir. »
Dans ce cas, on saigne dans un moment d’élection, au printemps et à l’automne, saisons plus tempérées. Si le temps est chaud, on saignera par le vent du nord, au commencement de la matinée. Si le temps est froid, par le vent du sud et vers midi. Il est de toute nécessité de s’occuper de la lune, la lune dont l’influence sur les femmes est si grande :
Lima velus veteres, juvenes nova requirit Et media medio sic purgantur mulieres.
Le chirurgien asservi à la Nature Limitera et tiendra compte des quartiers de la lune ; il se gardera de saigner une jouvencelle à la vieille lune, ou une vieille femme à la nouvelle.
On évite que la lune soit embarrassée ou en conjonction dans un même signeavec de mauvaises planètes. La fin de la Balance et le commencement du Scorpion sont néfastes. Mettre le fer dans laveined’un membre quand la lune se lève dans le signe qui la régit, est une chose effroyable. Chaque partie de notre corps est, en effet, gouvernée par un signe du zodiaque, c'est-à-dire par les constellations qui se trouvent dans ce signe.
J’ai fait photographier, à la Bibliothèque nationale, sur un manuscrit du XV® siècle, qui contient l’anatomie de Henri de Mondeville, une miniature représentant le corps humain sur lequel sont dessinés les signes du zodiaque. La tête est gouvernée par le Bélier, le cou par le Taureau ; les Gémeaux gouvernent les bras, la Vierge le ventre, le Capricorne les genoux, le Verseau les
jambes; les pieds subissent l’inlluence des Poissons. Sur cette miniature, on peut voir des traits qui renvoient au texte du manuscrit, qui indique le nom de chaque veine et les indications de sa section.
Il existe à la Bibliothèque municipale de notre ville un manuscrit du xiiP siècle, montrant également les indications de la saignée.
D’après ce manuscrit', nous voyons que vingt veines peuvent être saignées « de quibus locis flebolomiamus homines. De vigenti venis hoc est de arteriis duabus. » La veine sublinguale sera incisée dans les affections de la bouche, des dents et des gencives « propter reuma gingivarum et vitia oris et dentium ». La folie, comme la céphalée, sera traitée par la saignée d’une veine du front ou du nez: « de media fronte incidimus unam proptei* gravitalem capitis et
alienationem et frenesiam de naribus incidimus unam propter
gravitatem capitis ».
Voici les indications de la saignée des veines du membre supérieur : « de manu incidimus duo, unam secus digitum pollicem propter inflammationem pulmonis, alteram secus digitum minorem
propter inüammationem splenis In mediana vero quæ a pul-
monibus habet principatum ponitur flebothomus propter pul-
monis CLiram et dispneiam orthopneiam, peripneurnoniam et asma-
ciam Cephalicam venam incidimus propter curas capitis et
oculorurn seu propter oculorum effusionem et tumorem gravern
eorum et cætera Cephalica quæ a capite habet principatum. »
Cette opération est même particulièrement grave, car « si vena ipsa male incisa fucrit subitaneum timorem fecit et si per negligentiam ipse musculus solutus fuerit et afllictus subitanearn mortem adducit».
Du temps d’Ambroise Paré, la saignée, comme au Moyen-Age, peut être révulsive, évacuative, dérivative. Dans ce dernier cas, on ne retire jamais trop de sang, et le bon barbier de Laval nous conte l’histoire mémorable d’un maître d'hôtel de l’amiral Brion, à qui, pour une contusion de la tête, l’on tira, -en quatre jours, vingtsept palettes de sang..., adonc fut bien joyeux.
