‹ La médecine et l'art en Normandie (volume 2)Chapitre 3 sur 45 · De la Quérière ; loc. cit., page · texte numérisé non relu

De la Quérière ; loc. cit., page

La même intention se retrouve sur le panneau sculpté (figure III) dont nous donnons la reproduction, d’après l’ouvrage de De la Quérière

Il s’agit d’un petit bas-relief en bois, ornant l’un des montants de la porte d’une maison sculptée de la rue des Bouchers, à Lisieux. Cette maison, dite Maison des Trois-Cornets , date de la fin du XV® siècle ou du début du xvi*. La porte d’entrée offre deux panneaux sculptés : l’un représente un médecin ; l’autre, un apothicaire. Ces deux petits tableaux sont très intéressants au point de vue de l’iconographie médicale normande. Nous ne nous occuperons, ici, que du premier, renvoyant l’étude du second à un article ultérieur.

« Le médecin, dit De la Quérière, vêtu d’un long manteau et la tête couverte d’un chaperon, regarde l’urine contenue dans la bouteille qu’il tient d’une main, tandis que l’autre est appuyée sur une escarcelle. Devant lui est un lutrin portant un livre ouvert ».

On remarquera la forme particulière de l’urinal. Au-dessous du personnage, l'artiste a sculpté un écusson portant une croix ; dans chacun des carrés dessinés par les bras de la croix, il a placé une étoile de mer.

Dans ce petit tableau, la seule allusion malveillante que l’on relève est la présence de l’escarcelle. Les médecins n’avaient pas, paraîtil, de ce temps, la réputation de donner pour rien leurs conseils.

C’est encore un médecin, et non un urologue véritable, que nous montre ce bas-relief. Pour trouver dans les monuments du passé des allusions aux charlatans de l’urologie, ce n’est pas aux représentations artistiques que nous devons nous adresser, mais aux papiers de nos ancêtres les médecins.

C’est seulement au milieu du xvi® siècle qu’on voit paraître, en France, les urologues ou médecins aux urines. Meige cite, dans son

De la Quérière : loc. cit., pages 80 et suivantes.

Figure III

mémoire, un passage extrait d’un livre peu connu de Jelian Breche, avocat au siège présidial de Tours, qui montre le peu de cas que, dès cette époque, les esprits sensés faisaient des charlatans de l’urologie. Le bon vieil auteur tourangeau les traite, sans ménagement, d'empiriques, de vermines de batteleurs et autres noms ; et, pour leurs victimes, ce sont des badauds, fatz, sotz et nyais par nature, par beccare et par bémol.

Les urologues paraissent avoir sévi à Rouen, principalement au XVIII® siècle. Nous n’avons relevé aucune allusion les concernant avant cette époque L Au début du xviii® siècle leur industrie s’était développée à tel point dans notre ville, que le Collège des Médecins,

1. Nous ne voudrions pas outrepasser les limites de notre sujet, mais nous ne pouvons résister au désir de citer ici deux auteurs qui, tous deux, ont catégoriquement tourné en plaisanterie les médecins de leur époque, apôtres fervents de l'urologie, et quelque peu urologues eux-mèmes. Nos ancêtres de la médecine normande ont dû lire ou entendre les passages que nous reproduisons, car, de ces deux auteurs, l’un est venu mourir à Rouen, en 1613, dans les mains d’un empirique (probablement urologue à ses heures), l’autre y a fait applaudir, sur la scène du Jeu de Paume des Bracques, dans les tournées de l’illustre Théâtre, les attaques violentes qu’il lançait contre les médecins.

Voici ce qu’écrivait Mathurin Régnier :

. . • . . Si j’eusse estudié.

Jeune, laborieux, sur un banc à l’escolle,

Galien, Hipocrate

. . . tastant le poulx, le ventre et la poictrlne.

J’aurais un beau lésion pour juger d’une urine

Et me prenant le nez, loucher dans un bassin

Des ragoûts qu’un malade offre à son médecin . . . (Satire IV.)

