En état de gestation
3. Ce fabliau rappelle une anecdote l’apportée par Chci’eau. Une jeune fille que sa maîtresse avait chargée de porter le supcrllu de la boisson chez un urologue, répand cette lirine et ne trouve rien de mieux de la remplacer par de l’urine de vache. — Allez dire à votre maîtresse, lui ordonna le praticien, qu’elle ne mange point tant d’herbe.
De bons esprits, cependant, ont étudié de près les caractères du sang extrait par la saignée; la lecture de leurs écrits nous montre que « stercus et urina non sunt médici unica prandia », le sang de bonne nature doit être doux ; s'il est amer, cela vient du mélange avec de la bile; s’il est astringent, de la mélancolie naturelle. Si nous voulons bien croire ces auteurs, nous redouterons que notre sang, fraîchement extrait, ne prenne des reflets chatoyants ou veloutés, et nous le verrons, avec plaisir, se coaguler rapidement. Je te souhaite, ami lecteur, d’avoir un sang noir, non intense, pourpre, net, mais qu’un caillot de ce sang lavé dans une eau courante et frotté entre les doigts ne fasse entendre un grincement; tu n’aurais plus qu’à te mettre sous la protection de saint Roch, peindre ta maison en blanc et vêtu de noir te promener dans les rues une crécelle à la main.
Pardonnons aux flébotomistes les flots de sang qu’ils ont répandu ; que la terre leur soit légère ; ils ont vécu l’âge d’or pendant les siècles écoulés, rien d’étonnant que les artistes d’alors se soient inspirés plus d’une fois de leur « mestier de barberie et de cirurgie ».
L’exposition du Musée rétrospectif de médecine et de chirurgie en 1900, nous a permis de voir réunis plusieurs sujets des plus intéressants, figurant la saignée, et il existe dans l’art bon nombre de repré.sen tâtions de cette opération ; mais, ne voulant ni ne pouvant faire une note iconographique générale, je me contenterai des documents purement locaux.
Malheureusement, les recherches que j’ai faites à ce sujet ont été peu fructueuses et je n’ai pu trouver dans notre région aucun document autre que cette patience dont nous donnons une reproduction, et dont, au premier abord, on s’explique mal la présence dans un édifice religieux.’
Cependant, il faut remarquer que les stalles à miséricordes grotesques ou profanes ne sont pas spéciales à la Cathédrale de Rouen. Pour ne parler que de celles que nous connaissons, l’église de Boos, la chapelle d’Henri Vil à Westminster, celle de Saint-Georges à Windsor, qui sont de date un peu postérieure à celle de Rouen, sont également ornées de sujets grotesques.
L’analogie des stalles de nos bons chanoines, avec celles des che-
1. Il e.\iste dans des collections particulières des figurations de la saignée, mais elles sont toutes d’origine étrangère.
valiers du bain ou de la jarretière, devait être encore plus complète lorsqu’elles étaient dans leur état primitif et que les dossiers étaient surmontés de boiseries avec dais comme celles de Westminster ou de ^^’indsor.
il est peu probable que cette analogie s’explique par une communauté d’origine, bien que certains faits puissent, au premier abord, faire songer à cette hypothèse; les détails de nos stalles sont dus au ciseau d’artistes étrangers. On avait fait venir pour décorer l’œuvre de Philippot Viart des ymagiers flamands : Pol Mosselmen, François Trubert, etc. Selon toutes probabilités, ces sculpteurs, lorsque la décoration des stalles du chœur fut terminée, en 1469, allèrent porter leur art au loin. La reconstruction de la chapelle Saint- Georges date de 1474 ; il n’y aurait rien d’étonnant à ce que les mêmes ymagiers qui avaient travaillé à Rouen se soient transportés en Angleterre; mais, si la reconstruction de la chapelle de Windsor est de très peu postérieure aux travaux de Mosselmen à Rouen, il n’en est pas de même de la chapelle d’Henri VII, qui date du commencement du XVI® siècle. Enfin, d’autres stalles sont certainement postérieures, celles de Boos, par exemple, qui proviennent d’une église des Andelys. (L’une des sculptures de ces stalles présente quelque analogie avec celle de la Cathédrale que la R. M. N. a déjà reproduite à propos du Lai d’Aristote. Un personnage, une trompette à la bouche, chevauche un homme.)
i Quelle peut être la raison d’être de ces figurations dans des édi- ' fices religieux? D’aucuns ont voulu voir là des dons faits par chacune des corporations de la ville, chaque corporation ayant tenu à contribuer à la décoration du chœur ; d’autres ont pensé que la reconnaissance des places était facilitée par la diversité dans la décoration des stalles, chacun reconnaissant la sienne par les figures qu’elle portait ; il est beaucoup plus probable que nos bons aïeux n’y mettaient point tant de malice. A cette époque, une montée de sève artistique débordait de tous côtés. Nous pouvons nous en faire une idée en voyant dans les monuments, vestiges de la splendeur passée, |la multitude de détails, tous intéressants, dont bon nombre cepen- ; dant trop haut placés ou masqués ne peuvent être vus du public et restent perdus. Cette exubérance de l’imagination se manifestait partout, la fantaisie de l’artiste s’accrochant aux culs-de-lampe aussi bien qu’aux chapiteaux de piliers et aux portails, aux boiseries des sièges de chanoine comme aux tombeaux des princes.
Le chirurgien a souvent tenté l’artiste flamand. La chirurgie moderne devait un souvenir reconnaissant à celui qui, inconnu de nous, a laissé dans notre basilique rouennaise l’image de deux de nos ancêtres dans l’exercice de leur art.
P. DEROCQUE.