Au XVII® siècle, on saigne les opérés, les « frénétiques », les cancéreux. Anne d’Autriche fut saignée du pied... sans être autrement malade, mais quelques jours après, on ne parlait à Paris que du cancer de la mamelle dont elle devait mourir quelques mois plus tard. A cette époque, quelques médecins s’appuient sur Hippocrate
1. Nous tenons à remercier M. Héron qui a bien voulu nous aider à déchiffrer ce manuscrit, que, sans lui, nous n’aurions pu lire.
pour admettre qu’on ne doit pas saigner dans le flux du ventre, a Fluente alvo venam non secabis », soutenant que la Nature, dont les mouvements sont réglés aussi bien que les forces, ne peut soutenir deux mouvements contraires. . . Le flux d’en bas arrête celui d’en haut. ,. Celui qui sonne les cloches ne peut pas suivre la procession. Cependant Marie deMédicisqui avait mangé des abricots d’une façon abusive et soufl’rait d’un « flux de ventre » intense, fut saignée contrairement aux principes et guérie par M. de Lorine.
Malgré leur peu d'empressement à se faire saigner (nos sotes femmes n’entendent pas ce secret), les femmes enceintes ne sont pas à l’abri de la lancette, le fœtus étant souvent étouffé par l’abondance du sang. Enfin, et ce n’est pas là le moindre mérite de la saignée, elle servit bien des fois à adoucir l’aigreur des rapports qui existait entre les médecins et les chirurgiens. « Nous ne sommes pas ici en trop bonne intelligence avec les chirurgiens ni les apothicaires, ceux-là étant trop glorieux et ceux-ci trop avides de gagner à faire des parties de prix excessif. Néanmoins, ceux-là sont plus paisibles, « beneficio fréquentions flebotomiæ quam hic exercernus quæ lucrum et laudem eis conciliât ».
J’ai actuellement un mémoire pour opérations et médicaments fournis en 1704 par un chirurgien de Rouen, M. Thibost, place du Neuf-Marchai, à une dame Réant. La lecture de ce mémoire, qui évoque l’image de ce bon M. Argan, lisant les « parties » de M, Fleurant, nous donne un renseignement exact sur le prix de la saignée à cette époque.
Tandis qu'un julep pour Madame ou une médecine pour la fille se paie 1 liv. 5 sols, une visite est comptée 3 sols et une saignée 10 sols; même en tenant compte de la différence de la valeur de l’argent à cette époque, on voit que la chirurgie n’était guère rémunérée et qu’il fallait trois saignées pour équivaloir à un simple julep.
A Dieppe, la saignée était payée également 10 sous chez les particuliers, 9 sous seulement chez les Ursulines.
A Bayeux, la saignée n’était même payée que 5 sols ; au xvi® siècle, 3 deniers seulement.
Il est plaisant de songer que cette opération qui fit vivre tant de cliirurgiens et aida b mourir tant de malades, nous a été enseignée par un animal peu réputé généralement pour son développement intellectuel ; si nous en croyons les auteurs, la cigogne nous a appris l’art de M. Fleurant; mais c’est à l’hippopotame que nous sommes
redevables de la saignée. « L’hippopotame {qui est un cheval de la rivière du Nil) nous a enseigné la phlébotomie, lequel estant de nature gourmant et glout, se sentant aggravé de plénitude de sang, se frotte contre les roseaux rompus les plus piquants et s’ouvre une veine de la cuisse pour se descharger tant que le besoin lui est; puis, se vautrant dedans la fange, s’estanche le sang ». La tradition ne dit pas quels sont ces roseaux assez résistants pour percer le cuir du « cheval du Nil ».
Nous venons de voir que les patients ne partageaient pas toujours le même avis que les médecins sur l’opportunité et surtout sur le plaisir de la saignée. Pour concilier la doctrine avec la pratique, l’école Salernitaine avait trouvé un moyen détourné.
Une plante, la sanicle (Sanicula europaea), jouissait de la propriété de tirer le sang, et, encore actuellement, dans notre région, on vient la demander chez les pharmaciens sous le nom typique de « tiresang » ou de schnick. On prenait alors de la tisane pour enlever un, deux, trois pois de sang.
La sauge et la sanicle Font au chirurgien la nique.