Non moins irrévérencieux, Molière faisait ainsi parler ses personnages :

Sganarelle (déguisé en médecin)... Monsieur Gorgibus, n’y aurait-il pas moyen de voir de

l’urine de l’égrotante Voilà de l’urine qui marque grande chaleur, grande inflammation dans les

intestins ; elle n’est pas tant mauvaise, pourtant.

Gorgibus. — Eh quoi I Monsieur, vous l’avalez !

Sganarelle. — Ne vous étonnez pas de cela : les médecins, d’ordinaire, se contentent de la regarder ; mais moi, qui suis un médecin hors du commun, je l’avale, parce qu’avec le goût je discerne mieux la cause et les suites de la maladie

(Le Médecin volant, scène iv ; date approximative de la première représentation : 1650.)

Molière ne fut pas, d’ailleurs, le premier à mettre l’urologie au théâtre ; témoin le passage suivant, emprunté à Shakespeare, par lequel nous terminons ces citations :

Falstaff. — Eh bien, maraud, colosse, que dit le docteur, de mon urine ?

Le Page. — Il a dit. Monsieur, que l’urine était, par elle-même une bonne et saine urine, mais que quant à la personne dont elle sortait, elle devait avoir plus de maladies qu’elle ne s’en doutait.

(Le Roi Henri IV, 2- partie, acte i, scène ii ; date probable de la première représentation : 1597. Traduction Montégut.)

fondé principalement clans le but de défendre les intérêts de la corporation, dut entamer contre eux des procès multiples. Nous trouvons les traces de ces procès dans les compte-rendus du Collège des Médecins, publiés par Avenel, où ils alternent avec les procès encore plus nombreux que les médecins intentaient, pour les causes les plus futiles, à leurs éternels rivaux les chirurgiens.

Voici les principaux passages où il est directement question des charlatans de l’urologie ' :

25 juillet 1713. — Le Collège donne permission à Néel père de poursuivre un prétendu médecin aux urines.

Mardi 9 janvier 1714. — Poursuivra-t-on devant le Parlement un certain Durand, vulgairement appelé médecin aux urines (uroseopuyn). Néel père et Reu sont chargés de poursuivre avec activité ce misérable.

Vendredi 8 juin 1714. — On se rendra auprès du premier président pour le prier de presser les poursuites contre Durand. M. de Pontcarré invite le Collège à persévérer, bien qu’en droit le procès puisse être perdu, ce qui détermine le Collège à députer l’un de ses membres auprès de Fagon, premier médecin du Roi, pour avoir son avis, et si, dans le cas où le Parlement ne condamnerait pas Durand, on pourrait être sûr de son appui lors d’un appel au Conseil du Roi. Néel fils est chargé de cette mission, avec une lettre de Houppeville, doyen, approuvée par le Collège et revêtue de son sceau. Fagon loue le Collège de son zèle, et répond gracieusement à l’envoyé qu’il fera tout pour le Collège et chacun de ses membres, et, dans le cas d’un appel supposé, qu’il emploiera tout son crédit pour faire triompher la bonne cause.

9 juillet 1714. — L’avis du Bailliage sur l’affaire précédente ne statuant rien définitivement, on fera lever, d’après l’avis de l’avocat, le jugement pour obtenir du Parlement un arrêt définitif.

A partir du milieu du xviii® siècle, on n’entend plus parler des médecins aux urines. Le mépris public, autant que les attaques du Collège des Médecins, les ont fait disparaître.

Il était réservé aux progrès de la médecine, au xix® siècle, de fixer à l’urologie sa place définitive dans les sciences médicales. Il n’y a plus chez nous aujourd’hui d’urologues, mais tout médecin doit

1. Le Collège des Médecins de Rouen, par A. Avenel, chez A. Peron,1847; pageslSO, 181, 182.

.connaître l’examen des urines et savoir en tirer parti pour le diagnostic et le pronostic des affections qu’il traite. Où la science s’est établie, il n’y a plus matière cà critique pour les artistes de notre époque.

Page 1