Franciade, 4' livre
De tout honneur dégraderont leur mère,
Et donneront la bataille à leur père.
Leur mère adonc, ah ! mère sans merci,
Fera bouillir leurs iambes, et ainsi Tous meshaignes les doit ietter en Seine:
Sans guide iront ou le fleuue les meine A l’abandon des vagues et des vens.
Grave supplice ! Afin que les enfants Par tel exemple apprennent à ne faire Chose qui puisse à leurs parents desplaire.
Enfin, H. Langlois^ rapporte que les anciens iiisloriens anglais nous ont transmis des souvenirs d’un acte de barbarie analogue.
Edwy, parvint au trône inglo-saxon en 955, à l’àge de 17 ans ; il voulut épouser sa cousine Elgive, princesse de sang royal. Cette union, considérée comme incestueuse par l’Eglise, alluma un profond courroux chez les moines. Le roi s’attira la haine de ses adversaires par quelques démonstrations hostiles. Un moine, du nom de Dunstan, élevé plus tard à la prélature et dont on voit le nom dans le calendrier, qui cà ce moment jouissait de grandes prérogatives, accompagné d’Odo, archevêque de Cantorbéry, força, le jour du couronnement, les appartements de la reine et lui arracha le roi. Ce dernier bannit Dunstan ; Odo prit son parti et envoya des soldats qui s’emparèrent de la reine, lui brûlèrent le visage et l’emprisonnèrent en Irlande. La jeune reine s’échappa de sa prison et voulut rejoindre son époux. Arrêtée par un parti d’Odo et des moines de Dunstan elle eut les jarrets coupés, ce dont elle mourut quelques jours après.
En résumé, d’après les anciens chroniqueurs® l’énervation consis-
■1. Essai sur les énercés de Jumièges. Ed. Frère, édit. Rouen, 1838.
2. Dans le miracle de Nostre-Dame et de sainte Bautheuch se trouve ce curieux passage ayant trait à l’énervation :
Le roy (Clodoveus à l’exécuteur).
A ces .ij. si, pour leur méfiait Vueil que d’un fer chaut te déduises.
Si que touz lesjarraiz leur cuises.
Afin que la force des corps Perdent du tout, c’est mesaccors.
Et se ne t’y veulz assentir.
Ci te feray sans alentir,
Coper le chief.
L'exécuteur.
Elas ! c’est pitié et meschief.
Seigneurs, qu’estes ainsi perduz.
Or n’aiez pas cuers esperduz,
Mais vous vueilliez hardiz offrir A ce c’on vous fera souffrir En pacience.
Le roy.
Sans faire plus longue loquence.
Délivre toy.
L’exécuteur.
Sire, je vois querre de quoi Je croy que tost sui revenuz.
Il convient que soient tenuz :
Seigneurs, cestui-ci embracez Vous .ij. fort, et ne le laissez.
Sa, ces jambes me fault estendre.
Et les jambes derrière fendre, ’l'cnez bien ce que vous tenez.
Car assez tost con forcenez Le verrez estre.
tait à couper les jarrets, en se servant du feu ou d’un instrument tranchant, parfois de l’un et de l’autre.
Dans un manuscrit, se trouve l’expression « coupez au bras », ce qui tendrait à faire croire que ce supplice était également appliqué aux bras.
Le fait d’être énervé comme d’être tondu réduisait le supplicié à la condition la plus simple en le dégradant.
L’origine de la légende des énervés de Jumièges tient dans un manuscrit de la vie' de sainte Bathilde^ attribué à un auteur resté anonyme du x® siècle. Voici ce qui intéresse notre sujet et a donné I lieu à l’anecdote dont nous nous occupons :
I Clovis II partit pour un pèlerinage en lieu saint Les barons et princes assemblés le prièrent « qu’il couronnast son aisné filz à. roy » sous le conseil de sa mère Bathilde. Pendant l'absence de Clovis, le jeune roi qui avait d’abord montré toutes les vertus finit par « despriser en telle manière sa saincte mèYe la Royne Baultheur, que toutes les choses qu'elle disposoit estre faictes, il faisoit le contraire et tant admonesta son frère mineur qui encores ce tenoit au conseil de sa mère, qu'il le fîst accorder à sa voullanté ». Bathilde fut même exclue du conseil du roya'bme.
Sur ces entrefaites « ung françoys qui venoit tout droict de France » raconta à Clovis ce qui se passait; ce dernier revint en ses états immédiatement. Après des essais infructueux de conciliation avec ses fils, Clovis se vit dans l’obligation d’en venir aux moyens extrêmes et de livrer bataille. Après un sanglant combat, les fils tombèrent aux pouvoir de leur père qui rassembla un Conseil pour les juger. Mais les membres du Conseil déclarèrent au roi que « Saulve la grâce du roy et son commandement » ils ne pouvaient « asseoir jugement sur royalle lignée » . La reine Bathilde prit
1. La vie et légende de nostre bonne et glorieuse incrc madame saincte Baultheur, royne de France. B. nat. Fonds de Cangé.
t. Baltechildis, Bathildis, Bathilde, Balthilde, Baudour, Bautes, Bauptheur, Bautheuch.