Tout le monde ne pouvait pas cire tlébotomiste. Dionis défend au llébolomiste d’arracher des dents, de peur de se gâter la main. Si nous en croyons René François', le saigneur doit être jeune, bien voyant. Mondeville le veut doté par la nature d’un visage riant et agréable, qualité qu’il est difficile d’acquérir lorsqu’une fée bienfaisante ne l’a pas déposée dans votre berceau. Il doit être garni de bonnes lancettes de diverses pointes, et faire préparer de l’eau, un essuie-mains, un vase, un bâton, une bande, de l’étoupe. On donnera au patient un vase d’une main et un bâton dans l’autre; puis, ayant frotté le lieu où se doit donner le coup, lier au-dessus avec un bandeau, et lorsqu'on aura trouvé la veine, la faisant enfler et grossir, l’ayant bien choisie il la faut toucher du « doigt prochain le pous ». Toutes les fois que cela se pourra le médecin assistera à l'opération, chose nécessaire au xviii® siècle ^omme au xv®. Quand on saigne le Roi, il tient la chandelle, l’apothicaire tient la poêlette (Dionis).
Si le sang coule en trop grande abondance, on aura de la « pouldre rouge » toute prête pour tarir le flux et « resouder » la plaie. Une fois pansé, le malade doit se tenir en joie et satisfaction, jouer aux
1 . Essay des merveilles de la nature et des plus nobles artifices ; pièces très nécessaires à tous ceu.x qui font profession d’éloquence. A Rouen, chez Jean Osinont, dans la cour du Palais. MDCXXVl.
dés ou aux osselets (sans autre enjeu que du vin ou de la nourriture), il louera un musicien de son sexe muni de beaucoup d’instruments; enfin, il se gardera des méchants bruits. Ainsi lirera-t-il gi-and profit de la saignée.
Le sang évacué par la saignée doit être recueilli précieusement; en elTet, la saignée n’est pas seulement une arme thérapeutique, c’est aussi un élément de diagnostic.
üu sang évacué par la phlébotomie, le chirurgien tire de précieuses indications, non-seulement au point de vue de l’état du corps, mais encore de celui de l’àme; un sang subtil, tempéré de qualités, étant un signe de bon sens et de bonne intelligence.
Comme pour les urines, les charlatans cherchèrent force profits de l’examen du sang, où certains d’entre eux pi-étendaient trouver les causes des maladies, souvent même l’état physiologique du patient. Nombreux sont les tableaux, les anecdotes, où un savant urologue diagnostique avec assurance une gestation dont il a trouvé la preuve dans l’inspection de l’urine de la consultante; plus rares ceux où le diagnostic se fait par l’examen du sang; aussi, je me permettrai de citer presque en entier un intéressant fabliau de Marie ri O Prnnpo *
DOU MIllE> QUI SEIiXA UNS HOME
D’un Mire cunte qui saina Un riche hume que il garda En rnult très grant enfermetei Puis aveit le sanc cuinandei A sa fille que le gardast,
Ke mille riens si adésat,
Kar par ce sanc bien quemonlreit Quel enferté ses père aureit.
La meschine porta le sanc En se cambre de sur un banc, .Mes mult li est mésavenu,
Car tut le sanc a espandu.
Ne l’osa dire ne mustrei',
N’autre cunseil ne sot truver ;
Mais sei meesmes (isl sainier Icel sanc lesse relreidir,
Tant que li Mires l’ot véu,
Par le sanc a aperchéu Que cil est prains 2 que l’ot laissié.
etc.
Marie de France Fable .XXXVIII.
1. Les mires n’étaient pas à proprement parler des médecins; comme le barbier de Pékin, de Bouilhet, ils n’avaient pas d’échoppe.
a C’est en plein air sous le ciel pur Que le... mire... met sa boutique. »
Ils parcouraient les villes et criaient par les rues pour s’annoncer ; ils portaient une boite de drogues et de médicaments, ainsi que de la charpie et des bandages ; ce sont les ancêtres de nos « radoubeurs » ou de nos a bailleuls ».