‹ La médecine et l'art en Normandie (volume 2)Chapitre 2 sur 45 · ICONOGRAPHIE MÉDICALE NORMANDE · texte numérisé non relu

ICONOGRAPHIE MÉDICALE NORMANDE

Les Urologues normands

L’examen des urines date des premiers temps de la médecine et les déductions qu’une observation grossière permet d'en tirer étaient mises à profit par nos ancêtres dès la période hippocratique.

Dans un de ces articles charmants qui portent la marque de son esprit original et de sa profonde érudition h notre ami Henry Meige a pris soin de nous retracer ce que fut l’urologie aux diverses époques de la médecine. Il nous a montré comment l’examen des urines regardé dans l’antiquité et au moyen-âge comme un complément accessoire du diagnostic médical, était devenu vers le XVI® siècle, entre les mains de professionnels peu scrupuleux (les urologues), un moyen universel de devination des maladies, en même temps qu’un procédé commode de charlatanisme, pour reconquérir dans le courant du siècle dernier, la place définitive qu’il doit occuper dans l’ensemble des connaissances médicales. Les arts et la littérature nous en apportent les preuves les plus nettes. Nous renvoyons tous ceux qu’intéresse cette question d’histoire et d’iconographie médicales au mémoire de M. Meige ; ils y trouveront une longue suite de reproductions artistiques de médecins aux urines, dont les meilleures sont empruntées aux délicieux maîtres de la peinture hollandaise et flamande

Après les travaux de M. Meige, il n’y a plus rien de capital à dire sur les urologues et l’urologie. Nous avons cependant eu la bonne fortune de recueillir çà et là dans l’art et la littérature de notre province, quelques documents sur la question. Nous les publions ici comme un complément d’intérêt plutôt régional au travail très complet de notre prédécesseur.

C’est au portail des libraires de la cathédrale de Rouen, que nous

1. Henry Meige : Les Urologues, Archives'générales de médecine, mai-juin 1900.

2. Consulter aussi le Mal d'amour, par Henry Meige, Nouvelle iconographie de la Salpêtrière, 1897, n"* 1 à 5.

rencontrons les plus intéressantes et les plus anciennes reproductions d’urologues normands.

Le portail des libraires date de la fin du xiii® siècle, il parait avoir été construit de 1180 à 1200, par Jehan Davy, sous l’administration de l’archevêque Guillaume de Flavacourt. Sa prodigieuse décoration consiste principalement en statues et en médaillons sculptés disposés en séries verticales au-dessous de ces statues. Ces médaillons appartiennent sans nul doute à une époque postérieure à celle de la construction du portail.

Les sujets qu’ils représentent sont de tout ordre; ils ont fait l’objet de travaux déjà fort nombreux, au premier rang desquels on doit citer l’ouvrage de M. Adeline *. 11 semble au premier examen que l’imagination la plus folle se soit donnée carrière pour le choix des motifs. Mais si l’on étudie de plus près la série de ces tableaux, on se rend vite compte qu’il n’en est rien, et tout en faisant la part de ce que l'imagination de nos vieux imagiers et le symbolisme y ont tracé, on y reconnait sans peine, des reproductions de scènes tirées de l’ancien et du nouveau testament, de la mythologie grecque et de l’histoire ancienne, des personnifications des vertus et des vices, des monstres, enfin des sujets réalistes ou caricaturesques empruntés à la vie du moyen-âge et de la renaissance.

Ce sont ces derniers tableaux qui offrent pour nous l’intérêt le plus réel. C’est aussi parmi eux que nous avons rencontré les deux reproductions de médecins urologues que nous publions.

Un premier médaillon (figure 1), nous montre un homme assis, la tête nue, ornée seulement d’une couronne de cheveux ; il tient dans une de ses mains un petit vase de forme allongée qu’il élève et qu’il regarde. Devant lui est un pupitre portant un livre

Il est impossible, surtout depuis les travaux d’Henry Meige, de méconnaître l’identité de ce personnage. Le vase qu’il examine est un urinai, et la présence seule de cet accessoire suffit pour indiquer que celui qui le porte est un médecin. La signification de ce tableau n’avait pas échappé à De la Quérière qui l’a signalée très clairement dans un de ses ouvrages, à propos d’une autre reproduction iconographique sur laquelle nous reviendrons plus loin®.

1. Jules Adeline : Les sculptures grotesques et symboliques, Rouen, chez E. Augé.

2. Ce médaillon fait partie de la septième série verticale de bas-reliefs disposés du côté gauche de la porte d’entrée du portail ; il occupe le septième rang en partant d’en bas.

3. E. DE LA Quérière : Recherches historiques sur les enseignes des maisons particulières, Rouen 1802; page 82.

L’urinal étant l’attribut caractéristique du médecin, il est probable qu’aucune intention malveillante n’est entrée dans l’esprit de l’artiste. 11 est permis de penser qu’il s'est borné à représenter aussi clairement que possible la silhouette d’un médecin de son époque; les charlatans professionnels de l’urulogie n’avaient pas encore paru à celte époque lointaine. Peut-être même — la disposition des cheveux en couronne en même temps que la forme du vêtement qui comporte une robe avec pèlerine et capuchon autorisent cette supposition — l’auteur du médaillon a-t-il voulu figurer l’un des patrons de la médecine, saint Luc, saint Côme ou saint Damien, que les artistes du moyen-àge représentent souvent un urinai à la main. Ce qui rend cette hypothèse vraisemblable, c’est que le Collège des médecins de Rouen formait jadis une corporation placée sous le patronage de saint Luc, dont le lieu de réunion était la Cathédrale.

Il est, par contre, difficile de ne pas relever une intention malicieuse dans la seconde reproduction d’urologue que nous offre le portail des Libraires L Ce petit médaillon (figure II) nous montre un personnage à cheveux longs et bouclés, coiffé du bonnet doctoral ; de la main droite, il tient un urinai qu’il indique avec l’index étendu de la main gauche. Nous n’avons pu reconnaître exactement le vêtement qui le recouvre (c’est probablement une robe), car le buste du personnage se termine par un corps d’oiseau. De la Quérière insinue dans son mémoire que cet oiseau est une oie; il nous est impossible de souscrire à cette hypothèse malveillante. L’animal représenté par le vieil imagier normand est bien un oiseau, ses ailes ne laissent à ce sujet aucun doute, mais c’est un oiseau fantastique, témoin ses pattes munies de griffes analogues à celles du lion et sa queue dressée majestueusement en l’air et que termine une touffe de fioils.

Si l’intention de l’artiste est à coup sûr malicieuse, le symbolisme avec lequel il l’a traitée ne la rend pas très méchante. Cette discrétion dans la charge suffit pour indiquer que le personnage représenté sur ce médaillon n’est pas un professionnel de l’urologie, mais simplement un médecin. Là encore, l’urinal n’a été figuré que comme l’attribut le plus clair de notre profession.

1. Ce second médaillon fait partie de la cinquième série verticale de bas-reliefs disposés du côté gauche de la porte d’entrée du portail; il occupe le quatrième rang en partant d’en bas. Une reproduction en a été déjà donnée par Adeline (loc. cit.)

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