3. Certains auteurs en ont conclu en Palestine quoique ce ne soit pas dans le manuscrit; mais on y lit ceci qui ne laisse aucun doute : « Fit son pèlerinage au saint sépulchre » et « cisita le plus hasticement qu’il peuzt les saincts ly-eulæ, et pèlerinaige que nostre seigneur avait sainctifflé pour la présence de sa précieuse humanité. »
alors la parole et dit qu’ils devaient porlcr la peine de leur péché, et « ils perderont à tousiours VhériUuje telle quilz deburoienl avoir au royaulme, et pour ce quilz portèrent armes contre leur père, je juge quilz perderont la force et la vertu du corps ».
Clovis II confirma le jugement de sa femme. Alors, « la saincle Rogne tantost fist admene^ devant elle ses deulx enfens, et leur (ist cuyre les jarretz devant tous ceux qui estoient là. »
Le roi qui voyait que ses enfants « nulle foys ce leuoient, mais tousiours se seoient, en eust pitié au cueur ».
Bathilde persuada à son époux que l'infortune des jeunes princes était un résultat des vues que le ciel avait sur eux et qu’il ne tarderait pas à manifester sa volonté à leur égard. En effet, peu de temps après, ils demandèrent à entrer en religion, afin qu’ils puissent obtenir par pénitence la rémission de leur péché. La reine conseilla de s’en remettre à la volonté de Dieu du choix de leur retraite. On fit construire une « nef comme la Rogne l'avait devisée, y faisant chambrettes et habitations telles qui leur appartenait pour eulx et pour leurs choses ». Les jeunes gens s’embarquèrent alors en présence du peuple assemblé et descendirent « Contreval Scaine non mye à force d'aviron, ne per le conduicts de nulluy qui les conduysast, fors de nostre seigneur tant seidlement, qui leur fit
la terre tant eslongner qu'ils vindrent en Normendie et
ülecques prindrent port en un lieu qui estoit environné de
grandes montagnes plaines de fosses et de roches. Près de là où la nef istoit, et où elle avoit pris port, avoil un lieu que ceulx du pays appelaient Jumyè , où un sainct homme demouroit et avoit nom Philebert et tenait ülecques l'ordre et la reigle iuy et ung aultre moine. »
Peu de temps après, avertis par le serviteur de leurs enfants, « le Roy et la Royne vinrent au lyeu où estoient leurs enfens pour le visiter et pour ce qu'il estoit petit, le firent moult richement édiffié au non de sainct Pierre, en l'hormeur duquel le lieu estoit premièrement fondé; et quant y eurent mys grant multitude de moynes, enrrichirent le lyeu y donnant de grandz terres
et de grandz rentes, en l'honneur de Dieu, de leurs enfens
Les deulx enfens demeurèrent ülecques, persévérant en leurs bons propoz et firent en la dilte habitation bienheureulx service jusques à la fin de leurs jours quilz trespacèrent de ce siècle, et que Nostre-Seigneur reçut leurs âmes en paradis ».
Que faut-il penser de cette légende et quelle foi y ajouter?
Des chroniqueurs comme Guillaume de Jumièges^ ne font pas menlion tic cette histoii’e des Enervés, ce qui est pour le moins étonnaiu, vu le rôle qu’on leur attribue dans le développement et la fondation de l’abbaye.
Bellelbrest " raconte l’aventure des Enervés : « et les fist énerver et bouillir les jambes, si qu’ils ne se purent plus aider », mais il n’y ajoute pas foi et il y voit une preuve négative dans ce fait que le moine Aymon n’en parle pas dans son histoire ; donc il ne connaissait pas le fait.
Le Brief Recueil des Anliquüés de Jumièges^ aliribué à dom A. Langlois, donne une version (d'après un manuscrit) un peu différente de celle que nous avons citée sur quelques points, mais s'en rapprochant la plupart du temps. « Alors la Rogne Baltilde inspirée de l'esprit de Dieu les déclara inhabiles à succéder à la
couronne. Et d'autant que la force et puissance corporelle, qui leur avait servi peur s'élever contre leur père, consiste aux nerfs, ordonna qui leurs seraient coupez aux bras^" et ainsi rendus impotents » Plus loin, à propos de la fondation de l’abbaye ;
« monastère qui. à leur occasion, est appelé en laChronique
de France l'Abbage des Enervez ; autrement Jumièges gemmeticum à cause qu'on dit que ces deux enfants étaient gémeaux, vel a gemendo pour ce que c'était un lieu de pleurs et de pénitence, vel a gemma unde gemmeticum, comme étant la perle des autres monastères. »
Pour lui, des hisloriens rapporteraient que Clovis II eut cinq fils; on aurait caché le nom des deux premiers à cause de leur forfait. Mais Clovis ne sortit jamais de son royaume et mourut à 22 ans, ou, tout au plus, 26 ans. Comment ses fils auraient-ils été en âge de se rebellionner contre lui. Cela n'arrête pas A. Langlois, qui cite Salomon et Achaz qui auraient engendré à 11 ans, paraît-il. En admettant la précocité de ces enfants, on pourrait ne plus s’étonner autant de leurs actes.